Dans les terres les plus hostiles et les plus reculées, sur le mont le plus haut où personne ne s’aventurait jamais vivait un ermite qui, trop obnubilait par ses recherches, ne descendait jamais de son piteux logis. Respectant la nature et ses forces, il en avait acquis une connaissance hors-normes, qui lui avait permis de saisir les subtilités de la magie qui, en ce temps, habitait encore le monde.
Il avait ainsi fabriqué différents artefacts capables d’améliorer grandement le quotidien des hommes. Du bois d’un arbre millénaire, il avait extrait une chaise qui se déplaçait seule, redonnant des jambes à ceux qui les avaient perdues. Des feuilles tombées à l’automne de ce même arbre, il avait tissé une cape qui camouflait celui qui la portait dans le paysage qui l’entourait. Des étranges plantes qui poussaient dans ces bois reculés, il avait tiré la sève, qui lui servait à fabriquer toutes sortes de potions, allant de celle qui portait chance, à celle qui soignait miraculeusement les plus graves blessures.
Voulant faire profiter l’humanité des bienfaits de ces objets magiques, l’ermite, un jour, descendit de sa montagne pour parcourir le monde. Pendant des mois et des mois, il sillonna les routes, distribuant ses objets à qui voulait bien croire à leur magie. Ayant acquis la capacité de comprendre pleinement la nature et la magie qu’elle retenait, l’ermite se montrer capable de fabriquer de nouveaux artefacts même ici bas, où l’on ne trouvait pas les mêmes plantes que là-haut dans les montagnes.
Un jour, après des mois de voyage, il parvint dans une ville animée, où les commerçants rivalisaient d’astuce pour vendre leur marchandise. Ici, se dit l’ermite, on acceptera volontiers mes artefacts magiques. Il décida de passer quelques temps dans cette ville, et trouva acheteur parmi les riches comme les pauvres, car il ajustait le prix de ses objets en fonction de la richesse du client. Il s’écoula ainsi une semaine pendant laquelle il vendit beaucoup d’amusants objets aux enfants, et des objets plus utiles pour les tâches quotidiennes aux adultes, en faisant respecter une règle : les familles n’avaient le droit d’acheter qu’un seul et unique artefact. En effet, ces objets restaient difficiles à produire, et l’ermite se refusait à puiser plus que nécessaire dans la magie qui parsemait le monde.
Un marchand finit par arriver devant l’ermite, requérant un artefact.
« Je voudrais, dit-il, quelque chose que personne d’autre n’a, et que personne n’aura jamais. Quelque chose qui puisse me permettre de me démarquer de mes concurrents, qui me rende unique. »
Réfléchissant un peu à la demande, l’ermite lui proposa un diadème de bois qui, expliqua-t-il, donnait de fabuleuses idées à qui le portait sur son front. C’est avec joie que le marchand accepta, et il donna deux grosses pièces d’argent à l’ermite pour payer son dû.
Le marchand rentra chez lui, le diadème serré dans ses bras, promesse d’un concept qui le rendrait unique dans cette ville peuplée de vendeurs. Une fois seul dans son petit bureau, il se coiffa de l’artefact, et attendit. L’objet ne fit pas apparaître dans son esprit l’invention miraculeuse qui le rendrait riche, mais il lui instilla des idées, des pistes à explorer, qui lui permettraient de se démarquer de ses compères commerçants. Loin de sortir tous les jours de nouveaux produits tous plus révolutionnaires les uns que les autres, le diadème, lui soufflait aussi des idées sur comment mettre en avant les produits déjà existants, ou d’investissements judicieux. Le marchand, petit à petit, gagnait en notoriété, mais trop lentement à son goût. Ce qu’il avait ne lui suffisait pas, et il retourna voir l’ermite qui lui opposa un refus, lui rappelant la règle selon laquelle chaque foyer ne pouvait posséder qu’un seul artefact.
Il fallut attendre deux jours pour voir arriver la suite de l’histoire. Un soir, l’ermite rangeait ses affaires. Il avait désormais un véritable étal pour exposer ses artefacts. Il faisait alors nuit noire car l’hiver battait son plein, et notre marchand d’objets magiques rentrait dans le petit logis qu’il s’était trouvé en dehors de la grande ville. Il se fit attaquer sur le chemin par une troupe de bandits que le cupide marchand avait grassement payée. Mis à terre et mal en point, l’ermite ne put se défendre lorsqu’on le dépouilla de toute sa marchandise. Et lorsque les malfrats repartirent en ricanant, il ne lui restait plus que deux grosses pièces d’argent : celles que le marchand lui avait données en échange du diadème.
N’ayant plus d’artefacts à distribuer, et les yeux ouverts sur ce que la cupidité pouvait engendrer, l’ermite s’en alla de la ville, décidant de retourner dans les hautes montagnes. On ne le revit plus pendant de longues années.
Ces années-là, le marchand les passa à s’enrichir grâce aux objets qu’il avait volés à l’ermite. Plus rapidement que jamais, sa fortune s’accrut, de même que son influence, et dons son pouvoir. De simple marchand, il devint l’homme le plus puissant de la ville. Et désormais riche seigneur, il vivait dans un fastueux manoir, bien loin de la culpabilité qu’il aurait dû éprouver. L’homme était devenu avare et vaniteux. Il se plaisait à cette vie oisive, puisqu’il n’avait désormais plus à travailler lui-même, déléguant ses tâches à des subalternes.
Un jeune homme vint une fois frapper à sa porte, le suppliant de l’aider. Le jouvenceau s’était mis dans une fâcheuse situation dont le concours du puissant marchand et de ses artefacts magiques aurait pu l’extirper. Mais aveuglé par l’appât du gain, et puisque le garçon n’avait rien à offrir, le marchand refusa de l’aider. Les larmes dans les yeux, l’adolescent lui promit alors que sa misanthropie ne serait pas oubliée. Qu’un jour ou l’autre, il serait puni d’avoir gardé pour lui ce qui aurait pu aider de nombreuses personnes.
Et pourtant, l’on n’entendit plus parler de ce jeune homme après l’incident, et le marchand continua de vivre tel qu’il l’avait toujours fait ces dernières années. La femme qu’il avait épousée mourut, et sa fille grandit pour devenir une charmante jeune femme. Le marchand se faisait vieux, mais ne perdait pas de sa vigueur. Il coulait des jours heureux dans son manoir proche de la ville.
Par une nuit nuageuse arriva un vieillard malade, qui demanda le gîte. L’homme semblait avoir longtemps voyagé, il n’avait que la peau sur les os, et paraissait sur le point de s’écrouler. Si le marchand voulait refuser son aider au vieil homme, sa fille le convainquit d’accepter la demande. De mauvaise grâce, le marchand accueillit le voyageur entre ses murs, et lui fit promettre de payer son séjour une fois qu’il serait un peu remis.
L’homme s’avéra être un hôte discret, mais à ce moment dans la demeure, les domestiques commencèrent à tomber malades. Les accidents se multipliaient, si bien que le climat fut à l’inquiétude. Les affaires du marchand ralentirent, elles-aussi, puis finirent par s’arrêter tout à fait. Le diadème ne lui proposait plus d’idées, et ses autres artefacts magiques ne l’aidèrent pas plus. Il commença à gagner moins d’argent, puis à ne plus en gagner du tout, pour enfin en perdre. Il arriva très vite que le marchand dilapida sa fortune pour tenter de remettre ses entreprises sur pied. Ses efforts furent infructueux, et il ne lui resta plus que son manoir, qu’il allait devoir vendre s’il voulait pouvoir survivre encore un peu. Il se souvint alors de l’atout qu’il lui restait. Ce vieillard arrivé à sa maison des mois plus tôt, et qui s’était depuis fait discret, aidant aux cuisines et aux autres travaux, si bien qu’il avait fini par se faire oublier.
Le marchand alla le voir dans la chambre qu’il occupait encore, et le confronta.
« Monsieur, il me semble qu’à présent vous êtes remis. Vous avez longtemps séjourné chez moi, mais le temps est venu de payer vos dettes. Je vous demanderai donc d’honorer votre promesse et de payer pour les jours que vous avez passés ici. »
Croyant que le vieillard serait reconnaissant d’avoir pu rester tant de temps au manoir, et qu’il n’était qu’un homme naïf, le marchand lui demanda une somme exorbitante, qui devait lui permettre de vivre pendant quelques mois encore. Mais, devant le visage confus du marchand, l’invité sourit tristement.
« Voici des années maintenant que vous m’avez oublié. Voyez-vous, mon seigneur, je suis un peu sorcier. Je fus l’ermite qui vint distribuer des objets magiques en ville, et à qui vous volâtes sa marchandise alors que je vous avais bien aidé. Je revins après quelques années sous l’apparence d’un jeune homme, voulant m’assurer qu’au moins, vous utilisiez ce pouvoir dérobé à bon escient. Mais vous refusâtes de me venir en aide. Me voilà donc aujourd’hui en tant que punisseur. »
Il sortit deux pièces de sa poches. De larges pièces d’argent pur, que le marchand reconnut sans peine : elles représentaient la fortune que le marchand avait donné en échange du diadème, quand il n’était encore qu’un simple commerçant. Lui tendant les deux pièces, le vieil ermite reprit :
« Voici, monsieur, tout ce que j’ai gardé après m’être fait délester de toutes mes marchandises. Vous qui aviez tout le confort nécessaire mais qui, par cupidité, décidâtes de me prendre tout ce que je possédais, je vous rend ces pièces. Elles représentent votre fortune, mais aussi votre avarice, et ensemble, elles vous rappelleront votre avidité mal placée. Je vous jette donc ce sort : vous vivrez dans la misère, et ces deux pièces sont les seules que vous verrez jamais. Mais vous ne pourrez pas les dépenser. Vous ne pourrez que les regarder, et vous interroger sur votre comportement. Je reviens du passé, mon seigneur, pour vous rappeler que tout crime ne reste pas impuni. »
Et la mine grave désormais, l’ermite disparut.
On ne le revit plus jamais à compter de ce jour. Peut-être déçu du genre humain choisit-il de rester dans les forêts qui avaient jadis fait son bonheur.

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