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tome 1, Chapitre 1 tome 1, Chapitre 1

"UN BON ELFE EST UN ELFE MORT"

Les mains dans les poches de son imperméable arc-en-ciel, Lili fixait l'inscription. Il flottait dans la pièce une odeur d'humus et de moisissure. Un parfum d'automne.

La commissaire se retourna vivement et me demanda de prendre plusieurs photos, "si possible bien nettes cette fois-ci".

Je haussai les épaules et lui lançai un "bien sûr cheffe" dans un sourire pincé.

Encore fraîches, les lettres rouges taguées à la hâte sur le mur blanc bavaient un peu. Ce n'était pas une belle écriture. Irrégulière, presque enfantine.

Lorsque j'eus fini de mitrailler la prose haineuse, je jetai un œil autour de moi. La chambre était en ordre, le mobilier intact. Aucune trace de lutte. Ni sang ni hématome. J'avoue que ce n'était pas pour me déplaire. Pour une première affaire de meurtre parmi le petit peuple... Si du moins il s'agissait bien d'un meurtre.

Le regard ambré de la commissaire se posa avec attention sur le cadavre de l'elfe.

Frill Magnussen gisait dans un fauteuil vintage de velours bleu, la tête inclinée et les mains sur les genoux. On avait l'impression qu'il dormait. D'un sommeil profond. Éternel. Mais son teint blafard ne trompait pas : cet immortel ne l'était plus.

Un elfe si jeune, avait dit sa logeuse, Mme Betteur, une naine asthmatique qui vivait dans les sous-sols de l'immeuble. C'est elle qui avait découvert le corps -et avait dévoilé l'âge de Frill. Soixante-quinze ans... Effectivement, ce n'était pas très vieux pour un elfe. Pas mal de bicentenaires aux oreilles pointues arpentaient hardiment les boulevards parisiens.

Dans le fond de la mansarde, le magico-légiste Hermo Globin attendait, sa longue mâchoire carrée posée sur le col blanc et rigide de sa tunique noire. Crâne chauve, sourcils broussailleux, son visage émacié ne laissait transparaître aucune émotion.

A ses côtés, drapé dans une élégante pelure verte recouverte d'arabesques dorées, Foster Magnussen montrait, lui, des signes d'impatience. Oncle et tuteur du jeune elfe décédé, il avait demandé aux autorités de diligenter au plus vite une enquête. Il avait déjà entendu parler de la Crimf mais ne s'attendait pas à ce qu'une humaine soit en charge de l'affaire -surtout une jeune humaine aux cheveux indigo avec un percing dans le nez et des guêtres bariolées flanquée d'un laborantin rondouillard un peu maladroit avec des taches de rousseurs et un léger strabisme.

A notre arrivée, il nous avait dévisagés d'un air outré, voir méprisant. Pourtant, nous avions brandi nos cartes, très professionnels, en criant : "police scientifique et fantastique, veuillez reculer et ne toucher à rien, ceci est une scène de crime!". Puis j'avais déroulé la bande en plastic jaune afin de délimiter le périmètre d'investigation et sorti mes instruments. Mais cela n'avait pas impressionné l'oncle Magnussen.

"Vous n'êtes que deux ?" avait-il demandé, éberlué. Nous n'avions pas le temps de lui expliquer la frilosité de l'administration en matière de budget et d'effectifs, alors la commissaire avait opté pour un "oui" lapidaire.

Au-delà de notre jeune âge -et de notre inexpérience supposée- c'est notre appartenance au genre homo sapiens qui posait problème à cet elfe hautain.

De son point de vue, les méthodes utilisées par les humains étaient inefficaces. Récolter des indices, des preuves, interroger des suspects, procéder par déduction : autant de temps perdu. D'après ses dires, le magico-légiste allait très vite récolter des informations et trouver le coupable. Car il n'en démordait pas : son neveu avait été odieusement assassiné. Il avait patienté uniquement par respect de la procédure-nous avions lourdement insisté au téléphone pour que personne n'approche du corps avant que nous ayons examiné les lieux.

Comme pour lui donner raison -et plus probablement jouer avec ses nerfs - Lili ne se hâtait pas. Tout en sifflotant quelques notes de musique qui l'aidaient à se concentrer, elle tournait autour du fauteuil, inspectait chaque recoin de la chambre, soulevait quelques livres qui traînaient de-ci de-là, prenait des notes, tâtait les poutres vermoulues, regardait par la fenêtre, mordillaient ses mèches bleues.

"Y a de l'orage dans l'air", lâcha-t-elle avant d'aller fouiner du côté du bureau où s'étalaient des piles de papier.

Au bout d'un temps qui parut interminable à Foster Magnusen, la commissaire retira ses gants en latex, me demanda si j'avais fini d'effectuer mes prélèvements et, comme je répondais positivement, fit un signe de tête au magico-légiste.

"Enfin", souffla l'oncle en levant les yeux au ciel.

Il lui tardait d'en finir et de pouvoir aller enterrer son neveu sous l'arbre familial. Selon une légende elfique, il renaîtrait à la faveur d'un bourgeon, au prochain printemps.

Foster n'avait pas revu son neveu depuis des lustres. "Mes affaires me prennent tout mon temps", nous avait-il avoué. Il n'était pas vraiment au courant de la vie menée par le jeune Frill. Mais il était très choqué par ce meurtre odieux, qu'elle qu'en soit la cause. Ce qu'il paraissait de toute évidence, malgré l'impatience qu'il manifestait. Il fulminait puis se figeait d'un coup, la bouche ouverte, les yeux dans le vide, le visage affligé.

"Vous savez, lança-t-il à l'encontre de Lili, pour moi ça ne fait aucun doute..."

La commissaire leva le nez de ses notes et arqua ses fins sourcils orange.

"Oui ?", l'encouragea-t-elle à poursuivre.

Foster prit une inspiration et cracha :

"Le meurtrier de mon neveu est un orc ! D'ailleurs, le magico-légiste va certainement..."

Ce dernier poussa soudain un cri atroce et recula en titubant, les mains sur ses yeux.

"Je...Je ne vois plus rien", gémit-il d'une voix suraiguë, pleine de panique.

Nous nous précipitâmes aussitôt pour le diriger et le faire asseoir, interloqués.

"Nous sommes là M. Globin", tentai-je de le rassurer d'une petite tape sur l'épaule.

"Que s'est-il passé ? " demanda Lili avec empressement.

"Une lumière, répondit le magico-légiste entre deux hoquets. Une lumière m'a brûlé les yeux ! Le corps...le corps est protégé par un sort !"

La mâchoire oblongue de Foster se décrocha.

"Par les ramures de Freya", murmura-t-il.

Tous les regards se tournèrent vers le fauteuil où reposait le jeune elfe. Un halo vert fluo enveloppait son frêle corps inerte.

La commissaire voulut s'approcher mais l'oncle la retint par le bras.

"Je vous le déconseille..."

Devant l'air grave de Foster, Lilli fit la moue et me demanda de filmer le tableau insolite.

Nous restâmes quelques instants à contempler le cadavre fluorescent, tout à la fois fascinés et horrifiés. En fait, complètement décontenancés.

Je m'ébrouai et décidai d'appeler une ambulance afin que le magico-légiste puisse être examiné en urgence. Il ne cessait de gémir et réclamait de l'eau car il se sentait totalement asséché.

"Vous savez quel est la cause de ce...phénomène ?" interrogea la commissaire en plantant ses grands yeux dorés et intrusifs dans les petites prunelles noires de Foster.

L'oncle mordilla le pommeau de sa canne et répondit d'une voix blanche :

"Le corps de mon neveu est scellé."

Lili fronça les sourcils et leva ses pommettes.

"Scellé ?"

"Vous avez entendu ce pauvre Hermo, soupira Foster. Un sort de protection. Comme si un sceau avait été apposé sur son cadavre."

Et d'ajouter devant nos mines interdites :

"Pour qu'on ne puisse pas le lire..."

"L'autopsier, vous voulez dire" le reprit Lili.

"C'est ça...en moins poétique. Quoi qu'il en soit, il est dangereux de l'approcher."

Je me tournai vers le magico-légiste, dont l'état m'inquiétait.

"Comment vous sentez-vous M. Globin ?", demandai-je en lui tendant un troisième verre d'eau.

"Aveugle!", beugla celui-ci avant de le boire d'un trait.

"Et vous pensez que c'est temporaire ou définitif ?" demanda Lili, le ton chirurgical.

Le grognement du magico-légiste n'étant pas très explicite, l'oncle Magnussen le traduisit.

"Un peu de soin elfique devrait l'aider à retrouver la vue."

"Dieu soit loué !" m'exclamai-je, soulagé.

Foster leva un sourcil.

"Quel dieu ? Soyez précis mon garçon."

"Non, souris-je, c'est une expression. Avec le monothéisme nous..."

"M. Magnussen, coupa Lili, que la conservation n'intéressait pas du tout, pensez-vous que le "sort" puisse être annulé?"

L'oncle la dévisagea quelques instants puis hocha la tête.

"Cela va dépendre du type du sort qui a été utilisé. Et surtout de son...comment dire ça en français, voyons...intensité ? Oui, ça me paraît correct. En tous cas, je vais faire venir un spécialiste sur la prairie."

"Heu...sur le champ, vous voulez dire ?" rectifiai-je dans un sourire diplomatique.

"Si vous voulez", répondit Foster d'un air renfrogné.

Les elfes étaient assez susceptibles et n'aimaient pas être pris en défaut. D'autant plus qu'ils étaient assez doués pour les langues et s'enorgueillissaient d'avoir rapidement absorbé le français et à peu près toutes les langues du monde.

Lili jeta un œil au cadavre du jeune Frill, toujours entouré du halo verdâtre, puis revint vers son oncle.

"Un spécialiste ? Vous parlez d'un médecin ?"

L'elfe la toisa comme si elle venait de l'insulter.

"Vos hommes de science sont incapables d'effectuer le moindre sort, même primaire !...Non, je parle d'appeler le meilleur des sorciers, le Maître des incantations...Vlad Larune !

Dehors, le ciel craqua soudain et un éclair illumina la chambrée.

Lili soupira et retint une saillie moqueuse.

"En attendant l'arrivée de ce... Larune, puis-je vous poser quelques questions au sujet de votre neveu ?"

"Si vous voulez, répondit Magnussen d'un ton las. Mais comme je vous ai déjà dit, je ne sais pas si je vais vous être d'un grand secours. Je le connaissais très mal."

Et effectivement, nous n'apprîmes pas grand chose. Frill était venu à Paris afin d'étudier l'anthropologie, matière qui semblait le passionner. Son oncle avait accepté de financer ses études. Il avait loué cette chambre dans le cinquième arrondissement, en plein quartier latin. Foster était très riche. Il détenait une fabrique de tissu finement brodé, dans le pure style elfique. Ses étoffes étaient recherchées dans le monde entier. On leur attribuait quelques vertus magiques. On disait qu'elles prolongeaient la vie des personnes qui les portaient. Aucune preuve tangible n'avait été rapportée à ce jour mais Magnussen se gardait bien de démentir un tel argument publicitaire.

Quoi qu'il en soit, Foster s'était acquitté de son rôle de tuteur et avait subvenu aux besoins de Frill. Pour le reste, il ne s'était pas mêlé de la vie de son neveu. Accaparé par ses affaires, il l'avait très peu vu une fois ce dernier installé à Paris. Un jeune elfe un peu timide, qui aimait lire et s'instruire. Voilà la vision qu'il en avait.

"Vous ne savez pas qui il fréquentait"? interrogea la commissaire.

Foster haussa les épaules.

"Non...Nous échangions très peu. Il m'appelait quand il avait besoin d'argent...Ah tiens, je me souviens qu'une fois il m'avait demandé une belle somme pour acheter des livres chez Mc Kornic."

"Mc Kornic ?"

"Falstaff Mc Kornic, répondis-je à la place de Foster. Un korrigan qui tient une librairie de livres anciens dans le XIème. Il est assez réputé. Moi-même j'ai..."

La sirène d'une ambulance perça les vitres de la mansarde.

Foster prit le magico-légiste par le bras.

"Je vais accompagner Hermo à l'hôpital. Si aucune lésion n'apparaît, je l'emmènerai avec moi pour des soins plus appropriés. La technologie humaine est fascinante mais rien ne vaut la médecine elfique pour certaines choses..."

"Très bien, surtout tenez-nous au courant", lui dis-je en les accompagnant jusqu'à l'orée de la chambre.

"Nous aurons peut-être d'autres questions", lui lança la commissaire.

"Vous avez mon 06, répondit Foster. Quant au corps..."

"La procédure voudrait qu'on le conduise à la morgue, asséna Lili. Mais au vu des circonstances, il est plus sage de le laisser ici. Je vais faire en sorte pour qu'on mette des agents en faction à l'entrée de la chambre. Jusqu'à l'arrivée de votre...Larune."

Foster acquiesça d'un bref mouvement de tête, bredouilla un vague "merci" et prit congé. Nous les entendîmes descendre l'escalier.

Lili vint se planter devant l'inscription et demanda, les poings sur les hanches :

"Dis-moi Alban, les orcs ne pratiquent pas la magie, n'est-ce pas ?"


Texte publié par Carmin, 15 janvier 2026 à 15h02
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