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tome 1, Chapitre 3 « Mirages » tome 1, Chapitre 3

— Tu es terrifiante, quand tu t’y mets…

— Moi aussi je t’aime, frangin.

Nal agrippa un coussin et l’envoya voler à travers la chambre. Sa sœur encaissa le choc sans broncher. C’est à peine si son dos cilla sous l’impact. Un autre jour, Avril l’aurait sans doute poursuivi en hurlant à travers les trois étages du manoir. Mais pas ce matin. Ce matin, précisément, elle ne pouvait se permettre de perdre sa concentration.

Des heures qu’elle scrutait la rue depuis leur fenêtre. Par chance, son côté de la pièce marquait l’angle de l’allée des Chrysanthèmes. Il lui suffisait de tordre un peu le cou, et en ajustant bien ses jumelles, elle percevait jusqu’au perron du numéro treize.

— Ebenezia va télégraphier nos parents, et tu l’auras bien cherché.

— MADAME Ebenezia, s’offusqua la jeune fille. Et d’ailleurs, qu’elle le fasse. Je n’attends que ça.

Un ricanement détourna Avril de sa cible. Derrière elle, son exact reflet se détacha mollement de l’un des pylônes qui encadraient son lit. Même teint froid, mêmes yeux noirs, les mêmes quatorze printemps qui en paraissaient un peu plus. Lui aussi abordait de longues boucles d’un blond brûlé sur le côté droit, et d’un roux vif sur le côté gauche du crâne, qu’il gardait attachés en une discrète queue de cheval contre la nuque. À l’inverse, les oreilles d’Avril débordaient tant qu’elle détestait s’attacher les cheveux. Quand quelques brins passaient devant ses jumelles, elle râlait un coup, les repoussait d’un soupir, mais ne se résignait pas pour autant.

— Elle a toujours refusé de prendre des apprentis. Fais-toi une raison.

— Si c’est pour essayer de me ruiner le moral, Mini, tu perds ton temps.

— Nal, corrigea son jumeau. Je t’ai dit de m’appeler Nal.

— Oui oui, Mini.

— Ne viens pas pleurer si tu te retrouves avec père pour mentor. Enfin… il pourrait toujours refuser par honte…

L’oreiller vola dans l’autre sens. Le garçon esquiva de peu un coup à la tête, perdit l’équilibre, et bascula sur le matelas. Le projectile fila droit contre le mur et rebondit sur un tableau haut comme un enfant, encadré comme un trésor et coloré comme un cimetière. Les coups de pinceau, larges et peu précis, représentaient une silhouette de femme assise, dont les drapés de gris se mêlaient avec sa peau. Le capuchon d’une cape couvrait son visage d’un voile d’ombre opaque, dont il ne dépassait qu’une interminable chevelure rousse. Sur ses genoux reposait une grosse bombonne de cuivre.

— D’accord, d’accord ! Je te laisse, rumina Nal en replaçant la toile. Mais par pitié… ne casse pas Tante Décembre.

Avril opina distraitement du chef, les paupières rougies par la pression de ses jumelles contre sa peau. La porte grinça, puis se ferma. Enfin seule.

— Ah ! J’allais oublier !

Sourcils froncés, Avril prit une grande inspiration.

— L’étude commence à treize heures, aujourd’hui. Et c’est monsieur Totgräber, alors… ne soit pas en retard.

Cette fois, le silence revint pour de bon dans la chambre. Il y avait bien, si l’on tendait l’oreille, le vacarme continu de la ville derrière les vieux murs de la maison ; les rencontres des passants, le cliquètement de leurs voiturettes à chaudière, et surtout, l’incessant vrombissement de la Recyclerie. Impossible de la distinguer depuis l’allée des Chrysanthèmes. Ses hautes cheminées dépassaient à peine des murs qui ceignaient le centre de Pâlsenvers. Avril n’était jamais sortie de ces murs, aussi, elle ne pouvait qu’imaginer la monstrueuse structure : ses hangars aux toits de tôle noire dressés au milieu des bas-fonds, ses entrées gardées par d’imposants automates à la mine patibulaire… et surtout, l’armurerie. Depuis son serment, Nal n’avait que ce mot à la bouche.

Bientôt, elle aussi franchirait la muraille… mais pas sans la meilleure des recueilleuses à ses côtés.

Un mouvement au bout de l’allée lui provoqua un frisson électrique. Une silhouette élancée, enveloppée dans un long manteau noir, poussait le portail du numéro treize. Ebenezia. Sa cible.

D’un réflexe, Avril jeta ses jumelles sur son lit et fondit sur ses affaires, éparpillées à travers la chambre. La pièce, si vaste que le frère et la sœur pourraient y loger une autre paire de doubles, possédait sa propre salle de bain, ainsi qu’une alcôve pour l’étude et la lecture. Les deux lits se faisaient face, et avec eux, les espaces des deux adolescents : un bazar monumental pour Avril, et une propreté presque irréelle du côté de Nal – comme si personne n’habitait ce versant de la chambre.

Avril retrouva sa besace de cuir sous sa commode, ses chaussures d’un bout à l’autre du tapis en damier, et son foulard dans les plis de l’épais rideau de velours qui séparait son territoire de celui de son frère.

Une bottine au pied et l’autre encore dans la main, elle se précipita à travers le couloir, dévala quatre à quatre les marches des trois étages et sauta tout entier l’escalier du perron. Souffle court, elle esquiva de peu les statues de marbre sombre disséminées à travers le jardin tapissé d’herbe rouge. Un cri perça le tintamarre de la ville alors qu’elle passait par-dessus la clôture.

— Mademoiselle Mangradore ?! M-mais… où allez-vous ?

La vieille gouvernante, aussi voutée et ridée que sa voix portait loin, se penchait de tout son long par la fenêtre de la cuisine.

— Je reviens, Mesmérine ! J’ai une mentore à convaincre !

— Votre père a défendu…

Trop tard ; Avril ne l’entendait plus. L’effort compressait sa poitrine et crépitait dans ses oreilles. Vite. C’était sa dernière chance. Bien sûr, elle pourrait toujours accepter l’offre de sa tante ou de sa sœur aînée, mais Ebenezia était la recueilleuse la plus renommée des Entrefers. Avril ne cherchait pas à lui succéder, ni même à faire de l’ombre aux éléments prometteurs de sa génération, dont son frère n’allait sûrement pas tarder à faire partie. Non. Elle rêvait simplement que ses parents se taisent – le temps de cent cinquante jours.

Un homme apparut d’une ruelle adjacente. Pas le temps de ralentir ; Avril marqua un écart, pivota son torse juste assez pour éviter de le percuter. L’aristocrate s’en tira pour un coup de coude, vociféra une ribambelle de jurons, et reprit sa route. Avril commençait à regretter de vivre à quelques croisements du plus beau parc de la ville.

— Pardon ! Pardon… PARDON !

Sa course sépara un couple qui se tenait la main. Força une mère à rattraper ses enfants. Déséquilibra un vieux monsieur. Tous pestèrent sur le nom des Mangradore, mais Avril continua de foncer vers le numéro treize. Tant pis pour les soupirs, les regards assassins et les mauvaises paroles. Elle se rattraperait plus tard sur la politesse.

Au bout de la rue, la femme au long manteau noir trouvait enfin la clef de l’imposant portail forgé qui gardait sa demeure.

— Madame Mirage !

Un rictus désabusé pinça ses lèvres peintes d’un rouge sombre et brillant, accordé à son chemisier au col jabot. Avril émergea d’entre les passants, la figure trempée et rougie par l’effort. Une main solidement amarrée aux barreaux de fer pour s’empêcher de tanguer, elle eut à peine le temps d’ouvrir la bouche que sa voisine la coupa :

— Pour la dernière fois, jeune fille, ma réponse est non.

Avril déglutit bruyamment. L’air entrait et sortait à toute allure, mais elle avait la sensation que ses poumons ne s’emplissaient pas.

— Vous… vous n’avez pas… compris…

La femme se tourna, lentement, vers ce que son regard ne traitait pas mieux qu’un très profond désagrément. Svelte comme elle l’était, Ebenezia la surplombait de près du double de sa hauteur. La lassitude provoquée par son insistance creusait davantage ses joues déjà très marquées, plus blanches qu’une porcelaine, que le moindre sourire risquait de briser à jamais. Cette droiture la rendait sévèrement belle. Sa paume droite tendit sa canne vers Avril. Ses iris, indiscernables de ses pupilles, plongèrent dans les siens alors qu’elle glissait le pommeau, sculpté à l’image d’un esprit crieur, sous le menton de l’adolescente.

— Non. C’est vous qui ne semblez pas entendre le français.

Son timbre était rauque et sifflant, aussi difficile à entendre que ses mots. Piquée au cœur, Avril tenta de réprimer la brume qui brouillait sa vision.

— Je reste courtoise par amitié envers votre famille, grinça-t-elle, mais sachez toutefois, mademoiselle Mangradore, que j’ai refusé de bien meilleurs potentiels que vous.

Elle tourna la clef dans la serrure et claudiqua à travers son jardin à la pelouse carmine parfaitement taillée.

— S… si vous me refusez… je jure par… la Grande Faux que… je ne deviendrais jamais… recueilleuse !

La femme au manteau s’arrêta net.

— En tant… que proche amie de mon père, insista Avril, vous… n’aurez aucun mal à… lui expliquer comment… sa fille s’est retrouvée… renvoyée à la Surface…

Le visage d’Ebenezia s’adoucit imperceptiblement. Elle se tourna à demi vers l’intruse, qui pourtant avait à peine osé poser un pied au-delà de la clôture. Son silence dura longtemps.

— Aimez-vous le thé, mademoiselle Mangradore ?

— O-oui, mentit Avril.

Alors, la propriétaire de l’un des plus imposants manoirs de l’allée des Chrysanthèmes – elle-même l’une des plus imposantes allées de Pâlsenvers – l’invita à entrer d’un petit mouvement de tête. Ses talons claquaient de manière irrégulière sur le marbre, à peine étouffés par quelques tapis de pourpre et d’argent. Son haut de forme, puis son manteau rejoignirent leurs confrères, tous identiques, sur les dernières accroches libres d’un porte-manteau. Ainsi découverte, sa nuque dévoilait un chignon noir aux tresses élaborées. Une mèche rousse mouchetée de gris attirait l’attention sur le pourtour droit de son crâne, avant de disparaître derrière son oreille d’où pendait une unique boucle d’oreille. Ebenezia habitait une maison à son image : riche, imposante, et pourtant si maigre en meubles et en fioritures qu’on pourrait la croire prête à disparaître à la première occasion venue.

— Installons-nous au petit salon.

Avant qu’elle n’ait le temps de le regretter, Avril se retrouva face à une tasse fumante de thé au jasmin. Beurk ; une soupe de feuilles au lait, et pas même un peu de sucre pour passer le goût. Décidément, elle ne comprendrait jamais les adultes. Mais si cela lui permettait d’approcher son idole, elle était prête à engloutir la théière.

Ebenezia expira après une grande gorgée d’infusion fumante.

— Comme vous vous en doutez, mademoiselle Mangradore, je suis une femme très occupée…

— Je croyais que vous aviez pris votre retraite –

Un regard foudroyant suffit à faire taire son invitée. Jambes croisées, elle étendit avec flegme son très long dos sur le fauteuil capitonné.

— Toujours très occupée. Alors j’espère être assez claire quand je vous dis que vous ne serez jamais mon apprentie. Ni vous, ni personne.

Un nœud se forma dans les tripes de la jeune fille.

— Cela dit… je vous ai vu grandir, Avril. Tout ce que je peux vous proposer, c’est de vous aider à trouver l’instructeur adéquat.

— C’est trop aimable, maugréa l’adolescente.

Son hôte ne l’écoutait déjà plus ; ses doigts décharnés tournaient les pages d’un énorme classeur de cuir, extirpé de l’unique tiroir de la table basse.

— Aristide Ardevent, lut-elle sans notifier la mine décomposée d’Avril. Hmm… non. Dolorès Aspic… oh non ! Bérénice Autretombe… non plus. Très aimable, mais un peu vieux jeu – bien sûr, ça reste entre nous, ha ha ! Gaston Avrepaix…

Les pensées d’Avril s’emballaient. Elle avait attendu ce moment toute sa vie, abattu toutes ses cartes, jusqu’à risquer un conflit entre leurs deux familles, et voilà qu’elle restait là, bouche bée et bras ballants, incapable de défendre le rêve qui filait sous son nez ? Peut-être devait-elle se faire une raison. Peut-être devrait-elle accepter cette première et dernière marque de bonté de la part d’Ebenezia ? Après tout, cette femme avait fréquenté les plus prestigieux recueilleurs des Entrefers. Le moindre conseil de sa part, fut-il pour l’éloigner d’elle à jamais, ne pouvait être dénué de valeur. Oui ; à bien y réfléchir, mieux valait accepter son sort, plutôt que de risquer de décevoir la Grande Faucheuse. Car à s’entêter de la sorte, Avril s’accordait un aller simple pour le bureau dont on ne revenait jamais.

Ti-ding ! Tiiii-ding ! Ti-ding !

Elle sursauta. Ce n’était que le téléphone. Honteuse de s’être laissée surprendre, elle jeta un œil à Ebenezia. Heureusement, elle n'avait rien remarqué.

— Occupée, toujours occupée… marmonna-t-elle en saisissant sa canne, si seulement c’était un mensonge…

La recueilleuse disparut derrière l’arcade qui séparait le petit salon du hall d’entrée. Aussitôt, Avril vida le fond de sa tasse dans la théière. Partir triste, peut-être, mais avec l’envie de dégobiller.

— Oui, j’écoute…?

Il y eut un silence, puis un « Quoi ? », qui se répéta deux fois. Le troisième retentit à travers le manoir à en faire trembler les murs. S’en suivit le fracas d’un combiné lâché de toute la hauteur de son fil. Ebenezia reparut dans le salon, plus pâle que jamais.

— Ils… ils ont… c’est un Mirage !


Texte publié par Aspenvirgo, 6 septembre 2026 à 20h22
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