Un Archange. Comme dans les livres sacrés ? Reyson avait lâché cette information avec un tel calme que Linoa le considéra des pieds à la tête, en quête d’un signe. Il blaguait, c’était sûr. Ils sortaient ensemble depuis plus d’un an et elle n’avait jamais rien remarqué d’étrange le concernant, hormis son refus total de toute relation intime au-delà de quelques baisers et caresses. Elle avait mis cela sur son côté “fils de bonne famille” et, n’étant elle-même pas spécialement attirée par l’aspect sexuel de manière générale, cette condition ne l’avait jamais frustrée. Après tout, s’il n’était pas prêt, elle n’allait pas le forcer. Le consentement avait toujours été la pierre angulaire de leur couple. Cette fois-ci, pourtant, Linoa espérait voir Reyson éclater d’un rire sonore. Soit il était réellement un Archange — ce que Lin refusait de croire — soit il était fou à lier. L’un dans l’autre, il aurait omis délibérément de l’informer de son état. Elle serra les dents, incapable de croire qu’il aurait pu la trahir ainsi.
— J’comprends rien de ce qui se passe, indiqua Nathaniel. Maman ? Tu… tu sais quelque chose ?
Il s’approcha d’elle à quatre pattes, les larmes aux yeux et Linoa n’eut aucun mal à imaginer le désarroi au plus profond de lui. Jeanne posa la main sur celle de son fils, elle le dévora d‘un regard résolu. La tension, palpable, coupa le souffle de Linoa : Jeanne savait quelque chose. Depuis longtemps. Depuis toujours. Elle sentit le soulagement de cette mère prolonger son corps comme si elle avait attendu ce moment depuis des années sans jamais oser se lancer.
— Mon chéri, commença-t-elle sous la maigre lumière du lieu, je… je ne savais pas comment aborder un tel sujet, mais…
Elle effleura quelques plumes des ailes de son fils du bout des doigts. Nathaniel eut un spasme : ça le chatouillait.
— … disons que tu as hérité de quelques… particularités de ton père.
Nathaniel se renfrogna. Linoa croisa les bras, elle savait combien le sujet pouvait être délicat pour son ami. Elle l’avait interrogé une fois, il avait répondu sur un ton ferme, presqu’agressif, qu’il n’y avait rien à en dire puisqu’il ne le connaissait pas. De quoi couper court à toute tentative de discussion par la suite. Lin s’était conformée, elle n’avait pas eu besoin d’en savoir plus, après tout. Elle se demanda s’il ne valait pas mieux qu’elle sorte, avec Reyson, afin de laisser mère et fils discuter ensemble. Elle n’osa pas interrompre Jeanne, déjà bien lancée :
— Je n’arriverai pas à lui faire justice correctement, mais sache que lui et moi nous sommes aimés et qu’il aurait adoré passer toutes ces années près de nous s’il l’avait pu.
Reyson haussa les sourcils, mais s’abstint de tout commentaire. Trop tard. Linoa avait remarqué ce changement dans sa posture. Un doute qui ne la quitterait pas avant de lui avoir tiré les vers du nez, quand elle en aurait l’occasion.
— Je sais que c’est difficile à croire, concéda Jeanne, mais mon dévouement pour l’Angélisme est lié à l’amour que je lui ai porté. Que je lui porte toujours. Et qu’il me porte aussi, à sa façon.
Linoa serra les dents. L’Angélisme avait toujours été la religion la plus suivie de la région, bien que ses fidèles se fissent rares, désormais. Les Textes Sacrés ne tarissaient pas d’éloges sur les Êtres Divins, humbles et altruistes, qui avaient aidé les Humains à la reconstruction du monde après l'Avènement des Ténèbres, bien des siècles auparavant. On racontait leur clémence, leur dévotion envers les Dieux et toutes les légendes que les Hommes s’étaient transmises de génération en génération pour ne pas oublier cette prétendue période où ils cohabitaient avec les Anges. Lin adorait les histoires, alors elle s’était repus de celles-ci quand ses parents lui avaient laissé le choix d’une religion à suivre. Elle n’y croyait pas, pourtant. Si les Anges avaient vécu sur Terre en même temps que les Humains, elle n’imaginait pas les Dieux détruire cette alliance juste à cause de la naissance d’un Néphilim. Qui s’était sacrifié pour enrayer cette guerre entre les deux peuples, qui plus est. C’était là qu’elle avait perdu le fil. La foi. Elle s’était tournée vers d’autres religions, sans grand succès. Elle errait dans une nébuleuse, tourmentée à l’idée de ne pas savoir ce qui se passait après la mort.
— Ton père a été honnête avec moi, continua Jeanne, il m’a bien expliqué les conséquences de… notre relation. J’étais d’accord. Je savais qu’il ne pourrait pas rester avec nous, de par sa condition. C’est… c’est un Ange, oui. Et s’il n’avait pas été jugé pour trahison, alors il serait resté avec nous. J’en suis sûre. Je le sais.
— Donc là, t’es en train de me dire que si j’ai ces trucs dans le dos, c’est pour des raisons génétiques ? C’est bien ça ? J’ai bien compris ?
Jeanne haussa les épaules :
— Disons qu’on espérait que tu ne les développes pas.
Nathaniel se releva, les jambes flageolantes :
— Faut que j’prenne l’air.
Reyson plaqua sa main contre le torse de son ami :
— Je suis désolé, je ne peux pas te laisser sortir d’ici.
— Pardon?
Nathaniel grogna :
— Tu parles comme l’autre soi-disant démon et la meuf habillée de ses cheveux !
Jeanne fronça les sourcils, mains sur ses roues, prête à s’interposer entre les deux amis rivaux. Linoa se tint tout aussi prête à intervenir, une grimace de déception envers son amoureux sur le visage.
— J’en suis navré, tempéra Reyson. Comme je te l’ai dit, je suis un Archange. Je ne peux pas faire comme si je n’avais rien vu…
— Je sais pas c’que t’as fumé, Rey, mais faut que t’arrêtes, le gronda Linoa. C’est ton meilleur pote, tu comptes lui faire quoi ? Okay, ce qui lui arrive est… bizarre, au bas mot. Ça ne veut pas dire qu’il faille le séquestrer ad vitam ! Si quelqu’un dans la rue se retourne… on dira juste qu’on est partis à une fête costumée. Rien de bien sorcier là-dedans !
Les yeux perçants de Reyson se figèrent sur Nathaniel :
— C’est beaucoup plus compliqué que vous ne l’imaginez. J’ai une mission. Je ne peux pas m’y soustraire.
— Une mission ? interrogea Jeanne d’une petite voix tendue.
Reyson leva le menton avant de déclarer :
— Je dois te ramener aux Cieux pour un Jugement Divin, au cas où tu… développerais des… caractéristiques angéliques.
Devant le silence accablant, il insista :
— Comme des ailes. Par exemple.
Linoa renâcla, bras croisés, son énervement palpable :
— Pff ! Comme si, toi, tu en avais !
— Oui, j’en ai. Je ne les montre juste pas.
Nathaniel se redressa d’un bon, le visage lumineux :
— J’ai qu’à faire ça ! Les cacher ! Tu me dis comment et je m’y colle.
Reyson secoua la tête :
— Tu ne peux pas. Parce que tu es un Néphilim. Tes ailes, une fois sorties, ne peuvent pas rentrer à nouveau dans ton dos. Les miennes le peuvent.
Linoa laissa échapper une onomatopée de dégoût. C’était donc ça, les marques dans son dos. De longues cicatrices qui descendaient le long de ses omoplates jusqu’à la base de ses fesses. Reyson avait toujours éludé la question : “Elles sont là depuis toujours”, lui avait-il dit à chaque fois qu’elle remettait le sujet sur le tapis. Il n’allait jamais plus loin dans sa réponse, peu importe la question posée. Elle avait fini par se faire une raison : sûrement le résultat de châtiments corporels dont il n’avait pas envie de parler. Elle s’était imaginée qu’il la mettrait dans la confidence quand il s’en sentirait la force. Ses joues rougirent, elle s’en voulait d’avoir été si naïve.
— Je te demanderai d’être raisonnable, Nath, et de me suivre, s’il te plaît.
— Sûrement pas ! s’insurgea Jeanne en roulant assez pour obliger Reyson à reculer. C’est de mon fils dont tu parles, jeune homme. Je ne te laisserai pas l’emmener… je ne sais où !
Ses cauchemars lui revenaient en tête par flashs. Elle s’en souvenait avec une précision terrible. Entendre un Archange promettre de s’envoler avec son fils… Jeanne se remémora l’angoisse, l’impuissance, le désespoir de voir la chair de sa chair, celui qu’elle avait élevé seule malgré les difficultés, celui pour qui elle avait accepté tous les sacrifices, partir sans se retourner. Loin, si loin. Là où elle ne saurait le suivre… Ces rappels lui provoquèrent le tournis.
— Vous ne comprenez pas, insista-t-il auprès de Jeanne. J’entends bien que vous soyez désemparée, mais c’est notre seule et unique possibilité. Il n’y en a pas d’autres. Si je n’amène pas Nathaniel devant la Justice Divine, les Dieux sonneront la fin du monde tel que nous le connaissons. Ce n’est pas envisageable…
— Ils vont pas bien, tes Dieux, railla Linoa.
— Tu es prête à sacrifier les populations entières ou une seule personne.
— C’est de notre meilleur ami dont tu parles, rappela-t-elle en haussant le ton, tu m’as l’air vachement détaché, j’ai du mal à saisir. Ce serait moi à la place de Nathaniel, tu me livrerais aussi ? Sans hésiter ? Vraiment ?
Elle s’attendait à une indignation. Un non catégorique, franc, sans le moindre doute. Ils s’aimaient, ils avaient passé tant de temps ensemble et leur amour grandissait au fil des jours. C’était profond, sincère. Pour la première fois en un an de certitudes, Linoa interpréta son silence comme un aveu d’échec. Elle avait du mal à gober cette histoire d’Anges, encore plus celle de Dieux vengeurs. Par contre ils réussiraient sans mal à mettre un terme à leur relation si Reyson ne se remettait pas en question.
— Je ne me battrais jamais contre toi, Lin, répondit-il d’une voix douce. Ni maintenant, ni dans aucune autre vie. Tu as ma parole.
Celle-ci vint se placer en bouclier devant Nathaniel, plus pâle que jamais, avant d’annoncer :
— Je te la fais simple et courte : ce sont tes Dieux, ou moi. Qu’est-ce que tu choisis ?
— Tu ne peux pas me demander ça, Lin…
— Je vais me gêner.
Elle toisa cet homme pour qui elle donnerait sa vie, qu’elle savait être son âme-sœur, celle avec laquelle elle chérissait chaque instant et qui vieillirait à ses côtés, avec une détermination suprême. Une boule bardée d’épines se forma dans sa gorge, elle suffoquait à l’idée de la fin de leur aventure, de sa future absence, du manque, cruel, qui l’étreindrait jusqu’au dernier souffle. L’enjeu était bien trop grand. L’enjeu les dépassait. S’il n’était pas capable de faire un choix, elle le ferait pour lui.
Reyson plaça ses mains avec une infinie douceur sur les bras de sa compagne. Les épaules affaissées, il portait tout à coup un poids terrible, un lourd fardeau qui rongeait chaque fibre de son corps, quoique Lin fut incapable de discerner ce dont il s’agissait. La légère ride sur son front, d’habitude sans défaut, lui certifia la gravité de la situation, même si elle ne la maîtrisait pas.
— Ça a toujours été toi, Lin. À travers les âges et dans toutes tes vies. Je t’ai promis protection, je t’ai juré fidélité…
Un regard vers Nathaniel, puis il acheva, non sans se mordre les lèvres au passage, honteux :
— J’ai une mission donnée directement par les Dieux, certes… Mais, tu as toujours été ma priorité.
Était-ce ses paroles ou son contact ? Linoa n’aurait su le dire. La chaleur de son amour se répandit dans son corps, elle en oublia toutes les tensions générées, elle s’apaisa comme si son âme avait trouvé la bonne fréquence et dansait en harmonie avec celle de Reyson. Des petites vagues douces et tendres, un sentiment d’être entier, de ne faire qu’un avec l’autre. Le cœur de Linoa chavira quand elle repéra une larme qui roula le long de la joue de son ami. Ses lèvres tremblaient, bien qu’il essayât de contenir les spasmes.
— Pourquoi… tu pleures ? osa-t-elle.
C’était la première fois qu’il se montrait si vulnérable face à elle. Une fragilité qui l’inquiéta et l’attendrit en même temps. Tout à coup, il lui parut plus humain, qu’importe son état réel et ses sentiments pour lui la percutèrent de plein fouet. Même si elle avait sous-entendu vouloir le quitter, elle ne s’en imaginait pas vraiment capable, trop attachée. Éprise.
— Parce que… Par ces mots… je te réitère mon amour, ma protection… et je nous condamne tous au passage.
Ses jambes flageolèrent. Linoa le prit dans ses bras, ils s’enlacèrent longuement, conscients d’avoir frôlé la fin de leur histoire, bien loin d’imaginer les tumultes à venir.

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