La célébration de la Lune du Serpent s’acheva derrière les barricades improvisées de la salle à manger. Un murmure continu alimentait le bouillonnement des apprenants, à peine éclairés à la lueur de lanternes ramassées dans la course. Karl et Lark guettaient à travers les fenêtres. L’un d’eux ne ressemblait plus tout à fait à un homme ; des crocs dépassaient de sa mâchoire, devenue plus proéminente. Son corps s’était couvert de poils, et les griffes qui remplaçaient ses orteils grattaient nerveusement le parquet. La stature d’un garou valait au moins celle de deux humains. Malgré son allure, effrayante dans la semi-obscurité, mais plus effrayante encore lorsqu'il s'approchait des bougies, sa présence maintenait un semblant de calme dans la pièce. La directrice et son augure veillaient seules sur l’entrée de la volière, stoïques sous l’arche du perron. Darwish, madame Permelin et ses meilleurs veilleurs manquaient à l’appel. Leur bataillon miniature avait filé droit vers l’appel de détresse.
Une heure passa. L’inquiétude se mua peu à peu en lassitude. Les gorges serrées ne trouvaient plus rien à se dire. Les costumes de fête se débraillèrent, se posèrent sur les tables ou se roulèrent en boule, à même le sol, pour servir d’oreiller. Tant que les éclaireurs ne revenaient pas, personne ne devait bouger ne serait-ce que le petit doigt.
Un craquement lointain ranima tout le monde. Lark et Karl maintinrent le silence d’un geste du poignet. Quelque chose d’énorme progressait dans la forêt. Des impacts irréguliers faisaient trembler le sol. Ça s’approchait de la Cigogne.
Le lycan à demi transformé plissa les naseaux.
— Impossible, renifla-t-il. C’est… La Chouette !
Les apprenants s’agitèrent de plus belle. La volière de la Chouette ? Mais que faisait-elle dans les parages ? Ce n’était pas du tout son itinéraire !
— Ça par exemple, déglutit Epona. La Lune du Serpent nous réserve toujours des surprises, mais cette année dépasse toutes les autres…
Cornélia tenta de s’approcher des fenêtres. Une petite sphère de lumière émergea de l’orée du bois. Puis une autre. Puis cinq. Dix. Trente. Une quarantaine de personnes se dirigeait vers la Cigogne, plume pointée vers le ciel pour mieux s’éclairer de leurs torches magiques. Une énorme patte d’oiseau perça entre les arbres, à la suite de cette flopée d’étranges lucioles. Mais la patte boitait. Il manquait des vitres à la maison que portaient ces serres claudicantes. Un trou béant perforait sa toiture. Malgré les cordages qui reliaient sa clôture aux quelques adultes au-devant du groupe, la volière de la Chouette s’arrêta à la première ouverture. Ses genoux cédèrent. Elle s’écrasa sur les restes de la célébration, piétinant au passage citrouilles et compositions florales.
À l’intérieur de la Cigogne, Karl et Lark peinaient à contenir les apprenants. Un jeune garçon fila entre leurs jambes et plaqua son nez contre les carreaux.
— Regardez, c’est les chouettards !
— Ils n’ont pas l’air nombreux…
— Vous croyez que les harpies en ont mangé ?
— Arrête tes bêtises…
— En tout cas c’est vrai qu’ils ont des têtes à faire peur !
— Là, monsieur Mouflon est revenu !
Les intendants ne purent empêcher le flot d’apprenants de s’échapper par les arcades qui menaient au hall d’entrée. D’autres cercles de lumière émergèrent sur le pas de la Cigogne. La constellation artificielle se figea au sommet des escaliers du jardin. Deux rives humaines se formaient par et d’autre de madame Lavignon ; les enfants de la Cigogne faisaient face aux chouettards, leurs silhouettes tassées par l’ombre de leur volière au plafond éventré. Une femme s’avança. Plus âgée que quiconque, mais tout aussi distinguée malgré la boue sur ses jupons et les feuilles mortes dans ses mèches d’argent. Ses mains froissées par les ans s’emparèrent de celles de Madame Lavignon.
— Merci infiniment, répéta-t-elle de sa voix chevrotante. Tout est arrivé si vite…
— Y’a-t-il des blessés ? coupa net Madame Lavignon.
— Trois jeunes filles… elles sont dans notre infirmerie. Mais…
— Oui, Mathilda… je sais. Vous êtes à la fois directrice et soigneuse. Soyez tranquille. Notre médecin va prendre le relais.
Le docteur Colvert s’engouffrait justement dans la bâtisse, suivie de près par Darwish. Ils vérifièrent d’un coup d’œil si les chouettards présents ne dissimulaient pas de plaies inquiétantes. Des bleus, quelques égratignures, mais à première vue, ces enfants s’en tiraient avec plus de peur que de mal. L’autre inconnue – celle qui avait appelé à l’aide – s’apprêta à les rejoindre quand madame Permelin l’attrapa par le bras. Elle était jeune. À peine plus âgée que les veilleurs de la Cigogne. Sa petite taille et ses yeux humides la distinguaient mal des futurs effaroucheurs qui la dévisagèrent avec curiosité.
— J’ignore comment l’Aiglon a pu vous conférer votre droit d’exercice, Malbrume. Vous étiez mauvaise durant mes entraînements, et vous n’avez pas évolué le moins du monde !
— Pas devant mes apprenants, madame, je vous en prie.
— Vos apprenants ont déjà subi trop d’horreurs, à commencer par votre incompétence.
Elle tenta de se dégager, mais son aînée resserra sa poigne.
— Il… il s’agit de ma première migration en tant que gouvernante…
— Croyez bien que je vais personnellement m’assurer qu’elle sera la dernière.
L’éclat d’une voix fit tourner toutes les têtes. Un adolescent de la Chouette se précipita entre les adultes. Un peu de sang tachait la broche d’argent qu’il portait à la poitrine.
— Ne lui parlez pas comme ça.
Deux filles, qui formaient avec lui la maigre veille de la Volière en ruine, éloignèrent leur professeur de madame Permelin, dont la fureur creusait les rides du front.
— À qui crois-tu t’adresser, garnement…
— Vous êtes la Passeuse, répondit-il calmement. Et même si les meilleurs effaroucheurs sont passés entre vos mains, vous n’en auriez pas mené plus large que madame Malbrume, si vous aviez été seule comme elle devant six harpies. C’est un miracle que nous n’ayons que trois blessées.
La figure de madame Permelin vira rouge. Elle balbutia un juron, resserra d’un coup sec le fichu à son cou, et s’en retourna auprès de madame Lavignon. La directrice esquiva ses soupirs et ses grimaces ; son mauvais caractère passait après la sécurité de ces jeunes gens.
— Nous constaterons l’ampleur des dégâts dès le lever du jour. D’ici là, les apprenants de la Chouette passeront la nuit au sein de la Cigogne.
— Mais, madame Lavignon…
— Pas de questions, voulons-nous ? Il se fait tard, et nos amis ont besoin de repos. Notre maison n’aura pas l’énergie de construire une vingtaine de chambres supplémentaires ; nous allons organiser les deux salons en dortoirs et prendrons ensemble le petit-déjeuner, à l’heure habituelle.
Une heure durant, les pensionnaires de la Cigogne s’attelèrent à dénicher le plus d’oreillers et de draps possible. Les veilleurs poussèrent tables et fauteuils. On tapissa le sol d’épaisses couvertures. Les filles, plus nombreuses, occupaient la grande salle commune, quand les garçons se contentèrent de la petite annexe des professeurs. D’abord, les volières se gardèrent bien de se mélanger. Un chouettard se distinguait facilement ; un peu ronchon, des cernes aussi gros que les yeux à force de travailler la nuit et dormir le jour, et des augures tout aussi antipathiques. Ces gens-là ressemblaient à des fantômes. Puis l’attaque ne les aidait pas ; certains tremblaient encore. D’autres retenaient difficilement leurs larmes. Petit à petit, que ce soit par curiosité ou compassion, les apprenants de la Cigogne s’ouvrirent à ces nouvelles têtes. Quand Karl et Lark offrirent une tournée de chocolat chaud, quelques mots timides se risquèrent à percer le lourd silence. Les « pardon, je passe » devinrent des « ça va mieux ? », des « comment tu t’appelles ? » et des « c’est ton augure ? Cool. ». Le couvre-feu sonna plus tard que jamais, après le douzième coup de minuit. Ceux qui le pouvaient retournèrent en bâillant dans leur chambre. Le confort sommaire n’empêcha pas les pauvres chouettards de tomber de fatigue.
— E-excuse-moi…
Une fillette arrêta Cornélia alors qu’elle quittait le dortoir improvisé.
— Votre volière est grande, et… je ne sais pas où sont les toilettes…
— Pas de problème. Je t’accompagne.
Dans le couloir, les bougies s’éteignaient une à une. Ne restait à présent plus que les pulsations iridescentes de l’aerya dans les rainures des planches. On y voyait, mais c’était sombre. L’obscurité déformait les meubles. Les plantes. Les tableaux. Et avec ces harpies qui rôdaient dans la forêt, chaque tache d’ombre devenait un piège potentiel.
— C’est juste à droite. J’attends ici, si tu as besoin d’une guide pour le retour.
— Oui… merci.
La petite se faufila dans la salle de bain. Seule dans l’étage désert, Cornélia laissa sa tête tomber contre le mur. Quelle journée… au moins, Briar n’avait pas eu l’occasion de les dénoncer. Mais ce n’était que partie remise. Elle devrait être plus discrète. Sans doute ne devrait-elle pas non plus entraîner Prospérine dans ses recherches.
Elle déplia le morceau de journal fourré dans la poche avant de sa salopette. Ses yeux de harpie n’eurent aucun mal à déchiffrer les petits caractères qui suivaient le portrait de son père et de son oncle.
Cela fait maintenant une semaine que Narcisse, 16 ans, et son jeune frère Hyacinthe Fauvet, n’ont donné de signe de vie. La maison familiale, proche du village breton de Pouldreuzic, a été sauvagement attaquée dans la nuit du premier au deux août. Dahlia Fauvet, notre Cantor de la Défense, ainsi que son époux n’étaient présents au moment du drame. Les dégâts matériels laissent penser à une lutte intense entre une harpie et les veilleurs. Une plume retrouvée sur les lieux du crime est en cours d’analyse, bien que notre chère Cantor ait avancé le nom des potentiels coupables ; le Nid de Belâcre, dont la violence et la rancœur pour notre société n’est plus à prouver. À l’initiative de leur volière, des battues sont organisées à travers le territoire dans l’espoir de les retrouver. Bien que le traité de paix de 1967 ait signé l’interdiction de la chasse à cri par les harpies, assistons-nous au retour de la barbare méthode des Piégeurs ?
Un toussotement arrêta le cœur de Cornélia. Derrière elle. Le garçon. La seule personne assez courageuse – ou inconsciente – pour s’opposer à madame Permelin. Il n’était pas si grand, en plus. Encore moins costaud. Et à l’allure très jeune pour un veilleur. De quoi rendre Briar fou de jalousie.
L’adolescent replaça une mèche derrière son oreille. Il avait le cheveu noir et dru, l’œil gris et le teint si pâle qu’il en laissait presque entrevoir les veines sous sa peau. Les nuances purpurines de ses vêtements – une blouse à jabots et un pantalon à épaisses bretelles – le confondaient avec la nuit, et la chaînette d’une boucle d’oreille balançait sur le côté droit de son cou, juste au-dessus d’une minuscule chauve-souris.
Cornélia se décala pour lui permettre de quitter les sanitaires.
— Je ne voulais pas t’effrayer, susurra-t-il alors qu’il se faufilait à travers l’espace exigu. Excuse-moi.
— Ah, ce n’est rien !
Tandis qu’elle gloussait, ses doigts enfournèrent la coupure de presse au plus profond d’une de ses poches arrière.
— On… tout le monde est sur les nerfs, après une tragédie pareille…
— Je crois que nous n’avons plus rien à craindre. Les harpies sont parties comme elles sont venues, alors qu’elles auraient pu provoquer un massacre. Elles semblaient chercher quelque chose… ou quelqu’un.
Un nœud acide se forma dans la gorge de Cornélia.
— F’était ferrifiant ! s’anima soudain la chauve-souris. Heureufement, nous fommes forts et flein de reffourfes. Et quand l’Aiglon l’affrendra, la Fouette…
Un gros postillon traça une courbe jusque sur la joue de Cornélia. D’ordinaire, elle se serait écartée en grimaçant, la manche de son pull prête à la secourir du contact humide. Mais la frimousse sombre et pelucheuse se tira de cette bavure avec un gloussement pour punition ; qui ne pardonnerait pas à cette bouille d’où ne dépassaient qu’une minuscule langue rose, des petits yeux brillants, et surtout deux oreilles déraisonnablement grandes pour sa taille de pomme ?
Le garçon posa le bout de son index sur le bout de son museau, et aussitôt, il cessa de frétiller.
— Merci, merci, Nott. On ne devrait pas l’épuiser avec nos histoires.
— N-non, rougit Cornélia. C’est plutôt vous qui devez tomber de fatigue…
Il haussa les épaules.
— Nous autres, de la Chouette, sommes habitués à pratiquer la nuit. Je pense que mes camarades sont surtout besoin que cette journée se termine.
Malgré les cernes sous ses paupières, il se tenait droit et souriait doucement, comme s’il eut été dix heures du matin – et qu’il n’avait jamais failli ne jamais s’endormir ce soir.
— Et… toi… ? se risqua Cornélia. Je n’ai pas vu beaucoup de veilleurs, chez vous. Est-ce que vous avez participé à…
— La défense de la Chouette ? Oui. Même si nous ne sommes que quatre, on ne pouvait pas abandonner madame Malbrume face à cette harpie.
— Tu parles de madame Permelin ?
Ils échangèrent un ricanement. Derrière eux, la dernière porte des sanitaires claqua bruyamment.
— Je vous plaint, souffla-t-il plus bas. Notre Volière n’est pas la plus réputée, mais la vôtre fait trembler rien qu’à cause sa gouvernante.
— A qui le dis-tu ! Elle m’a insulté la première fois qu’elle m’a vu…
— Quoi ?! Pourquoi ?
Parce qu’elle me prend pour une Coquille, pensa Cornélia.
— Je… je n’ai pas envie d’en parler, susurra-t-elle.
La jeune chouettarde quitta la salle d’eau – non sans sursauter à la présence de son camarade. Sa surprise se mua aussitôt en une joie malicieuse.
— Malone ! Toujours là où l’on t’entend le moins… tu ne vas pas gambader partout, j’espère ? On n’est pas à la Chouette, ici…
Il lui rendit son rictus avec un éclat d’innocence qui amusa davantage Cornélia.
— Moi ? Jamais. Ma vie n’est qu’études et responsabilités, Naïa. D’ailleurs, le veilleur responsable de rappelle qu’il est temps d’aller te coucher.
Comme illuminée par la présence du garçon, la fillette s’exécuta sans même attendre son guide. Cornélia se retrouva là, plantée devant les toilettes face au bel inconnu.
— Bonne nuit, conclut-il simplement. Et si tu n'as de nouveau pas envie de parler de quoique ce soit… tu sais où me trouver.
Les joues un peu refroidies, Cornélia hocha la tête.
— Bonne nuit.
Son coeur, qui commençait à peine à s’apaiser, repartit à toute allure alors que le visiteur impromptu bifurquait vers la serre.
— Malone ! appela-t-elle. Votre dortoir… il est de l’autre côté.

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