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Passe-Serrure : La porte des neuf possibles
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tome 1, Chapitre 5 « 3 - Parallèles » tome 1, Chapitre 5

Un homme déboula dans le hall. Rond, large d’épaules, les cheveux élégamment noués à l’arrière de sa nuque, bruns comme la barbe de trois jours qui assombrissait ses joues et son double-menton. Pas aussi grand que Niko. Plus âgé, aussi. Zak lui donnait quarante ans. Anya, cinquante – sans doute à cause des épaisses poches sous ses yeux tombants, dont les veines éclatées cerclaient deux iris noires, braqués sur eux.

— C’est vous qui faites ce vacarme ?

D’instinct, la jeune fille saisit le canif fermé dans la poche de son gilet.

— Z’étiez en train de frapper dans la porte ?!

— N-non, tenta Zak.

— Oui, coupa Anya. On va sortir d’ici. Laissez-nous passer, sinon-

L’inconnu leva l’index, signe de silence. Dans ses yeux, la peur remplaça la colère. Pétrifiés avec lui, les adolescents écoutèrent craintivement les derniers échos de leur carnage. Le silence qui s’installa ensuite pesait lourd dans la gorge. Précaution inutile ; il en faudrait plus pour ébranler ma patience.

— On a de la chance, conclut le dernier venu. Il doit être de bonne humeur.

Le lustre avait cessé de tanguer. La charpente ne craquait plus. Ne subsistait de l’altercation que la fureur contenue par Anya. Qui était-il, celui-là, pour lui donner des ordres ? Personne ne la forçait à se taire ! Son arme encore serrée dans la paume, elle n’eut pas le temps de dégainer que l’homme se tourna vers eux, le regard bizarrement adouci – ou peut-être qu’il s’attrista.

— Y’faut pas jouer avec sa vie comme ça, les enfants.

Le rouge monta aux joues d’Anya, déjà bouillonnante.

— Je ne suis pas-

— M’appelle Craig. Bienvenue à Passe-Serrure. Enfin… si on peut dire…

Derrière le bar, Niko, qui avait tout vu sans broncher, saisit un quatrième verre et l’aligna avec les précédents. D’un geste de la main, Craig les invita à rejoindre le concierge. Difficile de croire qu’ils s’étaient effrayés d’un pareil bonhomme ; certes, sa carrure peu commune pouvait impressionner. Son costume – chemise, cravate, veston d’où pendait une chaînette d’argent – renvoyait à une époque lointaine, où les chevaux conduisaient les voitures et la tour Eiffel se construisait encore. Mais son allure nonchalante, ses bras ballants de part et d’autre de son corps tout à coup affaissé n’avaient plus rien à voir avec la menace qui s’était abattue sur eux. Il expirait presque à chaque enjambée, d’un soupir à en fendre un cœur de pierre. Anya ne tarda pas à abandonner son couteau au fond de sa poche. « Ce type est profondément désespéré », pensa-t-elle. Pensée partagée par Zak.

L’un et l’autre s’assirent au bout du comptoir, sur les tabourets que Craig tira pour eux. D’un pas lourd, il contourna le bar, en expulsa Niko qui s’installa à l’extrémité opposée, et commença à vider une carafe d’eau dans les verres des adolescents.

— Bon, inspira-t-il. D’abord, buvez. Parce que ce que vous allez entendre… et bah, c’est pas joyeux à avaler.

Les verres étaient beaux. Petits et très arrondis, avec une surface aux reliefs diamantins où il était gravé, en courbes gracieuses, les initiales « P.S ». Le bouchon d’une bouteille fusa vers le plafond. Craig, recueillit la mousse, puis la boisson dans son propre verre avec la même générosité que pour ses jeunes invités.

— Premièrement, si cette porte s’est refermée, c’est que vos noms sont inscrits dans le Registre. Et si vos noms sont inscrits dans le Registre, c’est que l’un de vous deux a eu la bonne idée de confier son nom à Passe-Serrure.

— C’est la fille, lança Niko, blasé.

Insensible au claquement de langue qu’elle lui retourna, il s’empara de son verre, plein d’un cocktail aux nuances d’un bleu azuré. Il flottait à l’intérieur une très légère vapeur, comme un lac balayé par la brume. Zak espéra que le liquide translucide qu’on venait de leur servir était bel et bien quelque chose qu’ils pouvaient boire sans risque. Discrètement, il en sentit le contenu ; de l’eau, apparemment.

— C’est bon, l’humaine. Tu ne pouvais pas deviner. Il paraît qu’à Lania’Këa, on ne connaît même pas Passe-Serrure. Alors les pièges du Réceptionniste…

— Niko, somma Craig.

— Mais c’est vrai ! Je n’y peux rien si la neuvième porte ne s’ouvre jamais ! Vous, les humains, vous êtes tellement…

Le fond du verre – déjà vide – de Craig cogna contre le comptoir. Le concierge s’interrompit aussitôt, nez dans le sien. Il le laissa reprendre :

— Le Réceptionniste dirige cet endroit. C’est un peu comme… l’âme de Passe-Serrure. Il voit tout. Il sait tout, sur tout le monde… du moment qu’on lui laisse accès à notre nom véritable.

Zak laissa échapper un gloussement nerveux.

— Quoi… ce serait comme… une sorte de Dieu ?

Craig ne répondit pas.

— Pff, grogna Anya. Un dieu... Puis c’est quoi, d’abord, cette histoire de Lania-truc ? Nous, on vient de Paris. Et on va à Londres. Point barre. Il n’y a pas de Passe-machin qui tienne.

— Lania’Këa, poursuivit Craig avec calme, est le monde d’origine de la Terre. Chez nous, on l’appelle Univers. Mais pour les différencier des autres, à Passe-Serrure, il prend le nom de Lania’Këa.

Anya se figea. La moue méfiante qu’elle arborait s’effaça peu à peu de son visage. Plusieurs univers ? Elle avait lu des articles à ce sujet. Des extraits de revues scientifiques vulgarisées, conseillés par son professeur de sciences physiques, auxquels elle n’était pas certaine d’avoir tout compris. Mais elle les avait lus, ce qui arrivait rarement avec ses devoirs, et encore moins avec les travaux facultatifs.

— Vous parlez de la théorie des dimensions parallèles ?

— Parallèles ? Non. Je crois que c’est différent. Enfin… ce n’est pas mon domaine. Ici, je ne suis que le barman. Mais…

Niko acheva une gorgée à grand bruit avant de claquer à son tour son verre contre le marbre.

— Ce n’est pas compliqué : Passe-Serrure est un monde entre les mondes. Neuf portes d’entrées, pour neuf univers. Vous venez du dernier, et moi, du quatrième, mais on s’en fiche après tout, parce qu’on est tous piégés ici.

Zak gloussa. Un frisson glacé lui coula le long de l’échine. Il ne pouvait pas croire de telles histoires. Les voyages parallèles, ça n’existait pas. Les fées mal élevées qui parlent, ça n’existait pas non plus. Et pourtant, une fée mal élevée qui parlait cherchait à lui démontrer le contraire.

De son côté, Niko commençait à se curer le dessous des ongles avec le pic en bois tiré de son cocktail.

— Toi et ton copain, vous êtes partis pour rester là un bon moment, siffla-t-il. Parce que le seul moyen d’espérer rentrer chez soi, c’est d’obtenir un rendez-vous avec le Réceptionniste.

Un torchon traversa la longueur du bar et percuta la tête de Niko qui encaissa, toujours aussi blasé.

— Tais-toi, maintenant ! pesta Craig. Non mais, Niko… tu les as regardés ? Ils ne pourront jamais-

Anya bondit de son siège qui bascula en arrière.

— Quoi ? On ne pourra pas quoi ? Vous n’avez aucune idée de qui on est, déjà, et…

Craig posa les deux coudes sur la table. Lentement. Là, seulement, il arriva à la hauteur des adolescents, qui se figèrent à nouveau. Son haleine empestait l’alcool et le tabac froid.

— Si le Réceptionniste vous a envoyé ici, c’est qu’il a l’intention de vous garder. Alors peut-être qu’on n’a aucune idée que qui vous êtes, comme tu dis… mais croyez-moi, nous, on connaît Passe-Serrure.

Un double tintement retentit dans le hall. Niko quitta son tabouret. Craig demeura un instant l’oeil dans le vague, comme hanté par ce petit son qui l’avait fait sursauter, puis se redressa, un sourire doux-amer aux lèvres.

— Je crois que vos chambres sont prêtes. Vous allez pouvoir vous sécher, vous changer, et vous reposer un peu. Les premières nuits sont toujours difficiles, mais au final, on finit par s’habituer.

Derrière le bureau du concierge, deux crochets s’étaient subitement détachés du mur aux innombrables trousseaux, laissant tomber deux clefs d’or sur le parquet.

— Allez. Je vous accompagne.


Texte publié par Aspenvirgo, 18 janvier 2026 à 12h56
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