Contraintes du défi:
Standard (jusqu'à 1.000 mots)
Objet/chose « gaz »
Émotion/état « amnésie »
Couleur « crème »
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Le métro stoppa dans un crissement aigu, et Cora descendit de la rame le nez dans son téléphone. Il fallait qu’elle ait lu ce rapport avant d’arriver à son bureau et bouscula sans vergogne les autres voyageurs. D’un pas précis et minuté, elle se dirigea vers la sortie. Sur le trottoir, un coup de vent glacé vint ébouriffer sa coupe au carré strict et lui arracha un soupir de contrariété. Elle replaçait une mèche de cheveux derrière son oreille quand elle entendit caqueter derrière elle.
La jeune femme se retourna vivement, sans se départir de son expression sérieusement austère. Elle resta bouchée bée devant une adolescente fluette qui avançait à grandes enjambées désordonnées en... caquetant.
Décidément, cette ville part en vrille, songea-t-elle avant de revenir à son rapport, marchant de façon presque automatique dans ces rues si souvent traversées.
Elle releva le nez une fois arrivée devant l'agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis. Cora se retrouvait enveloppée d’une lumière bleutée veloutée, avec une étonnante odeur de chantilly. Trop bleutée. Une chantilly bien trop veloutée.
Cora regarda enfin autour d’elle, et manqua de lâcher son téléphone. Une grosse lune bleue flottait à proximité de l’astre solaire habituel. Ronde, grosse, bleue : elle était bel et bien là.
Sur le trottoir opposé, un homme léchait sa cravate comme s’il s’agissait d’un cornet de glace. Un petit garçon tenait en laisse une corbeille à papier et dansait sur un air de comptine enjoué. A sa fenêtre, une vieille femme accrochait méthodiquement des colliers de nouilles à ses volets blanc et crème.
Un rictus s’afficha sur le visage de Cora. Elle déverrouilla la porte et s’engouffra dans le bâtiment administratif, à la recherche d’un cadre de normalité. Ses yeux et son cerveau refusaient d’accepter ce qui se passait à l’extérieur.
Elle ne croisa que le concierge qui étalait de la pâte à tartiner sur les contremarches de l’escalier.
Elle s’appliqua à le contourner autant que possible pour grimper à l’étage et se précipita à la fenêtre de son bureau. En contrebas, la folie se poursuivait. Elle aperçut Nathalie, sa collègue deux bureaux après le sien, en sous-vêtements, poussant devant elle le chef de service dans un caddie. Le gros bonhomme, recouvert de papier toilette, suçotait la télécommande de l’écran de la salle de conférence. Tous deux semblaient heureux, un sourire béat sur les lèvres.
Cora essuya une sueur froide et collante sur son front et chercha Franck dans ses contacts. Il ne fallut pas plus d’une sonnerie pour que celui-ci réponde. Elle soupira, soulagée, lorsqu’il parla de sa voix grave et chaleureuse.
— Franck, Observateur, à votre service ?
— Franck, c’est Cora, j’ai besoin d’aide !
— Que vous arrive-t-il ? Le gaz de friture est-il à votre goût ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu vas bien ?
— Rose, évidemment. La coloquinte prendra rendez-vous avec vous sous deux jours, ne vous en faîtes pas. Puis-je faire autre chose ?
Cora baissa son bras, détachant le téléphone de son oreille et mis fin à la conversation. Elle fixa le monolithe noir durant de longues minutes, respirant à peine, immobile.
Puis, dans un cri de rage, elle envoya l’appareil se fracasser contre le mur.
Elle contempla son bureau : le siège, la pile de dossiers, l’ordinateur. Son univers, sa normalité.
Elle s’installa et entama sa journée de travail. Elle ordonna ses dossiers, alluma son PC, tailla ses crayons et se plongea dans les chiffres, les bilans, les projections. Cora retrouva l’ordre et les routines et oublia ce monde, là, dehors. Elle resta toute la matinée concentrée sur le rapport étudié dans le métro. Il engageait ses responsabilités, elle devait rectifier certains paragraphes. La jeune femme s’évertua à traiter les informations selon ses propres procédures, maintes fois déployées. Elle s’accrocha à cette pensée, véritable Radeau de la Méduse dans ce monde noyé dans la folie.
Elle ne releva pas le changement de couleur de la lune, passée de bleu à violine. Elle n’entendit pas, depuis le silence de son monde intérieur, la chorale des chats entamer un hymne félin inédit, repris par le service de la restauration au grand complet, pataugeant dans une purée d’épinards-mayonnaise.
Un bruit de canon liquoreux retentit et fit voler en éclat la bulle d’auto-hypnose de Cora. Fébrile, elle revint à cette réalité à contrecœur et retourna près de la fenêtre.
L’immeuble d’en face était désormais affublé de chapelets de perles de légumes, en plus des colliers de nouilles, entre chaque fenêtre et depuis le toit. Monsieur Martin, le concierge du 6b un peu plus loin, tricotait avec un ruban de signalisation tout en mâchouillant un câble USB. Sa femme avait installé un tabouret et un seau sur le trottoir et tondait avec ferveur tous les passants qui s’asseyaient devant elle.
Le crayon dans la main droite de Cora cassa net. Elle émit un petit cri, s’étant entamé la paume de la main. Elle observa, fascinée, quelques gouttes de sang perler au creux de sa main. Dehors, une fanfare improvisée de chèvres et de flamands roses avançait joyeusement sur les notes désespérées de « Nothing Compares 2 U ».
Une étincelle irisa les pupilles de la jeune femme avant qu’elle ne s’écroule, inconsciente.
Sous la lumière crue et sans concession du laboratoire, les deux ingénieurs informatiques s’arrachaient les cheveux. C.O.R.A ne réagissait plus, frappée d’amnésie devant les requêtes et autres lignes de code, totalement incapable de répondre ou de retrouver son chemin. L’IA avait déclenché un protocole inédit et généré un cycle de sommeil paradoxal. Elle ne parvenait plus à en sortir. Des années de recherche réduites à néant, simplement parce qu’ils n’avaient pas anticipé qu’en apprenant à penser comme les hommes, leur création, comme Sal 9000, souhaiterait se déconnecter et rêver...

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