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tome 1, Chapitre 2 tome 1, Chapitre 2

La commissaire avait pu obtenir qu'on nous envoie un agent de police pour monter la garde. Un seul, malgré ses récriminations. Mais on devait s'estimer heureux.

Il avait pris son poste devant la chambre.

Je m'apprêtai donc à rentrer chez moi afin de prendre un bain et siroter un bon chocolat chaud - accompagné d'une tranche de pain d'épice, moelleuse à souhait. Mais Lili voulait "battre le fer pendant qu'il était chaud", c'est à dire fouiller, fouiner, scruter dans un rayon assez large, incluant l'immeuble, la rue et le quartier.

Comment savoir depuis combien de temps cet pauvre elfe était mort ? Foster Magnussen avait été contacté par Mme Betteur, qui avait découvert le corps ce matin. La logeuse avait tenté de joindre Frill car l'électricien devait passer pour un problème de compteur. Comme l'elfe ne répondait ni à l'interphone ni au téléphone, elle s'était permis d'entrer.

En tous cas, le décès était récent - le cadavre n'était pas en décomposition et la peinture utilisée pour l'odieuse inscription était à peine sèche.

Si c'était un meurtre, l'assassin avait forcément laissé des traces...fraîches.

Pour lors, nous n'avions pas beaucoup d'éléments. J'avais bien relevé des empreintes, récolté quelques bouts de peau morte, de cheveux, mais, selon Lili, ils devaient appartenir à feu Frill Magnussen. "Tu peux aller les analyser au labo mais tu perds ton temps", m'avait-elle dit, catégorique.

Voilà un des traits de sa personnalité qui m'agaçait le plus. Je n'avais jamais la moindre idée de ce qui se passait dans sa tête, du cheminement intellectuel qui l'amenait à ce genre de conclusion.

Esprit vif et brillant, elle était sortie première de sa promo. A vingt-cinq ans à peine. Un an après sa prise de fonctions au sein de la Police Judiciaire, on lui avait proposé de prendre en charge l'affaire du mystère des peignes à barbe-que personne ne voulait. Elle avait accepté en échange de la création d'un service spécial, qu'elle chapeauterait. Le Bureau des Affaires Criminelles et Fantastiques était né sous sa houlette.

"Ce qu'il nous faudrait, me dit-elle, c'est un scanner géant capable d'analyser toutes les traces d'ADN, humaines et autres."

"C'est de la pure SF, rétorquai-je, le sourire en coin. Alors qu'avec un bon sorcier..."

Elle me foudroya du regard et je perdis au moins cinquante centimètres.

Je l'avoue, ce n'était pas très opportun. Une provocation due à un manque de chocolat chaud et de pain d'épice.

Je savais que Lili abhorrait la magie et réfutait son utilité. Adepte de l'indice et du raisonnement, elle regardait d'un œil suspicieux tout acte de magie, qu'elle qualifiait volontiers de "simples tours de passe-passe".

Elle sortit un canif de sa poche et me le tendit en souriant, dévoilant ses petites dents blanches.

"Plutôt que de dire des âneries, Delavigne, peux-tu prélever un peu de peinture pour le labo ?"

"Bien cheffe, soupirai-je, il n'empêche...on a bien vu le halo vert et le magico-légiste devenir aveugle !"

Lili leva les yeux au ciel.

"Combien de fois devrais-je le répéter : sans connaître la cause, nous somme ignorants. Alors inutile de supputer. Fouillons."

Je bougonnai pour la forme et l''accompagnai dans la cage d'escalier. "Nous allons nous occuper des parties communes", me dit-elle en désignant les marches.

Le partage des taches fut ainsi : je m'occupai du bas et Lili du haut-ce qui était moins fatigant pour elle car la chambre se situait au dernier étage de l'immeuble, sous les toits. La transpiration, c'était pour moi et mon embonpoint. Heureusement, il n'y avait que quatre étages-sans ascenseur, cela dit. L'immeuble était vieux, le mur décrépi, mais l'escalier était propre, bien entretenu. Tout comme l'entrée et son carrelage en damier noir et blanc. On aurait pu s'asseoir par terre et y manger. C'était inutile de s'y attarder.

Par acquis de conscience, je fis le tour et aperçus derrière l'escalier le couloir menant aux appartements de Mme Betteur. J'hésitai puis finis par m'y engager.

Il faisait très sombre et l'interrupteur ne fonctionnait pas. Je sortis une lampe torche et sursautai. Des petits yeux jaunes venaient d'apparaître dans les ténèbres. Ils me fixèrent, immobiles, insondables. Je reculai et, la main fébrile, actionnai ma lampe. Le raton laveur que la lumière venait d'aveugler poussa un petit cri et disparut en quelques bonds. Je soufflai en me traitant d'idiot. J'avais déjà croisé l'animal de compagnie de la logeuse lorsqu'elle nous avait ouvert. Il avait dû être plus effrayé que moi. Dans sa course, le petit mammifère avait heurté quelque chose.

Le faisceau de ma lampe balaya le sol et dévoila un carton empli de chiffons. Dont un maculé de taches rouges. J'enfilai un gant et le saisit. Il sentait la peinture. Je retournai dans l'entrée afin de l'observer un peu mieux à la lumière du plafonnier.

J'entendis alors une porte claquer en haut. Je levai la tête et appelai :

"Lili?"

Un silence pesant pour tout réponse. Je fourrai le chiffon dans ma poche et remontai en maugréant.

L'escalier en colimaçon passait devant la chambrée de Frill et finissait un peu plus haut.

Je demandai à Lescare, l'agent en faction, s'il avait vu la commissaire. Du menton, Il me désigna la petite porte en bois du palier supérieur.

Je grimpai, tournai une poignée torsadée et me retrouvai sur le toit de l'immeuble. Un vent frais gorgé d'humidité me piqua les joues. L'orage était parti gronder par-delà le périphérique.

Le ciel était couvert de nuit, sans étoile mais rehaussé d'une lune, pleine et brillante. Une vrai carte postale, avec en toile de fond la pointe illuminée de la tour Eiffel, le dôme du sacré cœur et la silhouette mastoc de l'affreuse tour Montparnasse.

Lili semblait bouder le spectacle. Couchée sur le ventre, elle inspectait le sol, l'air concentré. Je n'osai la déranger. D'autant plus qu'elle venait de sortir poudre grise, pince et lampe à U.V.

Je la laissai s'affairer et fit le tour des bouches d'aération qui quadrillaient la terrasse.

"Tu n'as rien trouvé en bas ?" me demanda-t-elle sans interrompre sa besogne.

"Eh bien je..."

Elle se leva brusquement et courut en direction du rebord. J'écarquillai les yeux et me précipitai pour l'intercepter.

Mais elle n'avait nullement l'intention de sauter du toit. Elle s'arrêta net et me toisa, sourcils froncés.

"Pourquoi cries-tu ?"

La bouche ouverte, au bord de l'apoplexie, je bredouillai, gêné :

"Mais je...J'ai cru que...enfin...J'ai vu un pigeon là-bas !"

Elle haussa les épaules et braqua sa lampe à U.V sur la rambarde mouchetée de lichen et de chiures d'oiseaux. Le faisceau violet se promena sur un bon mètre et se figea.

"Que vois-tu là ?" me demanda Lili.

Les yeux rivés sur l'auréole de lumière, je m'approchai.

"Une empreinte de patte d'oiseau ?... Un grand oiseau...Une serre...c'est un rapace."

Je me tournai vers elle et lançai dans un grand sourire satisfait :

" C'est une empreinte de rapace !"

La petite moue dubitative de la commissaire entailla sérieusement mon auto-satisfaction.

"Mouais, fit-elle, nous verrons ça au labo..."

Bon, pensai-je, au moins j'allais pouvoir retrouver mon douillet appartement de la rue Ramponneau.

Mais Lili doucha mes espérances en ajoutant : "maintenant".

"Bien sûr, soupirai-je, le plus tôt sera le mieux".

Elle haussa les sourcils, étonnée.

"N'est-ce pas Alban ? Ravie que l'on soit sur la même longueur d'ondes !"

Je n'en pensais pas un traître mot mais je connaissais Lili. Elle n'en démordrait pas. Une fois en chasse, il était inutile de tenter de l'infléchir. Du reste, je n'étais pas entièrement convaincu qu'il s'agisse d'un rapace. La capitale n'est pas vraiment leur lieu de prédilection.

"Ah au fait, en bas j'ai trouvé..."

Lili posa brusquement un doigt sur ma bouche, m'intimant au silence.

Sur le qui-vive, elle renifla l'air et balaya la terrasse d'un regard perçant.

Et soudain, il y eut un bruit de flamme, une odeur de souffre et je me retrouvai projeté par terre.

Ahuri, le souffle coupé et les fesses endolories, je me redressai péniblement et cherchai Lili des yeux derrière un nuage de fumée.

Ma commissaire était assise en face de moi, le teint blême et la respiration saccadée.

"Ça va ?" m'enquis-je aussitôt, la lèvre tremblante.

Un bref signe de tête positif me rassura.

"Que s'est-il passé ? demandai-je en grimaçant. J'ai senti quelque chose de brûlant frôler mon ventre..."

"C'est une boule de feu, me répondit Lili, le ton informatif. Elle est allée s'écraser là-bas. On a eu chaud."

Stupéfait, je tournai la tête et aperçus une auréole noire et fumante sur le haut de la rambarde.

Je compris alors que Lili venait de me sauver la vie en me poussant. La boule de feu m'aurait certainement percuté de plein fouet et je ne serais plus qu'un tas de cendre.

"Merci", lâchai-je en l'aidant à se relever.

"Il ne faut pas rester là", me lança-t-elle, ignorant mon remerciement.

J'étais entièrement d'accord et ne me fis pas prier pour dévaler l'escalier et rejoindre la chambre de Frill.

"J'ai entendu du bruit la-haut, interpella Lescare, il y a un feu d'artifice ou quoi ?"

"Quelqu'un qui joue avec les allumettes", répondit Lili, grinçante.

L'agent de police bredouilla un vague "ah bon" et nous apprit qu'un cortège d'elfes devait arriver d'une minute à l'autre afin d'enlever le corps du jeune Magnussen. Son oncle avait dû donner des consignes.

Je tirai Lili par la manche et lui dit à voix basse :

"il faut qu'on parle de cette boule de feu..."

J'avais été à deux doigts d'être calciné et une angoisse sourde me pinçait le ventre.

"Je ne sais pas qui a essayé de nous tuer", me glissa-t-elle sans égard pour mon besoin d'être rassuré.

Je me mis à haïr mon métier. Je n'avais pas rejoint la police scientifique pour me faire réduire en cendre par une boule de feu ! J'avais pensé laboratoire, gadgets en tout genre, ordinateur de pointe, le postérieur bien calé dans un fauteuil confortable, une souris dans une main et un beignet à la crème dans l'autre. Mais ma supérieure hiérarchique, l'ingénieure en chef Evelyne Lafarge, en a décidé autrement. "Il faut que vous évoluiez, Delavigne, que vous montiez en puissance. Il y a un nouveau service qui a besoin d'un laborantin...plutôt geek. Je pense qu'il est fait pour vous. Un peu de terrain ne peut pas vous faire de mal."

Quand on veut que vous montiez en puissance, c'est pour se débarrasser de vous. Voilà comment j'ai atterri à la Crimf.

Au début, le travail était plutôt tranquille. J'accompagnais Lili sur les scènes de crime (essentiellement des vols), vêtu de ma combinaison blanche, de mes gants et de mes bottes de protection. Je me bornais à ramasser les indices à analyser puis rentrais au labo. Mais, peu à peu, le travail d'enquête a pris le pas. J'ai secondé Lili dans ses interrogatoires, ses recherches de suspects potentiels, l'ai suivie dans tous les lieux où elle pensait trouver des indices. De jour comme de nuit.

Sa litanie ? "Quand une piste est chaude, il faut agir vite !"

Pour une piste chaude...c'était même brûlant, nom de nom !

Jamais je n'avais été pris pour cible. Lili, elle, ne semblait pas perturbée. Possédait-elle des nerfs d'acier ou était-elle trop accaparée par ses réflexions pour réagir à ce que nous venions de vivre ? Le mystère de Lili...

"Dis-moi Alban, tu voulais me parler de quelque chose sur le toit..."

Tiré de mes pensées, je fixai la commissaire quelques instants puis mis la main dans ma poche.

"J'ai trouvé ça en bas, dans le couloir menant au sous-sol".

Les yeux écarquillés, elle s'empara du chiffon que j'agitais, le scruta dans tous les sens et cracha :

"Tu aurais pu me le dire plus tôt !"


Texte publié par Carmin, 30 janvier 2026 à 11h46
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