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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2
Le raclement du sabot sur la vieille pierre fit sursauter Marthe. Toute à sa tâche, le dos courbé sur son champ, elle n’avait pas entendu le chevalier s’approcher.
    Il se tenait immobile, sur sa monture, au sommet du vieux pont romain. Éblouie par le soleil, Marthe ne pouvait discerner qu’une silhouette haute et sombre. Le crissement de son haubert de mailles était clairement audible malgré la cacophonie des cigales. Marthe grimaça sous la chaleur. C’était un homme en armure, donc, très vraisemblablement, en armes.
    Un instant passa. Le cheval renâcla bruyamment.
    “Elle est à toi cette chaumière, jeune femme ?”
    Marthe, qui n’avait pas été appelée jeune femme depuis plus de temps qu’elle ne voulait se le rappeler, se retourna instinctivement vers sa bâtisse. Les murs de chaux blanche étincelaient sous la lumière du jour. Marthe sentit la sueur couler le long de son cou, mais n’osa pas essuyer.
    “C’est à moi, oui. Quatre murs, un bout d’arpent de cailloux. Six poules. J’ai rien pour vous. Allez fouiller si vous voulez.”
    La forme sur le pont soupira.
    “Je ne suis pas venu brigander, femme. Je cherche juste un endroit où dormir, et à manger. Et je paierai. Avec des vraies pièces. Tu pourras les échanger contre ce que tu veux dans n’importe quelle ville du Comté.”
    Marte hésita. Le cavalier parlait le provençal avec un accent étrange, nordique, mais ses manières n’étaient pas celles d’un gredin, ni d’un simple mercenaire routier. Un chevalier errant, certainement ; un guerrier s’étant séparé de son seigneur, ou un noble désargenté.
    Le reste du village, quelques chaumières regroupées au milieu des trois champs communs, était visible à quelques pas de là, et plusieurs paysans suivaient la scène de loin. Marthe se demanda s’ils accourraient à son secours si elle se mettait à crier. Vraisemblablement, raisonna-t-elle, ils fuiraient plutôt se cacher dans la forêt.
    Elle haussa les épaules. Si l'étranger avait voulu la violenter, il l’aurait fait depuis longtemps.
    “Bein, suivez moi. Je fais du gruau pour le déjeuner. Faut pas vous attendre à du gibier, hein.”
    Le chevalier lui emboîta le pas sans mot dire. Maintenant qu’elle n’avait plus le soleil en contre-jour, Marthe put enfin détailler son interlocuteur. Et l’image valait le détour.
    L’homme devait avoir à peu près son âge, une cinquantaine d'années. Son visage, sec et noueux, était un dédale de fines rides et de cicatrices. Ses épaules ployaient sous le poids de la cotte de mailles la plus mal entretenue que Marthe eut jamais vue. Le haubert était tellement rouillé qu’il était désormais d’un brun rougeâtre uniforme, sans le moindre éclat métallique ; des mailles déchirées pendaient çà et là, et la manche droite manquait totalement. Il transpirait abondamment sous son haut casque ovale, cabossé sur un côté.
    Arrivé devant la bâtisse, il descendit de sa monture, un vieux cheval gris sale manifestement aussi fatigué que lui. Marthe souleva le rideau de bure qui marquait symboliquement l'entrée. Le soleil illumina un instant l'intérieur de la masure, une pièce unique circulaire sans fenêtres, avec une paillasse et un coffre grossier pour tout mobilier.
    “Vous pouvez poser votre bardas là, si vous voulez. Je vais préparer la table dehors.”
    Pendant que l'étranger entreprenait de se dévêtir de son haillon de mailles, elle ouvrit son coffre, hésita un instant, puis prenant le parti d'honorer son visiteur, saisit une petite gourde de vin et un chiffon de bure.
    La table sur laquelle elle prenait ses repas quotidiens se trouvait à l'extérieur, sous l'ombre chiche d'un jeune olivier ; un assemblage lourd de planches noirâtres calées sur d'épais tréteaux. De son chiffon, Marthe essuya rapidement les quelques feuilles grises éparpillées sur le bois, et posa soigneusement la gourde au centre.
    Une main s'en saisit.
    Marthe ne sursauta qu'à moitié. Ce n'était pas la première fois que Guy, le nouveau meunier, venait s'inviter à sa table.
    "Tu poses ça tout de suite !" ordonna-t-elle.
    Le visage long et crasseux du jeune homme lui sourit sans répondre. Il arracha le bouchon de cire de sa main libre, renversant un peu du liquide sur le sol, puis but une pleine gorgée.
    "Tu m'entends ? Pose ça !"
    "Ah, c'est bon, du calme", fit Guy sans se départir de son sourire. "J'en prends juste une goutte."
    Marthe prit une grande inspiration. L'amusement pervers du jeune homme face à sa frustration et son impuissance était manifeste. Il but une autre gorgée, sans la quitter des yeux, puis son visage redevint soudain sérieux.
    "J'ai vu que tu as fait entrer quelqu'un chez toi."
    "Ça te concerne ?" rétorqua-t-elle sèchement. "C'est chez moi."
    "Dans le village. Mon village. Tu laisses entrer un étranger, comme ça."
    "Ton village ? Tu te prends pour quoi ? Tu n’es pas seigneur ici. Tu es meunier Guy. Juste le meunier."
    L’expression du jeune homme se figea dans une moue de colère. Il but une dernière fois à la gourde, la jeta sur le sol, laissant le liquide pourpre s'épancher dans la poussière. Posant la main à la ceinture, il sortit, avec une lenteur calculée, la petite hachette qu'il portait au flanc. La paysanne gardait une expression égale, mais son visage pâlit visiblement.
    "Oui ? Et il est où, le seigneur ?" fit Guy, passant le doigt sur le fer de sa petite arme. "Il est où, Eraillac?"
    Marthe entrouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit.
    "Dans son château, il est, le vieux. A plus d'un jour de marche, hein ? Mais c'est pas grave. Il a un gars à lui, ici. Celui qui gère le moulin du seigneur. C'est moi, tu vois." Son sourire était calme, mais sa main tremblait, crispée sur le manche de sa hache. "Si quelqu'un te coupe un doigt ou deux, par exemple, y a qu'un seul gars à qui tu peux te plaindre, et c'est moi."
    La veille femme ne décrochait pas les yeux de la lame. Etait-il sérieux ? Etait-il vraiment capable de la violenter, là, au vu et au su de tout le monde ? Elle jeta un coup d’oeil vers le village ; quelques paysans l’observaient toujours de loin, semblant hésiter entre intervenir ou se réfugier dans leurs masures respectives. Viendront-ils ?
    Un raclement de gorge la fit sursauter. L’étranger était là, tenant sa monture par la bride, arborant un sourire poli.
    “Si je peux aider...”
    Guy réagit à l’intrusion en explosant de colère.
    “Qu’est-ce tu veux toi ! Tu te casses, t’entends ! Je vais te crever, le vieux, casse-toi !”
    Le chevalier toisa son interlocuteur, encaissant les vociférations du meunier sans répondre. Il s’était dévêtu de son haubert et de son casque, mais ce que dissimulait son armure n’était guère plus fringant. La jaque de cuir souple qu’il portait sous ses mailles s’était imprégnée de rouille au point d’en virer au noir, surtout au niveau des épaules et de la poitrine. Son visage était anguleux, nez fin et lèvres presque inexistantes. Ses yeux acérés et sa haute stature lui donnaient malgré tout une allure altière, impression hélas atténuée par une calvitie très prononcée.
    “Elle est pas mal, ta hache, tu sais”, finit-il par remarquer.
    “Je t’ai dit de te casser”, siffla le jeune homme, brandissant l’arme en question. “Si tu comprends pas...”
    “Oui, je le pense vraiment. Elle a l’air bien lestée, bien aiguisée. Bien dangereuse.”
    Le chevalier se tourna vers son cheval, et se mit à fouiller dans un imposant rouleau de couvertures attaché à l'arrière de la selle. Il en tira une petite hache, semblable à celle de Guy, quoique légèrement plus courte.
    “Tu vois ? J’en ai une presque pareille. Bien équilibrée, maniable, peut servir autant à pied qu’à cheval.” Il inspecta rapidement le fil de la lame, d’un regard expert, puis il s’approcha de la lourde table. “Évidemment, certains chevaliers rigolent quand ils voient ce genre d’outil. Il disent que ce n’est pas une vraie hache d’arme, juste un jouet de bûcheron. Mais ces chevaliers sont des crétins. Ils oublient quelque chose d’important.”
    D’un mouvement précis et vif, l’impulsion partant du bassin et se propageant jusqu’au bout du bras, il abattît la hache sur la table. Il y eut un claquement sec, et la lame s'enfonça de plusieurs centimètres.
    “Un crâne humain est beaucoup moins solide qu’un morceau de bois.”
    Il retourna vers son cheval, et se remit à chercher dans le bagage. Guy ouvrait et fermait la bouche, interloqué, cherchant un moyen de reprendre le dessus.
    “Ça, c’est une vraie hache d’armes.” Il sortit un manche de plus d’un mètre de long rehaussé d’une lame en D, fine et brillante. “Celle-là vient d’Angle-Terre. Elle est un peu désuète maintenant, mais c'était l’arme préférée des gardes royaux, avant l’invasion de Guillaume le Normand.” Il saisit le manche à deux mains, prit une inspiration courte, et frappa à nouveau la table, enfonçant le tranchant encore plus profondément. “Contrairement à ta hachette, elle est sans lest sur la lame. Pour être la plus légère possible.”
    Il revint vers sa monture, laissant les deux haches fichées dans le bois. Guy regarda un instant les armes, hésitant à s’en emparer.
    “Mais si tu préfères les armes lestées, tu trouveras pas mieux que ça.” L’arme suivante était un long bâton rehaussé de fer, terminé par une épaisse sphère métallique. “C’est une masse d’arme. J’ai trouvé celle-là en Bavière. Parfaite pour les têtes en armure. Tu vois, un grand coup comme ça” - la table trembla sous l’impact - “et même si je te prêtais mon casque, tu sais, pour égaliser les chances, j'éclaterais quand même ta tête de petit con comme un coing bien mûr”.
    Le silence se fit. Guy luttait visiblement pour ne pas montrer sa peur.
    “Tu me menaces, alors”, finit par grincer le jeune homme. “Tu as tort. Je suis responsable du moulin, je suis envoyé par le seigneur d’Eraillac..”
    “Le seigneur !” l’interrompit le vieux chevalier, soudain rayonnant. “Le porteur d'épée !” Il fouilla à nouveau ses affaires. “Épée large d’Ecosse ! Efficace autant pour trancher que pour empaler.” Il porta un coup d’estoc à la table. “Et regarde aussi celle-là”, poursuivit-il, brandissant une étrange lame incurvée. “Ça s’appelle un cimeterre. Je suppose que c’est la première fois que tu en vois. C’est le cadeau d’un très vieil ami, un de mes petits trésors.”
    C’est alors que Marthe remarqua. Autant l’armure du chevalier était décrépie et pitoyable, autant ses armes semblaient entretenues avec autant de passion que d'expérience. Toutes les lames fichées dans la table étincelaient furieusement sous le soleil, sans la moindre tache ni rayure, et on devinait les tranchants terriblement acérés, prêts à marquer cruellement toute chair qu’ils ne feraient même qu'effleurer.
    “Mais pour couper court, parce que je commence à avoir faim, regarde un peu ça”. Un autre manche de bois était terminé par une courte articulation, la reliant à un long cylindre de fer rehaussé de pointes. “Ça ressemble à un fléau, hein, comme pour battre le grain. Le bout de chaîne permet de frapper par dessus les bouclier, c’est impossible à parer. Et, bien sûr, ça amplifie la force du coup.” Il se positionna jambes écartées, brandissant l’arme à deux mains par dessus son épaule. “Alors, oui, c’est compliqué à manier, les débutants se blessent plus souvent eux-mêmes que leurs adversaires. Mais après toutes les têtes que j’ai fracassées, je me considère plus vraiment comme un apprenti.”
    Le fléau d’armes siffla dans l’air, décrivant un grand arc de cercle. La table en bois, bien plus solide qu’un crâne humain, explosa sous le choc, libérant un nuage de poussière et d'échardes. Le chevalier se redressa, foudroyant le jeune homme du regard.
    “Dégage.”
    Guy hésita, cracha à terre. Il soutint un instant le regard de l'étranger, puis, après un second glaviot, s'éloigna sans se retourner.
    Du revers de sa manche, le chevalier s’essuya la sueur sur le côté de son cou. “Pardon pour la table”, finit-il par dire.
    “C’est rien. Je demanderais à un des gars de m’aider à la réparer. Mais aujourd’hui on mange le gruau par terre.” Elle le dévisagea un moment. “Guy va t’en vouloir, tu sais. Il va chercher un moyen de te faire payer.”
    Le chevalier eut un ricanement froid.
    “Si ce petit con m’avait fait peur, je l’aurais pas laissé en vie.”
    “Je vois. Toi, tu as vu pire, c’est ça ?”
    “Oui, j’ai vu pire”, concéda-t-il. Son regard se faisait lointain. “D’une certaine manière, j’ai été pire, aussi.”

Texte publié par okubo, 31 mai 2015 à 15h46
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