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Quelque part existe une maison à l’air triste. Nulle magie, nulle alchimie dans l’équation, juste un vieux saule pleureur. Un vénérable au tronc las, aux branches voûtées bien bas. Et même si dans cette maison habite un jeune garçon, cela ne rend pas le tableau plus folichon. Car ce petit gars, qui par une ironie fort à propos s’appelle Saul, préfère – et de loin – le jardin des voisins.

Comment l’en blâmer ? Planté à quelques mètres de la maison voisine trône un majestueux sapin. Par sa seule présence il confère à la bâtisse vacante des airs de fête, de Noël et de pain d’épice. Oui, même sous le cagnard de juillet, et ce malgré les volets toujours fermés.

Saul aime ce sapin. Son parfum. Ses branches solides sur lesquelles il est si aisé de grimper. C’est son rituel : il s’installe là, tout au sommet, puis admire le soleil se coucher – et parfois se lever ! Le garçonnet se sent si bien, perdu au milieu de cette frondaison claire-obscure, les cheveux constellés d’aiguilles et les mains noires de résine.

Comprenez une chose : c’est que Saul, chez ses parents, on lui reprocherait presque de ne pas être transparent, de poser trop de questions, le soir au dîner pendant les informations.

Alors, pour être consolé, rien de mieux que l’étreinte puissante et aromatique de son conifère attitré. L’arbre, merveilleux confident, toujours écoute, quelquefois répond. Il hoche ses branches en assentiment et par ses bruissements, ses murmures doux et réconfortants, apaise le cœur de l’enfant.

Un jour, une famille emménage dans la maison voisine. Saul les repère, du haut du sapin qui, par conséquent, n’est plus vraiment le sien. Mais celui de cette petite fille de son âge, là, tout en bas. Aussi blonde et frêle que Saul est brun et vigoureux. Peut-être qu’elle aussi, à force de rester près du sapin, elle ira mieux ?

Des semaines passent et Saul se languit de son arbre. Enfin, de celui des voisins. Alors il attend la nuit et se faufile dans le jardin mitoyen.

À califourchon sur une branche familière, Saul est intrigué par cette grande fenêtre au volets ouverts et aux rideaux tirés. Il est tard, il fait noir et pourtant la fillette ne dort pas, trop affairée à tousser, à pleurer, et à tousser encore plus fort. Plus qu’il ne la voit, Saul la devine, à la faveur de la lune et d’une veilleuse allumée.

Allons allons, je vous entends d’ici. Comme vous êtes des gens bien élevés et polis, vous songez à des termes tels que « indélicat », ou bien « inconvenant » pour qualifier le comportement de ce garnement. Ne soyez pas si durs, mais assurés qu’en ce cœur de petit garçon, en cet instant ne fleurissent que de pures intentions. Envoûté, Saul se rapproche de la vitre. Les regards fiévreux se croisent. Le garçon déguerpit, mais pas pour retrouver son lit.

Au matin, tout propre et bien coiffé, il sonne chez les voisins. C’est la maman qui lui ouvre, vous voyez, ce genre de maman aux sourcils toujours inquiets, jamais froncés.

« Désolé mon bonhomme, Abie n’est pas assez en forme pour sortir jouer. Et puis tu sais, elle a besoin de calme et de se reposer. Alors ici, il faut chuchoter... »

Le lendemain à l’aube, quand tout est encore gris comme les chats, camouflé dans l’absence de contrastes, Saul escalade le sapin. Abie dort encore, il ne veut pas la réveiller. Dans un équilibre précaire, le bras tendu et les fesses en l’air, il dépose sur le rebord de la fenêtre une petite boule de papier froissé. Invisible dans l’épaisse frondaison, Saul attend. Ouf ! C’est Abie qui ouvre et trouve la missive.

« Un petit cadeau pour toi. Signé : Le sapin chuchoteur. » lit-elle à douce voix.

Emballé dans le billet, un bonbon au miel de sapin. Abie tousse beaucoup, ça lui fera du bien.

Ainsi, chaque jour au lever, pour la fillette un petit message et un secret : une fleur en bouton, un caillou brillant, un brin de lavande, un animal sculpté et, quelques fois, un poème maladroit.

Bien que jolies, ces attentions ne guérissent pas Abie. Néanmoins, sur chacun de ses débuts de journée, un sourire se levait. Et quand on est un garçon qui vit dans une maison à l’air triste, il n’y a rien de plus important.

Saul devient grand, et fort, tellement qu’un matin la branche casse. Nul bruit, nul drame, les plus humbles rameaux amortissent de leur mieux la chute du chuchoteur.

Le jeune homme est un peu cassé de partout et doit garder la chambre. Oh, quelques jours, tout au plus ! Mais quand on a seize ans, quelques jours, c’est déjà trop long. Par sa fenêtre il aurait bien aimé apercevoir le sapin, comme Abie. Il lui aurait confié des secrets, des mots gentils. Mais hélas, de son lit, le seul saule pleureur pour lui tenir compagnie.

Est-ce que désormais le matin Abie se sent aussi triste que lui ? A-t-elle compris qu’un sapin ne sait chuchoter, mais qu’un saule peut pleurer ? Sur ses larmes il s’assoupit.

À son réveil, assise au bord du lit, sourit Abie. Une grande boîte entre les mains, de laquelle dépassent emballages froissés, fleurs séchées, animaux sculptés et branches de sapin. De ce charmant fatras la jeune femme extrait un papier et en fait lecture :

« Logique parfaite ou douce ironie ?

Pour qu’un sourire inonde ton cœur

Rends-moi visite après la nuit

Signé : Le saule pleureur »


Texte publié par Ebaubie, 21 décembre 2025 à 17h58
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