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tome 1, Chapitre 2 « Les pêcheurs d'âmes » tome 1, Chapitre 2

La poigne du mastodonte s’abattit sur l’épaule d’Isaure et le souleva comme s’il ne pesait pas plus lourd qu’une sardine. Il le remit sur pied et le lâcha sans même vérifier que ses jambes tenaient bon. Isaure vacilla et piétina quelques instants ; quand il retrouva son équilibre, le capitaine s’en était déjà retourné dans sa cabine. Son équipage, une dizaine de marins de tous âges, reprit ses activités à la vitesse d’un essaim d’abeille autour de sa ruche.

Les plus jeunes astiquaient le pont armés de serpillières et de seaux pleins de savon. Certains enroulaient des cordages. D’autres vérifiaient que le filet qui avait repêché Isaure ne comportait pas de nouvel accroc. Deux autres encore, assis sur des caisses, démêlaient une armada d’hameçons et de fils de pêche. Perché sur un escabeau, un petit homme nageant dans sa salopette trop large tâchait d’organiser l’effervescence à grands coups de sifflets. Derrière lui, la colonne principale du navire cracha un premier nuage de fumée. Les roues démesurées qui bordaient la coque s’activèrent après un long crissement.

Ils levaient l’ancre.

— Excusez-moi… pardon… urgence… pardon…

Une femme tentait de se faufiler entre les marins. Elle en percuta un qui râla, évita un second de justesse, manqua de se prendre une poulie qui pendait sur son chemin, mais arriva auprès d’Isaure saine et sauve, pour lui tendre une main gantée. A peine eut-elle ouvert la bouche qu’il l’empoigna avec une ardeur qui la fit sursauter.

— L-la lumière ! Je dormais… et je… où suis-je ? C’était quoi, ce tunnel ? Pourquoi-

Son interlocutrice l’arrêta d’un index contre ses lèvres.

— D’abord, bonjour.

Sa petite voix aiguë collait étonnamment avec son apparence. Un visage fin et creusé, deux longues tresses rousses, un long cou, de longs bras, de longues jambes, et surtout, de très grosses lunettes dont les verres doublaient la taille de ses yeux. De sa main libre, elle sortit un calepin de la poche de sa blouse cirée.

— Ce n’est pas la partie que je préfère, marmonna-t-elle. En général, les surfacéens ne se réveillent pas… je suppose qu’on va devoir faire un rapport...

— Qui êtes vous ?

— Moira, rétorqua-t-elle sans décoller les yeux de ses notes. La médecin de bord.

— Et-

Ses yeux globuleux roulèrent dans leurs orbites.

— Avant que tu ne m’assommes de questions : Oui, non, oui, non, non, oui, non.

La figure d’Isaure se décomposa.

— Quoi… ?

— Oui, non, oui, non, non, oui, non, répéta-t-elle dans un soupir. Oui, tu es vivant, non, ce n’est pas un rêve, oui, je suis réelle, non, ce n’est pas un enlèvement, non, nous n’allons pas te faire de mal, oui, il existe un moyen de rentrer chez toi...

Le cœur du garçon s’emballa.

— …Mais, non, on ne peut pas t’y emmener pour l’instant.

Le plancher sembla s’effondrer sous ses pieds – encore. Heureusement, cette fois, ce n’était qu’une sensation. Mais quelle sensation terrible !

Isaure se raccrocha à la rambarde et y déposa son front un instant. Ça tanguait. C’était la première fois qu’il mettait les pieds sur un bateau. En fait, c’était la première fois qu’il voyait la mer. Malgré tout, il savait qu’aucun rivage de France ne ressemblait à une fantaisie pareille. Une fine brume caressait l’onde devenue calme. Des reflets roses et turquoises dansaient à la surface, moins proche de l’écume que des aurores boréales. Dans le ciel… il n’y avait pas de ciel. Juste une épaisse couche de nuages d’orage, traversés ici et là de reflets iridescents. Qu’avait-il fait pour atterrir dans un endroit aussi bizarre ? « Je dormais… songea-t-il. Je dormais, et tout à coup je manque de me noyer. Deux fois. »

Il eut soudain envie de vomir.

— Hé, Moira ! pesta le sous-capitaine entre deux sifflements. Garde-le tranquille ! Il va rameuter tous les miasmes de la région !

Une inquiétude soudaine s’empara de l’équipage. Les paumes de Moira s’abattirent sur les épaules d’Isaure. Elle l’assit de force – bien qu’il ne lutta pas – sur une caisse qui traînait. Ses genoux craquèrent alors qu’elle s’agenouillait pour atteindre son regard tétanisé.

— Respire, petit. Tout va bien.

Un gloussement nerveux lui échappa comme un hoquet. Tout allait bien ? Alors ça, c’était du culot ! Il était tout seul, loin de chez lui, avec des gens qui ne lui adressaient pas la parole, sinon pour se montrer affreusement désagréables ! A croire qu’ils n’avaient pas la même définition de « bien se passer », ici !

— Écoute-moi. C’est normal d’être perdu. A ta place, je le serais aussi. Peut-être. Sans doute. Je… je ne sais pas. Je viens d’ici, moi. Et… et d’ailleurs, c’est plutôt agréable, je pense, quand on s’y fait…

Un sifflement aïgu remplaça le ricanement d’Isaure. Il respirait trop vite. Sa bouche grande ouverte happait trop peu d’air. Ses poumons refusaient de se remplir. Le sol bougeait. Sa tête lui tournait. Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Il ne comprenait plus rien. Sa peau vibrait du bout de ses doigts au bout de ses lèvres. Jamais il n’avait eu peur comme cela.

Autour d’eux, les marins se figeaient un à un. Les nuages se rapprochaient sans la moindre brise, formant une ombre bouillonnante au-dessus du navire.

— Moira ! appela l’homme au sifflet.

— Il faut qu’il se calme… souffla un autre.

Isaure voulait rentrer. Il voulait se réveiller dans son lit miteux, dans cet appartement plein de cartons et de papier bulle, avec sa mère fatiguée, ses nouveaux voisins bizarre, le bruit de la ville qui faisait trembler les carreaux. Tout serait mieux que cet endroit.

Une sonnerie d’alarme se mêla à un long roulement de tonnerre. Le métal craquait. Les engrenages grinçaient. La machinerie hurlait sous le plancher. En dessous, les flots s’agitaient. Une gerbe d’eau scintillante balaya le plancher et trempa les marins.

Le battant qui séparait la cabine du pont s’ouvrit à la volée sur le capitaine en sueur :

— Mal de Faux, Moira ! Qu’est-ce que tu fabriques avec le somnoleur ? Il va nous couler !

Un éclair fouetta la surface de l’eau. L’embarcation tangua sous les cris de ses occupants. Aussi imposant que la tempête, le capitaine sépara ses marins d’un geste. Ils se dispersèrent d’un même sursaut. Certains s’emparèrent de cordages. L’un d’eux saisit une couverture et la tendit à son supérieur.

— On est là pour t’aider, petit !

Sa grosse voix soutenait à peine les caprices de la tempête. La médecin s’écarta d’un réflexe alors qu’il s’agenouilla à son tour, pour laisser tomber le lourd pan de laine sur les épaules d’Isaure. Les deux énormes paumes de l’homme se posèrent avec une étonnante délicatesse autour de son visage.

— Écoute, petit. La lumière que tu as vue, le Tunnel… on est tous passés par là. Ce n’est pas un moment agréable, c’est certain. Surtout pour les surfacéens, il paraît.

Surfacéen. Somnoleur. Isaure ne comprenait pas. Il ne voulait pas comprendre. Il voulait juste… que tout redevienne normal.

— Je vais tout t’expliquer. On prendra le temps que tu veux, mais d’abord, toi et moi, on doit arrêter cette tempête. D’accord ?

« Impossible », voulut dire Isaure, mais seul un souffle erratique s’échappa de sa gorge.

— Fais comme moi. C’est tout simple, tu verras.

Le capitaine prit une grande inspiration, puis vida son poitrail. Il sentait la menthe et tabac froid. Isaure tenta de l’imiter ; fermer les yeux. Oublier le monde extérieur, juste un instant. Et respirer.

Quand il retrouva son calme, plus une gouttelette ne troublait l’avancée du navire. La menace avait disparu aussi vite qu’elle était arrivée.

— Comment…

Le capitaine récupéra sa casquette arrachée par une bourrasque. Il était roux, lui aussi.

— Excuse notre médecin de bord. Elle vient de prendre ses fonctions. Puis… cela faisait un moment que nous n’avions pas repêché de gens d’en haut.

Derrière lui, Moira s’éclipsait vers la cabine à pas feutrés.

— Je disais donc : bienvenue en Entrefers.

Ses coudes s’appuyèrent sur le rebord de la poupe alors qu’il pointait le rivage qui s’éloignait. La silhouette qu’Isaure avait aperçue n’avait pas bougé, vaporeuse et translucide, mais stoïque comme la pierre. En plissant les yeux, Isaure en aperçut d’autres qui déambulaient le long de la plage de sable rouge.

— J’imagine que tu vois les spectres ?

Isaure acquiesça. Le capitaine imita le geste, un léger rictus au bout des lèvres.

— Ces personnes, vois-tu, sont tous des rêveurs. Nous sommes à l’endroit où vont les gens quand ils s’endorment. Loin, très loin en dessous de chez toi. Sous la Surface.

— Attendez - la surface de la Terre ?

L’homme fronça les sourcils.

— Bien sûr ! Pas celle de la Lune…

Un gloussement remonta aux oreilles d’Isaure. Ses joues s’empourprèrent ; l’équipage ricanait dans son dos comme s’ils venaient d’accueillir le dernier des idiots. Pourtant, de tout ce qu’Isaure avait apprit depuis le début de sa vie, c’était sans aucun doute la chose la plus insensée.

— Nous autre, les pêcheurs d’âmes, on se contente de veiller à ce qu’aucun rêveur ne tombe dans le Lac. Dans les terres, en revanche-

— Moira m’a dit que je ne rêvais pas.

— Plus maintenant, gloussa le capitaine.

Il s’alluma une cigarette et expira une bouffée de fumée.

— Sais-tu pourquoi nous craignons tous la lumière au bout du tunnel, petit ?

— Parce que… c’est la mort ?

— Parce que c’est l’œil de la Grande Faux, corrigea l’homme. Et c’est à la Grande Faux de choisir ses Recueilleurs.

La Grande Faux. Recueilleurs. D’autres mots incompréhensibles. Pourtant, un frisson roula le long de la nuque d’Isaure. Les quelques membres de l’équipage qui les épiaient se détournèrent aussitôt. Le second remonta sur son escabeau et reprit ses sifflements. Même le capitaine sembla un peu affaissé sur lui-même.

— Le Tunnel est le lieu le plus effrayant d’Entrefers. Mais tout le monde y passe, quand vient son jour. Il paraît que les gens de chez toi n’y croient pas. Ce n’est pas étonnant… après tout, le seul souvenir que l’on garde de sa traversée, c’est la peur avec laquelle on se réveille.

— Je risque pas d’oublier ça, soupira Isaure.

Le capitaine souffla une nouvelle bouffée.

— Oui. C’est bien pour ça qu’on t’a repêché.

Un sifflement fendit l’air. La fumée qui s’échappait de la colonne centrale doublait tandis que les roues accéléraient. Le bateau filait droit vers l’horizon où flottaient, encore minuscules, d’autres navires amarrés à des pontons.

— Cap sur Pâlsenvers ! somma le capitaine. On a un passager à déposer.

L’ordre se répéta en écho dans les bouches de ses marins. Pâlsenvers ? Une ville, sans doute. Il fallait bien que ces gens habitent quelque part. Là-bas, sur l’autre rive, dessinées comme par mirage, paraissaient quelques maisonnettes bordées de brume. Si Isaure ne doutait plus depuis un moment, les poutres et les colombages de ces bâtisses de bois achevèrent de le convaincre : il se trouvait bien loin de chez lui.

— Vous allez m’aider à remonter à la Surface ?

Le capitaine lui asséna une tape amicale qui manqua de lui décoller les poumons.

— Avant de remonter, petit, tu vas devoir apprendre à descendre.


Texte publié par Aspenvirgo, 7 décembre 2025 à 19h22
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