— Et en plus, une chauve-souris, ce n’est même pas un oiseau.
Prospérine enfourna un morceau de brioche dans sa bouche, déglutit bruyamment, et se resservit une tasse de chocolat fumante. Face à elle, Cornélia grelottait sous un poncho de grosse laine ; quelle idée de manger dehors un premier novembre ! Le vent la chatouillait jusque sous son troisième pull, la brume empêchait de distinguer le bout de la table et la nuit, toujours pas levée, donnait envie de filer se recoucher. La salle à manger se faisait trop étroite pour y accueillir les apprenants des deux maisons. Heureusement, les installations de la Lune du Serpent permettaient à tout le monde de manger assis – à défaut d’être au chaud.
Cornélia s’était tournée et retournée dans son lit jusqu’au tintamarre de la cloche. D’abord, Briar allait les dénoncer ; s’il n’avait pas déjà tout déballé, c’était sans doute parce que madame Lavignon ne pouvait accorder la moindre seconde à ses étudiants. Ensuite (et surtout), la Chouette se portait mal. Darwish et madame Malbrume s’activaient sur sa façade, son toit et ses fenêtres. Tuiles et planches voltigeaient autour de la carcasse, et s’imbriquaient une à une dans les trous et les fissures. À ce rythme, un an ne suffirait pas à la réparer ; ils ne tarderaient pas à manquer de matériaux. À la table des professeurs, les messes basses s’éternisaient :
— Nous avons modifié notre itinéraire il y a environ un mois de cela, affirma tout bas Mathilda Chanteclair. Un projet industriel a complètement déforesté un pan de notre route. Nous prévoyions de le contourner en passant par le val d’Aucun, afin de rejoindre le tracé habituel dès que possible.
Madame Permelin rapprocha sa chaise des deux directrices.
— Des envolettres ont été envoyées à chacune des volières. Nous attendrons la réponse de l’Aiglon avant de reprendre notre route. D’ici là, nous devons constater les dégâts, trouver de quoi réparer, et préparer nos apprenants à d’éventuelles représailles.
Une tape sur l’épaule de Cornélia. Quelques gouttes de son jus de pomme chaud éclaboussèrent ses doigts.
— Kh ! Ça brûle !
— Tu nous écoutes ou tu entends les mouches voler ?
— Pardon…
Comment Prospérine faisait-elle pour manger et gesticuler en même temps ? En tout cas, depuis que les chouettards siégeaient à leur table, elle ne s’arrêtait plus.
— C’est un mammifère, une chauve-souris. Pas un oiseau ! Je le sais, à ma première interrogation, je me suis trompée et je t’assure qu’on s’est bien moqué de moi ! Ce n’est pas étonnant que même ses camarades le trouvent bizarre, ce Malone…
Cornélia jeta un regard furtif sur leur cible. Le garçon lisait tout en sirotant une tisane. Sa solitude tenait plutôt de l’apparence : il ne pouvait tourner une page sans qu’un chouettard ne s’approche de son coin de table. Toujours, il échangeait quelques mots avec le sourire, puis reprenait sa lecture une fois l’enfant reparti.
— Ils ont plutôt l’air de l’apprécier.
— Mhm. Je dis juste qu’une volière, c’est pour les oiseaux.
— C’est surtout très réducteur.
Briar s’installa en face des filles, entre deux places vides. Aussi peu avenant que Malone semblait galant, il s’empara du pichet de lait, d’une briochette, et de la confiture.
— Un humain qui cherche à développer l’aerya peut le faire avec n’importe quel être sentient. Darwish m’a dit qu’au Maroc, on se lie plutôt avec des chats. En Suède, ils ont des écuries pleines d’augures équestres.
Prospérine se leva aussitôt, prête à décamper – ou à lui sauter dessus.
— Qu’est-ce que tu nous veux, encore ? grommela Cornélia.
— Enterrer la hache de guerre.
Son ancienne amie éclata d’un rire muet.
— Je ne plaisante pas, assura-t-il en se penchant davantage, comme effrayé à l’idée que quelqu’un les épie. Vous n’étiez pas aux archives pour faire du tourisme, je me trompe ? Et je… j’ai un marché à vous proposer : en plus de tenir ma langue, je vous aide à trouver ce que vous cherchiez. En échange… Cornélia me raconte son accident.
La jeune fille se raidit. Qu’est-ce qu’elle venait faire dans cette histoire ? N’allait-on jamais la laisser tranquille avec cette affaire ?
— Qu’est-ce qui me prouve que je peux te faire confiance ?
Déjà sombre, la figure de Briar se ternit davantage. Il ne parvenait plus à dissimuler la crainte qui l’envahissait. Un regard à droite. À gauche. Autour d’eux, les autres achevaient leur repas dans un calme peu habituel. Mains croisées, il crocheta les doigts et donna deux impulsions des poignets. Cornélia reçut ce geste comme un coup en plein ventre ; ce signe signifiait « harpie ». Il voulait retrouver les responsables de l’attaque de la Chouette.
— Tu as perdu la raison ?! pesta Epona. Ce sont des affaires d’adultes ! Tu es prêt à te faire renvoyer pour élucider un mystère dont ils ont peut-être déjà les réponses ? Je parie qu’ils connaissent déjà l’identité du responsable.
— Évidemment qu’ils le savent. La vraie question, c’est si nous, nous serions capables de le découvrir – comme les effaroucheurs qu’on voudrait devenir. Un profilage vaut bien tous les signâcles du monde, non ? Impossible qu’ils me refusent l’entrée chez les veilleurs après ça.
— Mais-
Prospérine claqua le bec de son augure. Dans ses yeux brillait une lueur que lui rendirent ceux de Cornélia ; au fond, ils cherchaient la même chose. Des réponses. Qui de mieux que le meilleur élève de la migration pour démêler cette histoire ?
— Rendez-vous ce soir, pendant le temps libre, devant la bibliothèque du rez-de-chaussée.
Lorsque tomba la nuit de dix-huit heures, Briar patientait au fond de l’étude déserte. Une pluie vive cognait contre les carreaux, épaisse à en faire disparaître la forêt. Plus rien n’existait au-delà des murs de la Cigogne. Par un tel temps, il n’était pas rare de peiner à trouver une place dans la bibliothèque. Mais aujourd’hui, personne n’avait le cœur à étudier. Le brouhaha des couloirs menait aux salons, où les apprenants des deux volières se mêlaient peu à peu. On se tassait aussi sous la verrière ; au moins cinq Premiers Vols tissèrent leur lien avant le diner. Un record, sans doute précipité par l’attaque. Malgré la peur grandissante, Cornélia entra seule dans la bibliothèque. Ses plumes la chatouillaient sous l’épiderme. Elle devait mettre un terme à cela. Malheureusement, Darwish ne savait plus où donner de l’esprit ; tant que les nouveaux oiseliers le harcelaient de questions, impossible de l’approcher. Impensable d’évoquer une prochaine tentative de transformation.
La tête de Briar émergea d’entre deux piles de livres. Son augure en lâcha un au sommet de la plus haute, avant de filer entre les étalages.
— Tu n’as pas trainé, s’amusa Cornélia en s’installant auprès de lui. Prospérine n’est pas douée avec la ponctualité, alors…
— Dis-moi ce que vous faisiez « où-vous-savez ». Plus vite on aura réglé votre affaire, plus vite je pourrai me consacrer à la mienne.
— Ne t’inquiète pas, nous allons faire d’une pierre deux coups.
Quand enfin, leur amie se montra, Briar savait tout. Ensemble, ils arpentèrent les allées à la recherche d’une piste. Les couvertures de cuir s’étendaient à perte de vue, organisées selon les écriteaux qui pendaient du plafond : botanique, mathématiques, physique, littérature… et même des bandes dessinées, en face du rayon de philosophie. Rien de concluant. Un premier tour terminé, ils gravirent l’escalier en colimaçon au centre du labyrinthe. Leurs pas résonnèrent sur le métal ouvragé. À ce niveau, tous les livres concernaient l’oisellerie. Les encyclopédies succédaient aux guides pratiques étalés sur des pans entiers de murs.
Cornélia passa un doigt sur une étagère pleine de poussière.
— Vous avez trouvé quelque chose ?
Briar nia.
— C’est improbable… même la section Histoire n’a pas un magazine sur « vous-savez-qui ».
— Peut-être du côté des « Sciences sentientes » ?
Prospérine et Epona en revinrent tout aussi bredouilles. Le rayon des changeurs de forme occupait moins d’une étagère. Cornélia emprunta néanmoins « Mythes et Légendes des Thérians », qu’elle fourra dans son sac quand les autres ne regardaient pas.
Les coups de dix-neuf heures firent trembler le bois la Cigogne. Déjà ? Bientôt, ils devraient descendre pour le repas, et remettre leurs recherches au lendemain. Un voile de colère crispa Briar, qui décida le trio à rebrousser chemin.
— Il ne reste plus qu’une chose à faire.
Dans un coin de la bibliothèque, un étroit portail de fer obstruait un renfoncement obscur. Le symbole des veilleurs brillait sur la poignée.
— Prospérine ? C’est le moment de me montrer le « tu-sais-quoi ».
Les yeux de l’adolescente roulèrent dans leurs orbites.
— Tu n’es pas obligé de parler en langage codé, Briar. C’est ridicule.
Joues empourprées, il céda sa place à Prospérine. À peine dégaina-t-elle sa plume que le signâcle s’activa. Le loquet cliqueta depuis l’intérieur, et le passage s’ouvrit. Un rictus aux lèvres, elle souffla sur sa mine comme un cowboy sur son pistolet.
La bibliothèque des veilleurs tenait dans la longueur d’un couloir. Des bougies s’illuminèrent sur leur passage, ajoutant un fumet de cire chaude à celui du vieux papier. Chacun de ces livres traitait de leurs ennemis jurés. Les manuels de survie succédaient aux chroniques d’anciens combats, pour certaines compilées dans des carnets noircis à la main. Briar s’arrêta devant le plus gros des recueils.
— Harpialogie : reconnaître pour neutraliser… lut tout bas son augure. On devrait peut-être commencer par là.
Cornélia lui chipa aussitôt – du moins, elle essaya, mais la poigne de Briar resta collée à leur trouvaille.
— J’ai… euh… je pourrais vous montrer ce qui m’a attaqué. Ça nous avancerait bien, non ?
Sourcil levé, il lui céda le bouquin qu’elle fourra avec les autres. À trois, ils dérobèrent encore cinq ou six ouvrages. Leurs sacoches pleines, ils quittèrent la remise interdite les épaules endolories sous le poids de la connaissance dérobée. Quand l’heure du repas retentit à travers le manoir, ils verrouillaient justement le passage.
Un fracas dans leur dos les pétrifia. Deux rangées plus loin, un livre venait de rebondir sur le plancher. Dans la panique, Prospérine poussa Briar, qui poussa Cornélia vers le bruit. Elle leur rendit la bousculade par des tapes sur les bras, chercha à les pousser en retour en direction des pas qui s’approchaient. Trop tard ; un garçon émergea d’entre les rayons. C’était le garçon à la chauve-souris. Il dévisagea la jeune fille, tout comme il l’avait jaugé des pieds à la tête lors de leur première rencontre, aux portes des toilettes.
— Tout va bien ? J’espère que je ne t’ai pas encore effrayé…
Sa voix, douce et feutrée, parvenait à peine aux oreilles de Cornélia.
— Oui-non ! Tout va bien ! répondit-elle beaucoup trop fort. Je… Oh ! C’est un livre de botanique, ça !
Elle pointa l’énorme pavé qu’il portait sous le bras.
— J’adore les plantes, moi aussi… enfin, peut-être que tu as juste un devoir à rendre pour lundi – haha ! En tout cas, si tu as besoin de conseils, ou même d’autres lectures, n’hésite pas à me demander… mais d’abord, on devrait tous aller manger !
— Tous… ? susurra le chouettard en fronçant les sourcils.
Cornélia fit volte-face. Plus personne à l’étage. Ses amis avaient filé à la vitesse de la lumière.
— O-oui… renchérit-elle, rouge jusqu’au bout du menton. Parce que si on n’est pas à l’heure, on ne choisit pas sa place… et crois-moi, il y en a des meilleures que d’autres.
Profitant de l’ouverture, elle traça le chemin le plus court vers le rez-de-chaussée.
— Je vous ai vu, lança Malone depuis le sommet des escaliers.
La jeune fille cessa de respirer. Il descendit à son tour, tout doucement, et ne s’arrêta qu’une fois à sa hauteur.
— Ne vous en faites pas, sourit-il. Je ne suis pas un mouchard. Et oui… je suis partant, si tu as un bon bouquin à me montrer… L’un de ceux que tu caches dans ton sac, peut-être ?

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