— Hm… je l’avais imaginé un peu plus à gauche, grommela Arduinna depuis le perchoir du bureau.
— C’est ici qu’il a toujours été, répondit son oiselière en ajoutant un sucre à son thé. Laissons Karl et Lark effectuer leur travail, veux-tu ? A moins que tu ne préfères prendre en charge les préparatifs de la fête ?
Elle reçut un soupir pour réponse. Hors de question. Organiser les célébrations de l'Esprit-Serpent était un art à ne surtout pas prendre à la légère. Les jeunes oiseliers attendaient cette fête avec plus d’impatience que le jour des vacances. Une semaine qu’une excitation latente grandissait dans les cœurs, et depuis l’arrêt de la volière, ces enfants semblaient sur le point d’exploser. Les couloirs se paraient de fanions et de bougies multicolores, sculptées pour l’occasion. Dehors, et qu’importaient les caprices de la saison, on avait installé un campement de fortune ; des tables, des bancs en rondins de bois tenus par d'habiles assemblages de nœuds et d’huile de coude. Un tas de bûches et de brindilles s'amassait près du cercle de pierre destiné au feu de camp. Depuis la veille, les veilleurs activaient des signâcles tout autour de la volière. Surtout de la dissimulation, de l’illusion et de la protection. Bien plus que nécessaire, mais on n’était jamais trop prudents. Un petit groupe d’apprenants taillait des reptiles de bois sous la direction de Darwish. Le groupe d’Ida creusait des sceaux dans des courges vidées pour la soupe du soir. Quand la nuit tomba, des sphères de lumière s’activèrent dans ces lanternes végétales, éclairant les festivités d’une douce ambiance orangée. Ce soir, on se déguisait. Et puisque tout le monde portait un masque, il devenait aisé de disparaître.
Une fée et un épouvantail s’éclipsaient justement de la fête.
— Les filles, je vous préviens… si on se fait prendre, c’est la porte assurée !
Cornélia montait la garde au sommet d’un escalier bringuebalant, à l’extrémité du couloir qui abritait les salles de classe. Elle remonta les bretelles de sa salopette garnie de paille. Quelle idée ! En plus de piquer et gratter, les brins s’éparpillaient partout où elle passait. Ce n’était pas le moment de semer des traces de son passage ; elle dépassait tout juste l’écriteau qui indiquait expressément : "Interdiction absolue à toute personne non autorisée". Dommage pour lui, Prospérine ne prit même pas la peine de le lire.
— La poignée est couverte de signâcles, susurra son augure.
— C’est interdit que si le verrou ne se déverrouille pas, signa-t-elle en retour.
Elle glissa sa clef dans la serrure. Un sens. Puis l’autre. Rien ne bougea. Chaque coup de poignet accélérait le cœur de Cornélia.
— ASSEZ !
Un frisson électrique parcourut les jeunes filles. Le cri provenait du bureau de madame Lavignon. Et pour leur grand soulagement, il ne les concernait pas. Prospérine redoubla d’effort, allant jusqu’à tracer de minuscules signes sur son trousseau dans l’espoir de contrer la mécanique magique qui leur bloquait le passage. Cornélia, qui montait la garde un mètre plus haut, ne put qu’écouter les messes basses qui émanaient de la direction.
— Je sais, Circé. Je sais qu’il m’est impossible de repousser cet oiseau. Mais qu’est-ce que tu comptes dire à la gouvernante ?
— Que tu t’es intéressé de très près au cursus de Cornélia, et que cela t’a amené à tisser un lien avec le petit-duc. C’est tout.
— Enfin… un hibou à la volière de la Cigogne… ! Cette femme est loin d’être stupide. Elle va vouloir comprendre comment je l’ai rencontré.
— Darwish a falsifié un document de soin pour lui. Ce soir, en te baladant, tu l’as trouvé, le lui a amené, et vous avez tissé un lien. Elle n’a pas à recevoir d’autres explications. Et puisque la lune de l'Esprit-Serpent est la plus agitée de l'année, elle n'en remarquera rien.
— Mais…
Il y eut un bruit de poings contre une table.
— Tu as une autre solution, peut-être ? Tu voudrais qu’on se débarrasse de l’oiseau ? Ton corps ne le supporterait pas.
— J’ai supporté bien pire dans le nid des Bêlacre. C’est une chose d’y avoir perdu Tulipe. S’en est une autre d’y avoir perdu mon seul frère. Et malgré tout, de protéger leur héritière.
Une main empoigna Cornélia et l’engloutit dans les ténèbres. Epona siffla un coup. Une double allée de bougie éclaira l’étroit passage qui partait en pente douce vers les tréfonds de la volière.
— La Cigogne est bien gentille de vous laisser passer, grommela l’augure. Je ne vois pas quelles bonnes raisons elle peut vous trouver.
D’ici, impossible d’entendre les bruits de couloir. Prospérine et son oiseau ne semblaient pas avoir notifié l’étrange conversation. L’ouïe harpie était devenue à la fois un fardeau et une bénédiction. Cornélia ne supportait plus les applaudissements, les cloches et les coups de sifflets, mais au moins, il lui suffisait de tendre l’oreille pour chiper des informations. Peut-être devrait-elle traîner plus souvent dans ce coin de la maison.
Le tunnel obscur déboucha sur une salle octogonale dépourvue de fenêtres. Des documents s’entassaient sur de vieilles bibliothèques aux vitres presque opaques de crasse. Certaines piles de cartons montaient jusqu’au plafond. D’autres, à demi effondrées, avaient répandu des lots de feuilles volantes sur le parquet vermoulu. Leurs pas soulevaient des volutes de poussière. Des toiles d’araignées couvraient des parchemins déjà gris de saleté, parfois troués par quelques bestioles voraces. Personne n’était entré ici depuis longtemps. Mais Briar semblait avoir raison ; les signâcles de la salle des archives se faisaient plus gros, plus rares, mieux dessinés que dans le reste du manoir. Leur lumière permettait à elle seule d’éclairer faiblement l’intégralité de la pièce, et il suffisait d’un simple candélabre, sur le carré de tables central, pour lire confortablement.
Prospérine asséna un coup de coude à sa colocataire.
— Qu’est-ce qu’on cherche, alors ?
— Heu… des indices sur… les sortilèges qui ont permis de créer la volière.
— Hé bien, râla Epona. Pour si peu, on aurait pu demander à la directrice.
Toutes trois se mirent au travail. Elles n’avaient que peu de temps avant que leur absence commence à se faire remarquer ; après tout, la réputation de Prospérine la précédait, et il faudrait peu de temps pour que Gaspard ne commence à paniquer de l’absence de sa protégée.
L’héritière des Belâcre. C’était comme ça qu’il l’avait appelé. Et il avait parlé de son père. Son père qui était mort à l’hôpital, des complications d’une maladie dont elle ne se souvenait plus vraiment du nom. Qu’est-ce que les Belâcre avaient à voir dans la « perte » de Gaspard ? En tout cas, Tulipe s’était fait tuer par des harpies. Ces harpies, sans doute. Mais ça n’avait aucun sens ; Hyacinthe Fauvet aimait une Belâcre. Qui était assez monstrueux pour s’en prendre à un membre, même par alliance, de sa propre famille ?
— Dis, Prosie… tu crois qu’ils ont des documents sur les harpies ?
Les yeux de son amie s’illuminèrent d’un tout autre éclat.
— On n’est pas à l’Aiglon… là-bas, ils tiennent des registres de tout et n'importe quoi. Mais vérifie les étiquettes des étagères. On ne sait jamais.
Dans les archives de la Cigogne, classées dans un ordre ni alphabétique ni chronologique, il existait une toute petite section sur la thérianthropie. Un énorme carton, où il était inscrit « Remise des diplômes – migrations 1901 à 2000 », bloquait une armoire aux compartiments marqués d’empreintes animales. Celui à la patte d’oiseau était long comme une tête et large comme la bibliothèque. Les filles poussèrent ensemble, toussèrent, éternuèrent et tapissèrent leur jupe de poussière, mais parvinrent à dégager le passage.
— Tu cherches quoi ? signa Prosie.
— Je ne sais pas trop, répondit Cornélia sans attendre la traduction (elle comprenait quelques signes, maintenant). Peut-être qu’on pourrait reconnaître la harpie qui m’a attaqué…
« …ou découvrir d’où je viens. » songea-t-elle en plongeant dans le bac.
Le tiroir débordait de dossiers aux feuilles jaunies, à tel point que Cornélia dû forcer pour l’ouvrir au complet. Quelques comptes-rendus de réunions de prévention, de lettres ou de télégrammes mentionnant des attaques, mais surtout des extraits de journaux vieux de plusieurs décennies. Les plus anciens semblaient proches de partir en poussières, leurs images remontant plus loin que l’invention de la photographie.
— Le Gazouillis Lettré, lu Cornélia sur une page datée du premier juin 2001.
Elle cherchait la lettre « B ». « B » comme Belâcre. Une autre coupure attira son attention, froissée contre la paroi du fond. L’entête indiquait la date du douze août 1984. Deux garçons tout sourire, qui chahutaient aux abords d’une rivière, illustraient mal l’article qui les concernaient :
ATTAQUE HARPIE : LES ENFANTS DE LA CANTOR FAUVET TOUJOURS PORTÉS DISPARUS
Cornélia se crispa. Ses doigts percèrent un trou dans le papier usé. C’était son père, là, sur la photo. A peu près au même âge, avec le même nez fin et les mêmes grains de beauté partout sur la figure. Et c’était la première fois que Cornélia découvrait un autre regard que celui de son portrait funéraire.
— Alors, tu trouves des choses intéressantes ?
Elle enfourna le papier dans la poche de sa salopette. Prospérine la rejoignit un instant après, sans remarquer les abords brillants de ses paupières.
— N-non… rien, renifla-t-elle.
Ce n’était pas le moment de pleurer. Elle devait tenir bon. Ici, elle était une Follet. Pas une Fauvet. Il fallait garder le secret. Même auprès de sa meilleure amie.
Epona se posa entre les deux filles.
— Ce que tu as subi est encore très récent. Mais crois-moi que s’ils retrouvent celui qui a osé s’en prendre à des coquilles, la gazette en pondra une édition spéciale.
Un clic retentit.
Puis un crac.
Et le « iiiiiiiiiiii » strident de la porte.
Il fallait se cacher. Vite. Cornélia claqua le tiroir, Prospérine lâcha les parchemins qui s’enroulèrent tout seuls. La première enjamba une pile de vieux perchoirs et se vautra dans les ténèbres, entre deux tas de livres plus grands qu’elle. La seconde se faufila sous une table ; trop visible. Une ombre vacillante pénétra dans la pièce. Prosie ouvrit une armoire ; trop petite. Derrière le bureau ? Trop étroit. Elle devait trouver. Elle ne pouvait pas se faire prendre. Pas le soir du Rite du Serpent. Pas dans la volière de sa propre mère. Si on la renvoyait d’ici, elle n’aurait nulle part où aller.
Ses chaussures dérapèrent au tournant de deux étalages. Quand l’ombre envahit la cave, suivie d’une lanterne tenue par une main gantée de noir, l’oiselière se recroquevillait derrière un rayon d’anciens manuels scolaires.
— Je t’ai vu, Lavignon fille.
Elle déglutit, l’arrière de son crâne contre la planche de bois rugueuse. Briar. Encore.
— Sors, maintenant, ou je viens te chercher. Et la nouvelle, aussi.
— Je vous avais prévenu, grommela Epona alors que tous remontaient au rez-de-chaussée. Heureusement que ce n’était pas la directrice… toi, Briar, tu es un bon garçon… n’est-ce pas ? Hein… Briar ?
Il accéléra le pas. D’accord, son masque en croissant de lune et sa toge de nuit étoilée lui donnaient des airs d’enfant sage, mais sa mine renfrognée ne trompait personne ; s’il devançait le groupe, c’était pour mieux les dénoncer. Elles se pressèrent à sa suite. Il doubla de vitesse pour frapper au bureau de la directrice. Seul un silence leur répondit.
— Arrête ! tempêta Cornélia, déjà essoufflée par leur course. Les amis ne font pas ce genre de choses !
— On n’est pas amis.
— Raconte ce que t’as vu aux archives, et je raconte ce que tu mijotes dans le gymnase des veilleurs !
La porte qu’il avait entrouverte claqua sous la paume de Cornélia. La crainte crispa ses lèvres furtivement.
— J’ai toujours été un apprenant irréprochable. Madame Lavignon ne vous croira jamais.
— Tu veux parier ?
Rouge de fureur, Prospérine écarta la nouvelle. À quelques centimètres de Briar, elle lui adressa un ultime froncement de sourcils. Aussitôt, et d’une même impulsion, l’un et l’autre décampèrent du couloir à toute allure. Il fallait trouver la directrice. Et il vaudrait mieux pour les filles qu’elles la trouvent en premier.
A cette heure, elle s’occupait sans doute de la Lune de l'Estprit-Serpent. Au centre du campement, apprenants et personnels tournoyaient autour du mât décoré pour l’occasion. Un violon, deux flûtes et une contrebasse rythmaient la fête déjà bien entamée, accompagnée par les gazouillis d’un chœur d’oiseaux. On riait. On grignotait des petits fours disséminés sur les tables de fortune. Depuis le perron de la Cigogne, Cornélia remarqua Madame Permelin non loin du buffet, plongée dans une profonde conversation avec Gaspard. Il y avait aussi le petit-duc, juché sur une branche surplombant leurs têtes. La gouvernante fit un signe vers le cœur de l’agitation. Madame Lavignon émergea de la foule – dans laquelle Briar venait de se faufiler.
— Par-là, Prosie !
Les deux amies se ruèrent à sa suite. Mais Briar était rapide. Agile. Presque invisible au milieu de l’agitation. Cornélia et Prospérine encaissèrent des coups de hanche, des coups de coudes et des bousculades. La distance se creusait. Il arrêta la directrice à la sortie de la piste de danse.
Une déflagration retentit à l’autre bout de la forêt. La musique s’étrangla. Les apprenants se pétrifièrent. A l’horizon, une lueur iridescente perça d’entre les arbres. La traînée de lumière fila jusqu’au sommet du ciel et éclata en plein vol. L’onde de choc se répandit à travers la vallée à en faire frémir la terre.
Il y eut un silence. Puis des pleurs lointains.
Une silhouette émergea des ténèbres.
— Ai…Aidez-moi ! C-c’est… une attaque !

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