L’âtre était animé, en ce soir, de flammes dont la robe ambrée projetait, dans leur valse, des ondes dont l’ardeur s’était calmée quand elles caressaient le pelage gris cendre de la chienne, à la fine tête qui reposait dans le giron de son maître. La main de ce dernier massait avec douceur son crâne, entre ses oreilles. À travers ses paupières mi-closes, elle veillait sur sa maîtresse, affairée à remplir d’eau bouillante une théière, d’où émanait le parfum du rooibos et des fruits.
« Tu veux un coup de main, chérie ?
— Il n’y a plus qu’à laisser infuser. Quoique... Je crois que j’ai oublié les tasses.
— Assieds-toi. Je vais aller les chercher.
— Merci. »
La jeune barzoï se retira à regret quand le doux bonhomme à la barbe sauvage se leva. La femme aux cheveux de feu prit place dans un fauteuil à bascule aux épais coussins. Le fidèle animal l’observait, pensif. L’homme avait-il remarqué ? Malgré l’arôme de résine et d’aiguilles du sapin dans un coin de la pièce, qui ne respirerait jamais la majesté de ses congénères géants de l’autre côté de la fenêtre, malgré ses mille couleurs chatoyant dans le chant des flammèches, ses sens perçaient à travers ce mur de sensations. Elle l’entendait dans le timbre de sa voix ; elle le sentait dans sa fragrance légèrement épicée ; elle le voyait dans l’éclat vert vif de ses prunelles ; quelque chose avait changé chez la dame aimante depuis quelque temps.
Elle fut tirée de ces considérations lorsqu’un des conifères, dont les branches avaient l’habitude de tutoyer la vitre, parut plus tapageur que ne le justifiait la brise hivernale. Depuis quand l’arbre émettait-il un cri de crécelle ? Au hasard de soudaines secousses, elle vit une oreille un peu biscornue et une queue ébouriffée familières. Impossible... La chienne bondit sur ses pattes. Quand le maître réapparut avec ses deux tasses assorties, elle se précipita vers lui en lâchant des jappements implorants.
« Tu veux sortir ? Mais il fait nuit noire, Tempête ! »
Elle détourna les yeux et supplia sa maîtresse du regard, espérant qu’elle comprendrait. La magie de cette soirée si spéciale opéra, quand la rouquine adressa un clin d’œil à son homme :
« S’il te plaît, va lui ouvrir. »
Comme s’il avait capté bien plus que ce court message, il se dépêcha de poser les récipients, près de la théière sur la table basse, et se dirigea vers la porte d’entrée, une boule de poils trépignant à ses côtés. À peine l’accès ouvert, elle se jeta au-dehors. La morsure du froid et de la poudreuse, dans laquelle elle s’enfonçait, se brisa les crocs sur son corps bâti pour des climats plus rudes. Elle balaya la forêt autour du chalet à la recherche de l’écureuil qu’elle s’attendait à trouver. Il apparut de derrière un tronc, mais il n’était pas seul. Un poil aussi immaculé que le tapis couvrant la nature environnante, de grands yeux d’or inspirant le respect, une allure altière... Tempête explosa de joie. Elle n’avait pas pensé revoir, un jour, celui qui avait été un protecteur et un père quand elle avait perdu sa mère. Même s’il faisait preuve de retenue, Blizzard Des Toundras était infiniment heureux de retrouver sa fille adoptive. Son devoir accompli, le petit messager à la queue touffue prit congé.
Tempête retomba en enfance et Blizzard Des Toundras la suivit dans ses caprices. Tout en tournant et cabriolant, les bourrasques se joignirent à la ronde, les flocons se soulevèrent en nuages au-dessus du sol. Les flux chaotiques fusèrent entre les cristaux d’hiver, sifflant d’innombrables moments de tendresse, de promenades et de jeux. Les volutes blanches contaient mille et une nuits de chasse au clair de lune, de paysages rendus flous par la traque. L’air se calmait en écoutant la fine poudre retomber, qui évoquait les longs hurlements adressés à l’œil nocturne quand il était grand ouvert, puis susurra en brise les longs soirs devant le foyer crépitant à être choyée, qui animait le manteau pailleté d’une douce onde.
Blizzard Des Toundras lui montra du museau l’obscurité ; il invitait à une escapade, à se lancer dans une course effrénée jusqu’au matin. Des souvenirs grisants et joyeux revenaient à Tempête, elle s’élançait déjà. Avant de la rejoindre, il plongea son regard dans celui du maître, toujours debout sur le seuil de la porte. Cet échange bref et solennel entre les deux mâles convoyait tout et plus que des mots : un remerciement d’avoir accueilli sa protégée dans leur meute, une promesse qu’elle serait revenue au matin, un témoignage de respect de l’homme au roi de ces montagnes et une bénédiction du roi que le barbu ne comprit pas. Les iris dorés s’éclipsèrent à la suite des aboiements insistants au loin.
De retour à l’intérieur, il reprit place dans le canapé et cueillit l’infusion fumante que lui tendit sa compagne. Tenant au creux de ses mains la tasse pour se réchauffer, il observa le reflet légèrement troublé par les ridules à la surface du breuvage sombre. Le sapin et la cheminée faisaient scintiller l’image qu’il y voyait de sa femme. Il se figea, éberlué ; dans ce miroir, elle ne tenait non pas un rooibos, mais une petite masse emmaillotée, d’où émergeait une petite main. Sa belle le rejoignit et s’assit près de lui. Elle posa une main sur sa joue, le regard brillant.
« Mon amour, j’ai une nouvelle à t’annoncer. »

| LeConteur.fr | Qui sommes-nous ? | Nous contacter | Statistiques |
|
Découvrir Romans & nouvelles Fanfictions & oneshot Poèmes |
Foire aux questions Présentation & Mentions légales Conditions Générales d'Utilisation Partenaires |
Nous contacter Espace professionnels Un bug à signaler ? |
3400 histoires publiées 1492 membres inscrits Notre membre le plus récent est Sarahlam |