On guide l’invité dans une petite pièce faiblement éclairée où il enlève son long manteau. Bien couvert, ses vêtements en dessous n’ont presque pas souffert de l’averse, mais ses bottes de voyage sont tellement boueuses qu’il les enlève et les remplace par une paire de souliers à pointe relevée. Il remercie chaleureusement le sénéchal d’avoir finalement accepté de l’accueillir, ce à quoi l’intéressé répond par un bougonnement inintelligible. Fin prêt, on conduit le voyageur jusqu’à la salle à manger où le roi l’accueille, debout près de son siège imposant. Les bougies du chandelier se sont bien consumées, et le feu ronfle doucement dans la cheminée, réchauffant les grises pierres du sol.
Le roi se tient courbé, et pour venir salué l’invité tardif, se déplace précautionneusement. Le nouveau venu s’avance vers lui d’un pas leste et se fend d’une révérence élégante, qui correspond plus à celle d’un comédien qu’à celle d’une noble personne.
« Bien le bonsoir, Majesté. Je vous suis reconnaissant d’accueillir mon humble personne en votre demeure. »
Le vieux roi lui répond d’un hochement de tête tout en le dévisageant.
Faisant fi des convenances, il n’a pas ôté son chapeau dans son salut. Un chapeau à larges bords orné de deux belles plumes et d’une chaînette dont les grelots tintinnabulent alors que le voyageur se redresse. L’on devine sous cette coiffe un visage fin, marqué plusieurs fois par le soucis, que l’on estimerait à une quarantaine d’années, et quelques boucles blond foncé, un peu longues mais pas trop. C’est un grand voyageur, comme l’indique son bâton, lui aussi décoré de grelots. Il n’est pas difficile de le croire quand il annonce être saltimbanque tant sa mise est extravagante. De sa besace dépasse un flûtiau ainsi que le bout d’une plume d’écriture. Le voici qui se présente d’une voix presque murmurée, comme s’il allait commencer un récit. :
« Je suis un modeste ménestrel qui passe sa vie sur les routes à la recherche d’intéressantes histoires à raconter. Mon voyage m’a mené jusqu’ici, et c’est à vous, mon roi que j’ai des choses à dire ce soir.
— Votre nom, ménestrel ? lui demande le vieux roi.
— Je ne suis qu’un conteur, Majesté. Appelez-moi donc ainsi. »
Le roi sourit. Cet homme lui plaît. Il se rassoit au fond de son siège, et buvant deux gorgées dans son verre de vin, l’interroge de nouveau.
« Et qu’attendez-vous de moi, Conteur ?
— Rien, sinon une oreille attentive, Majesté. Laissez-moi donc égayer cette morne soirée, et apaiser un peu la solitude qui vous ronge.
— Essayez-donc, lui enjoint le roi en arrêtant d’un geste l’intendant qui s’apprête à répliquer, mais vos talents seront-ils à la hauteur de mes attentes ? »
Tout en parlant, il indique à son invité une chaise où s’asseoir autour de la table, mais ignorant l’invitation, le conteur jette son dévolu sur un faldistoire posé près de l’âtre.
Posant sa besace par terre et son bâton contre le mur, il s’assoit en tailleur sur le petit fauteuil, les genoux relevés par les accoudoirs. Il n’a pas enlevé son chapeau. Peut-être estime-t-il que cela fait partie de son costume de ménestrel tout en tissus légers et en foulards colorés. Il se racle la gorge, et le silence s’installe. Resté debout près de la table, le sénéchal le transpercerait presque du regard, attentif au moindre mot qui sortira de ses lèvres fines. Même le soldat semble oublié sa tâche de surveillance pour ouvrir ses oreilles à ce que va raconter le voyageur.
« Je suis venu ce soir annoncer d’importantes nouvelles à Sa Majesté. Mais avant cela, permettez-moi de payer mon gîte en vous racontant trois histoires. Ces trois histoires me viennent de lointaines contrées et de légendes qui se sont transmises dans les familles à travers les générations. Peut-être les connaîtrez-vous, mais une histoire à cette particularité qu’elle évolue sans cesse et qu’elle devient tout à fait différente selon la langue qui la raconte. »
L’atmosphère a changé. Elle est devenue plus calfeutrée, comme si la tempête qui s’acharne dehors n’était plus qu’un lointain bourdonnement, et que les crépitements des flammes dans la cheminée se faisaient plus forts. Le roi est impatient. Dans ses yeux brille une avidité que l’Intendant lui a rarement vue ces dernières années. L’on croirait voir un enfant tout excité à l’idée de passer une nuit au coin du feu. Déjà il s’est penché sur sa chaise pour mieux entendre les paroles du conteur.
Celui-ci ménage son effet. Son sourire mystérieux appâte l’auditeur. Sans que personne ne l’ait remarqué, il a repris son bâton, dont il fait tinter les clochettes, comme un hypnotiseur le ferait pour faire entrer ses clients en transe. Mais l’Intendant n’est pas dupe. Il ne se laissera pas berner si facilement par l’intrus. Il veillera sur son roi, et n’hésitera pas à l’arrêter par tous les moyens si d’aventure le visiteur avait un comportement étrange. Mais voici que le ménestrel commence son histoire. Prenant une inspiration, il installe par sa seule présence dans la pièce une ambiance propice à son activité. Plantant ses deux pieds dans le sol, il s’avance sur son siège à son tour, et sur le ton de la confidence, accompagnant ses paroles de ses gestes, il commence son récit.
«Ce récit m’a été relaté sur une lointaine cité, par une vieille veuve qui la tenait elle même de sa mère. La mère de la veuve avait longtemps voyagé dans les îles, et avait assisté là-bas à toutes sortes d’étrangetés. Je vous raconte ici une histoire de temps, mais aussi une histoire de vices. Une histoire de fortune, mais aussi d’infortune. Tendez l’oreille, chers compagnons, car nous voici transportés dans un temps passé, où l’on croyait encore en la magie. »

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