La Salle du Conseil méritait amplement, si on demandait son avis à un Gabriel tout ébloui, tous les adjectifs existants du type fabuleux, prestigieux et magique. La pièce, très haute de plafond, était ceinte de murs évanescents. Une majestueuse table, peut-être en pierre mais d'un subtil ton vert-eau, était baignée dans une douce clarté, semblable à un soleil de printemps. Autour de la table, quatre personnes patientaient. Pahui alla les rejoindre et s'installa dans un fauteuil.
Gabriel ne pouvait pas se méprendre sur l'identité de la femme qui emplissait la salle de toute la grandeur de sa fonction de Magistrate. Iskarine ne les quitta pas une seule seconde de ses yeux dorés alors qu'ils s'avançaient tous deux vers elle.
— Prenez place.
Deux sièges capitonnés avaient été disposés à proximité de la table ovale, de façon à ce que chaque conseiller puisse voir les deux jeunes gens. Roussette fut la première à s'asseoir, suivie de près par Gabriel.
— Bienvenue au Foyer, Sieur Antelhor. J'imagine que vous devez vous poser de nombreuses questions, auxquelles Roussette n'a sans doute pas répondu.
Roussette gronda intérieurement, mais pinça les lèvres et ne pipa mot.
Une femme en tenue stricte prit la parole. Son col montant orné de galons soulignait une rigueur toute militaire. Elle portait un chignon serré de cheveux blonds presque blancs duquel dépassaient deux petites cornes sombres. Elle s'adressa à Gabriel d'une voix ferme mais accueillante:
— Sieur Antelhor, vous êtes ici devant le Conseil de l'Ordre des Veilleurs. Nous protégeons les Lanternes et la majorité des fractéons connus. Je suis la Sénéchale, Eugénie Hernandez.
Mal à l'aise, Gabriel articula néanmoins, la gorge serrée:
— Euh, juste Gabriel, s'il vous plaît... Pas Sieur... Gabriel, c'est suffisant...
— Si tel est votre désir, il sera fait ainsi. Il n'est pas temps de refaire l'histoire, mais sachez que la lignée Antelhor a toujours eu une place capitale au sein des Lanternes.
Confus, Gabriel se tourna vers Roussette:
— La lignée Antelhor? C'est quoi? J'ai jamais entendu parler de ça...
Un petit personnage au physique râblé, au teint caramel, l'interrompit sur un ton pincé, impératif:
— La découverte de votre existence est une opportunité extraordinaire! Répondez! Avez-vous connaissance de votre généalogie? Y a-t-il des contes familiaux? Quels sont vos héritages?
Entre ses dents serrées, Roussette laissa échapper tout le bien qu'elle pensait de cette intervention:
— Ah, Blauerschnee, toujours le même, celui-là... Aimable comme une porte de prison...
Pahui lui lança un regard cinglant, qui lui intimait clairement de tenir sa langue. Ce qu'elle fit en ravalant un hoquet contrarié.
Iskarine repris la parole, presque envoûtante:
— Gabriel, il faut nous dire tout ce que vous savez. C'est vital. Nous pensions la lignée disparue. Notre rencontre est providentielle. La résurgence d'un membre de la famille Antelhor ne doit pas être ignorée. Nous allons enfin pouvoir entamer un nouvel âge d'ouverture des fractéons et consolider le multivers.
Complètement noyé, Gabriel prit son courage à deux mains:
— Avec tout votre respect, je ne comprends pas un traître mot de ce que vous dîtes. J'y pige vraiment que dalle. Et... Vous avez sûrement vos raisons, mais je voudrais juste rentrer chez moi.
Julian Blauerschnee rétorqua, méprisant :
— Inutile. Cette caricature de Terrien ne peut pas descendre de la lignée primaire! Un nom volé au hasard des générations ne suffit pas à en faire un Antelhor.
— Ne soyez pas si prompt à l'enterrer, Julian, protesta la Sénéchale. Nous n'avons pas encore assez d'éléments pour balayer cette possibilité. Restons positifs et patients. Il n'a encore rien expliqué, finalement.
Gabriel commençait à perdre patience, et toute cette situation l'épuisait. Il s'était réveillé ce matin dans son lit, et voilà qu'il était dans un monde extra-terrestre, où on le bombardait d'infos qui allaient finir par l'achever. Voire même on l'insultait! Il haussa la voix malgré lui:
— Mais qu'est-ce que vous voulez que je vous explique, à la fin?
La dernière conseillère demanda la parole. C'était une jeune femme qui devait avoir le même âge que lui, drapée dans une multitudes de voilages soyeux. Sa coiffure élaborée d'un rose vif créait un contraste saisissant avec le vert émeraude de sa robe. Elle s'adressa à Iskarine d'une voix douce:
— Peut-être pourrions-nous lui laisser le temps de s'acclimater, et nous reprendrons cette discussion demain?
D'un ton à la limite de la colère, Roussette bondit et s'adressa au Conseil:
— Bien sûr. Certaines choses ne changent pas, hein? Le Conseil avant tout! Pas une seconde vous ne vous êtes demandé comment il allait! Ou ce qu'il voulait! Dame Iskarine, vous n'allez quand même pas l'obliger à rester, si?
N'obtenant pas de réponse, elle lança un regard suppliant à Pahui:
— Pahui, s'il te plaît, aide-le.
Conservant une attitude distante, Pahui ne réagit pas tout de suite. Ce fut Eugénie Hernandez qui prit la parole:
— Roussette, il n'est pas question de le contraindre. Mais reconnais que c'est inespéré: le mystère des portes pourrait être résolu. S'il le peut, il doit nous aider.
Gabriel s'enfonçait dans un marais d'émotions contradictoires, mais ce fut l'agacement qui l'engloutit le premier. Son cerveau carbura à toute allure. Malgré son mal-être et ses incompréhensions, il ne ressentait pas d'hostilité de la part des conseillers. Plutôt de l'avidité, de l'empressement. Quelque chose, une raison vitale pour eux, les poussait à exploiter sa présence. Il devait aussi admettre que tout cette histoire le troublait et ... oui, il était curieux.
Il observa Roussette, toujours debout à ses côtés. Elle n'avait pas hésité à prendre son parti. Il sentait qu'il pouvait s'appuyer sur elle. C'était rassurant d'avoir une alliée dans ce bazar et il en retira une certaine force:
— OK. Si je comprends bien, vous pensez que je peux vous aider avec vos portes. Juste à cause de mon nom de famille. Moi, ce que je peux vous dire, c'est que tout ça me parle pas. Je crois que vous vous trompez. Mais je veux bien répondre à vos questions et même vous donner le livre, si vous m'aidez à rentrer chez moi.
Iskarine traversa la salle en un battement de cil et questionna, intriguée:
— Quel livre?
Ce fut Roussette qui répondit:
— Ah ben oui. Vous ne nous avez pas laissé le temps d'en parler. Vous avez préféré lui tomber dessus dès qu'il a mis le pied dans le Foyer! Gabriel a un livre de magie Oriven dans son sac.
La surprise put se lire sur le visage de chaque conseiller présent. Pahui se leva également et avança la main:
— S'il-vous-plaît, pouvez-vous me montrer ce livre?
— Oui, bien sûr.
Gabriel tendit l'ouvrage, toujours scintillant bien sûr, et le Portier le saisit avec précaution, bouche bée.
— Ce n'est pas possible... Roussette, sors ton cadran. Tu ne l'as pas oublié, n'est-ce pas?
L'adolescente maugréa et farfouilla dans sa besace. Elle en sortit le petit cadran, réplique de celui du cabanon. Iskarine s'en saisit et le posa sur le livre. Les aiguilles se mirent à luire, puis à tourner, au même rythme que les lueurs émanant des arabesques.
— Une clef... C'est... une clef...!
Les événements, sans doute à l'issue d'un mauvais lancer de dés cosmique, étaient disposés à se compliquer encore... Mais Gabriel décida ce coup-ci de saisir l'occasion. Il en avait assez de se faire trimballer et tenait à se faire entendre dans ce charabia dont il était la pièce centrale. Se frottant les yeux de lassitude, il annonça:
— OK. Je suis pas idiot, et je sens qu'il se passe un truc. Alors, sans vouloir vous commander... Comme on est dans une impasse pour l'instant et que ma cervelle va exploser, est-ce que vous auriez l'amabilité de me conduire quelque part où je pourrais me détendre et faire le point?
Un sourire éclatant apparut sur les lèvres de Roussette. Elle avait eu raison de lui faire confiance! Gabriel était bien plus fort qu'il ne le pensait, et ne se laissait pas mener par le bout du nez par le Conseil.
Il fallut quelques instants avant que l'un des conseillers ne se décide à répondre. Pahui, un léger sourire sur les lèvres, tança la jeune fille:
— Il semblerait que tu aies déjà déteint sur ce jeune homme, Roussette. Néanmoins, je vous l'accorde. Il est en effet préférable de reporter à plus tard la suite de cette discussion. Julian, peux-tu leur faire préparer des chambres? Dame Iskarine, si vous le permettez, j'aimerais déposer la clef dans les archives scellées.
La lueur argentée de l'ouvrage s'était estompée, comme avalée par le petit cadran. Le livre redevenait anodin, même s'il conservait son aspect précieux et ancien...
La Magistrate accepta d'un hochement de la tête et remit dans le même temps le mini-cadran à Roussette:
— Prends-en bien soin. Et de lui aussi. C'est un ordre.
Puis, suivie de la Sénéchale, elle quitta la Salle du Conseil. Quand à Blauerschnee et la jeune femme en vert, ils se dirigèrent vers une petite porte à l'autre extrémité de la pièce.
Ne restaient que Gabriel, Roussette et Pahui.
— Roussette, tu vas pouvoir l'accompagner au dortoir: d'ici à ce que vous y arriviez, Julian aura tout fait préparer. Gabriel, pourriez-vous m'indiquer comment vous êtes entré en possession de ce livre?
— Il ne m'appartient pas. C'est à mon patron, je devais lui apporter. Mais on pourrait pas en reparler plus tard? Je.. J'ai vraiment besoin d'une pause.
— Bien entendu. Roussette, tu connais le chemin.
Et, de ce pas rigide et mesuré qui le caractérisait tant, il prit congé d'eux.

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