— Tu dors ?
La tête de Cornélia émergea d’entre les coussins. Bien sûr que non. Comment trouver le sommeil après leur escapade dans les combles ?
Elle alluma une bougie, et fit signe à Prospérine de monter la rejoindre. Un instant plus tard, son amie poussait le liseré de feuilles qui séparait son lit du reste de la chambre. Elles restèrent là, côte à côte, bouches cousues et oreillers serrés dans le creux de leurs bras. Le couvre-feu avait sonné depuis un moment. Les oscillations des rideaux fermés faisaient danser des rayons de lune sur les tapis de lichen domestique.. La Cigogne grinçait fort, cette nuit. Sans doute à cause du vent, qui filait exactement contre leur direction.
Après les quartiers libres, Briar était descendu au repas, puis avait assisté aux cours du soir avant de repartir dans sa chambre. Cornélia s’était efforcée de ne pas lui prêter trop d’attention ; il ne fallait pas paraître suspecte. Compliqué, puisqu’ils mangeaient à la même table depuis le premier jour. Briar avait gardé le silence. Il s’était changé, avait de nouveau coiffé ses cheveux, et ne portait ni blessure ni triste mine qui puisse présager des traitements que lui réservait madame Permelin.
— Je crois que ma mère n’est pas au courant.
Le dos de Prospérine tomba contre le mur.
— Les interdictions sont pour tout le monde… Briar a beau être un Pentagrule, il n'y a pas exception.
— On devrait lui en parler, compléta Epona.
L’apprentie oiselière se retourna contre son augure. Leur conversation dura un bref instant – le temps de convaincre l’épervier qu’il s’agissait d’une mauvaise idée. Le pouvoir de madame Permelin égalait (s'il ne le dépassait pas) celui de madame Lavignon. Après tout, elle était Gouvernante des veilleurs, et les veilleurs faisaient la réputation de leurs volières respectives. Les Pentagrule n’étaient pas n’importe qui, et ils ne choisiraient pas non plus n’importe qui pour l’éducation de leurs enfants. Leur image ressurgit dans l’esprit de Cornélia.
— Je ne vois pas ce qu’ils ont de si particulier…
Son amie lui retourna des yeux ronds.
— Quoi ?! C’est l’une des plus grandes familles d’effaroucheurs du pays ! Ils chassent les harpies de génération en génération, d’aussi loin que remontent les archives de la volière ministérielle… alors naturellement, tous les gens de notre âge les envient, mais je crois qu’on ne voudrait pour rien au monde être à leur place.
Cornélia eut un rire nerveux. Se faire taper dessus après les cours ? Non merci, elle avait assez à faire avec son monstre intérieur.
À l’autre bout du lit, Prospérine rassembla ses genoux contre son cœur.
— Tu sais… Briar et moi, on était très amis, avant. Il y a longtemps. Avant l’accident, en fait.
Elle passa ses doigts sur ses paupières pour dissiper le nuage qui se formait dans son regard. Son foulard pendait à la chaise de son bureau. Même sa chemise de nuit était cousue d’un col qui lui remontait jusqu’au menton.
— C’est marrant… on était tout petits, mais je m’en souviens comme si c’était arrivé ce matin. Moi, je vais bien. Je n’ai perdu que ma voix. Alors que Briar… il a perdu ses parents, ce jour-là.
Cornélia se rapprocha un peu. Sa main serra celle, froide et frémissante, de sa camarade de chambre.
— C’était l’été. Les Hawthorne travaillaient avec mon père à l’Aiglon, dans le secteur des relations étrangères. Ils venaient d’une ville près de Londres… Feschenfield, je crois. Ils nous en parlaient souvent. Surtout Edith. « Feschenfield, ça vaut tous les Paris du monde » elle disait, avec son accent de là-bas, qu’elle gardait malgré les années. Un soir, comme tous les vendredis soir, ils sont juste… passés à la maison.
Prospérine détailla tout. La bâtisse en pierre au sommet d’un vallon. Les champs. Au loin, la mer. La terrasse qui donnait sur un jardin à n’en plus finir. La table à huit chaises sous lesquelles elle jouait avec Briar. Edith Hawthorne qui veillait sur eux. Jonas Hawthorne et son père qui veillaient sur le repas en train de cuire. Sa mère, absente à cause de la Cigogne. Des éclats de rires qui fusaient dans toutes les pièces. Briar à l’époque plus grand qu’elle, qui l’embêtait. Gentiment. Elle avait une figurine de bois, un petit oiseau aux ailes décorées d’arabesques, gravé de ses initiales. Un cadeau de naissance qu’elle gardait comme son doudou. Il lui avait piqué. L’avait nargué. Ils avaient couru. Dépassé la terrasse, dépassé le potager jusque dans les hautes herbes que son père n’avait pas eu l’occasion de faucher. La maison était ancienne et pourtant nouvelle, encore habitée de cartons. Depuis la brousse, ils avaient vu les ombres. Trois immenses ombres noires qui traçaient des cercles au-dessus de leur toit.
Ensuite, les souvenirs s’emmêlaient. Les rires s’étaient changés en panique. Deux monstres avaient fondu sur le foyer, leurs hurlements brisant les tympans et les fenêtres. L’autre avait plongé sur les enfants. Sur elle, d’abord. Il avait essayé de la prendre. De l’enlever. Briar avait défendu Prospérine à coup de petit oiseau de bois. La statuette s’était écrasée contre la gueule difforme. La harpie avait alors changé de cible. Le garçon. Puis sa mère, qui se dressa entre eux avec la rage au ventre et la haine dans le cœur. Mais Edith Hawthorne tomba avant la bête. Prospérine s’était jetée sur Briar, qui cherchait à se jeter sur l’oiselière. Mais la créature se retourna contre eux.
La mémoire de Prospérine s’achevait d’un coup de griffes sanguinolentes.
— Je me suis réveillée à l’hôpital. Les Hawthorne avaient déjà succombé à leurs blessures. Je crois qu’Edith n’a pas tenu jusqu’à l’arrivée des secours. On n’a même pas pu leur dire au revoir. Peu après, mes parents se sont séparés… et puisque ma mère venait d’être nommée directrice, j’ai emménagé à Vieuboucot avec ma grand-mère. Briar a été recueilli par les Pentagrule, et on ne s’est pas vu pendant au moins six ans. Quand on s’est retrouvés ici… il était devenu celui que tu connais.
Une profonde expiration, et Epona se tut. Emmaillottées dans leurs couvertures, les deux filles écoutèrent un moment le chant réconfortant de leur foyer. La chambre grinçait et craquait comme la cale d’un voilier sous la tempête. Cornélia déglutit ; maintenant, elle comprenait pourquoi les volières se traînaient à travers le pays. Elles ne bougeaient pas pour instruire leurs élèves où recueillir de nouveaux augures. Non. Elles se protégeaient. Trop de vies et de savoirs reposaient entre leurs murs.
— Moi aussi, je veux devenir veilleuse, alors.
C’était trop. Trop de violence. Trop d’injustices. Cornélia ne pouvait pas le supporter. De toute manière, elle était ici parce que les harpies en avaient après elle, non ? Elle risquait sans doute d’en recroiser d’autres un jour. Hors de question qu’elle les attende les bras croisés.
Prospérine gloussa. Epona résista, mais céda à son tour.
— Quoi ? Qu’est-ce qui vous prend ?
— Ne va pas trop vite en besogne, ma petite. Tu n’as pas encore d’augure. Alors de là à savoir utiliser l’aerya pour te battre… c'est un sacré bout de chemin.
La véhémence de la nouvelle retomba comme ses épaules sur les coussins. Elles n’avaient pas tort. Du moins, pas complètement. Mais Cornélia avait plus de ressources qu’elles ne pouvaient l’imaginer. D’accord, tous les oiseliers adultes ne faisaient pas le poids contre les harpies. Mais elle ne serait jamais tout à fait une oiselière. Elle avait la force et la rage d’une bête en dormance. Peut-être pourrait-elle tirer cela à son avantage.
— En tout cas, bâilla Prospérine, les augures ne vont pas tarder à se manifester pour les Premiers Vols. Les plus déterminés tissent leur lien avant le début de l’hiver. J’espère que ça va t’arriver…
Un sourire étrangement grave releva les lèvres de Cornélia.
— Ça m’arrivera.
Le premier lien de la migration se tissa sous un timide lever de soleil, au matin du vingt-huit octobre. La Cigogne avait posé pied à terre dans la nuit, pour une fois à l’abri des vallons.
Aux aurores, à demi endormis et grelottant sous la brume, les cadets rassemblés par Darwish marchèrent et marchèrent par les sentiers, jusqu’au sommet d’une colline depuis laquelle la Volière leur parut à peine plus grosse qu’une maison de poupée.
— Répartissez-vous autour du point d’observation, lança Darwish. Et trouvez une posture qui vous met à l’aise. Nous risquons d'attendre un moment.
Seul l’écho répondit à son ordre. Certains s’assirent. D’autres – bien qu’ils fussent peu nombreux – restèrent debout. Son pull plié pour protéger ses cheveux, Cornélia s’allongea dans l’herbe mouillée. Alors, Darwish ouvrit le ciel d’un immense signâcle. Une nuée d’innombrables oiseaux s’échappèrent du portail. Les canards, les oies, les moineaux, et même les grues et les hérons de la serre s’élancèrent entre les nuages. Au milieu de l’effusion de couleurs, les apprenants tâchèrent de se vider la tête.
— Le lien ne se tisse qu’une fois que vous êtes capables d’exprimer ce que vous désirez vraiment, avait un jour expliqué monsieur Basri-Mouflon. L’aerya de ses oiseaux ne s’éveillera qu’avec un appel très fort, unique et sincère, qui les attirera jusqu’à vous.
Cornélia n’attira rien du tout. Un engoulevent fila droit sur elle, mais l’esquiva au dernier moment pour offrir une plume à une autre jeune fille. Un passereau se posa même sur ses genoux, mais accorda ses premiers mots à un garçon qui rêvassait plus loin. Elle revint de l’expédition bredouille, quoique plus déterminée que la veille. Seuls quelques chanceux rejoindraient la classe de madame Lavignon dès demain. Elle n’avait qu’à redoubler d’efforts jusqu’à la prochaine tentative.
Dès lors, elle ne quitta plus ses livres. Son Grimoire des Signes se para de tant de feuillets et d’annotations qu’il en tripla presque de volume. Plus question de passer les pauses à flâner dans l’un des salons ; à présent, elle longeait les couloirs en gribouillant dans un petit carnet à spirales – vestige de son ancienne vie de collégienne. Parfois, elle se figeait sur place, restait d'interminables minutes le nez en l’air ou le regard dans le vide… et repartait griffonner de plus belle. Au début, personne n’y fit attention. Mais rien qu’au bout d’un jour, ceux qui la surprenaient à fixer les murs commencèrent à en rire.
— Ça y est, minaudait-on au détour d’une allée, la nouvelle a craqué du ciboulot.
— Il paraît qu’elle croit aux balais magiques…
— Techniquement, tout peut devenir magique avec la bonne combinaison de signâcles.
Le trio de garçon qui pouffait se retourna d’un sursaut. Briar n’eut besoin d’aucun argument supplémentaire ; sa simple présence suffit à faire déguerpir ses camarades. Bras croisés dans le dos, il s’avança jusqu’à Cornélia, toute voutée à l’angle d’une plinthe.
— Qu’importe ce que tu essaies de prouver… Tu devrais revoir tes ambitions à la baisse.
Elle l’ignora.
— Ces signâcles sont beaucoup trop vieux et complexes, insista-t-il. Des générations d’oiseliers ont gravé ce bois, l’ont recouvert, et même remplacé. Ce serait comme chercher à traduire un message déjà traduit vingt fois. Crois-moi, tu perds ton temps.
— Mhm… selon la page cent quatorze, alinéa sept… celui-là est renforcé par un agrandissement qui englobe celui d’à côté… mais les deux se ressemblent…
— Les gens se moquent de toi, tu es au courant ? A quoi ça t’avancerait de déchiffrer ces gribouillages ? Sans augure, tu n’as de toute façon aucune chance d’arriver au bout de l’équation.
La nouvelle claqua sèchement son carnet. Il avait sans doute raison ; tout ceci ne ferait qu’accentuer ses migraines. Et même si ses observations de la volière lui avaient permis de comprendre les zones d’ombres de ses manuels, cela ne l’aidait pas à se comprendre elle-même. Elle y avait cru, pourtant : commencer par étudier où elle était, pour découvrir qui elle était en train de devenir. Jusqu’ici, ça lui paraissait logique. Mais maintenant, c’en était presque ridicule.
— Ce n’est pas grave, nota son camarade en s’appuyant à son tour contre le mur. Il y a des oiseliers très compétents qui ont mis près d’un an à trouver leur augure.
— Je n’ai pas ce temps-là.
Briar haussa l’autre sourcil. Cornélia ne s’attendait pas à ce que le premier de classe la comprenne ; il était doué, lui. Tout semblait simple quand il s’en chargeait. Il savait se défendre avec l’aerya aussi aisément qu’avec les mots.
— Je peux t’aider, si tu veux.
Elle lui retourna des yeux ronds.
— On pourrait établir ta Volonté ensemble, et aller à la serre pendant notre temps libre. Les liens se tissent rarement hors des cérémonies, de nos jours, mais on peut toujours essayer.
Est-ce qu’elle rêvait ? Non, certainement pas. Est-ce qu’il était sérieux ? Oui, comme toujours. Peut-être qu’il cachait des choses, mais ce n’était pas un de ces apprenants dont il fallait se méfier comme la peste – peste qui portait depuis un moment le nom de Cassandre.
— C-c’est gentil, merci.
Des voix résonnèrent à l’autre bout du couloir. Briar se redressa, comme piqué au derrière, et commença à s’éloigner.
— Madame Lavignon m’a demandé de t’intégrer. Je ne fais que mon devoir. Allez, à plus tard.
— Attends !
Cornélia voulut l’arrêter. À peine ses doigts frôlèrent-ils sa manche qu’il se dégagea d’un réflexe.
— Hem… est-ce que Rune va bien ?
Il rougit.
— Ce… c’est que… d’habitude, elle est toujours avec toi. Et pas aujourd’hui. Alors je me demandais…
— Elle est à l’infirmerie. Un contrôle de routine.
Un silence. Les voix se rapprochèrent. Un groupe de Premiers Vols passèrent devant eux sans les notifier.
— Si je voulais remonter à l’origine du sort, je chercherais aux archives. La Volière a été construite autour de cette première pièce.
— C’est un conseil d’ami ?
— On n’est pas amis.
— Mais… on pourrait l’être ?
— Seulement si tu ne me causes pas trop d’ennuis.

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