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tome 1, Chapitre 16 « Mandarinier - le mal des autres » tome 1, Chapitre 16

Cornélia tressaillit. Le stylo qu’elle tenait traça une large balafre d’encre sur son parchemin. Toutes les têtes se tournèrent vers le froissement de papier. Une table plus loin, Cassandre gloussa derrière la plante qu’elle venait de faire pousser par un enchantement parfaitement exécuté.

— Tout va bien, petite ? gazouilla Epona depuis son perchoir.

— Oui, mentit Cornélia.

Chacun reprit sa besogne dans le silence imposé par la directrice. Les consignes d’aujourd’hui étaient claires ; pas de signâcles bruyants ou explosifs, pas d’agrandissements et surtout, aucun sortilège olfactif. Du reste, Circé leur laissait la liberté de pratiquer ce que bon leur semblait. Bientôt, madame Permelin leur ferait l’honneur de passer dans la classe. Les plus âgés d’entre eux lui présenteraient un signâcle, un seul, pour la convaincre de les intégrer parmi les veilleurs lors de la prochaine migration. Une concentration toute particulière régnait au rez-de-chaussée. Si les espoirs de certains allaient prendre forme, les rêves de la plupart des autres prendraient fin avec cette première étape. Une broche d’argent devait se mériter. Surtout avec madame Permelin pour examinatrice.

Puisqu’elle n’avait pas d’augure – et aucune envie de recroiser madame Permelin – Cornélia s’évertuait à recopier les incantations du très épais Grimoire des Signes français (nouvelle édition illustrée). Mais ses pensées n’en faisaient qu’à sa tête.

Tout ceci n’était qu’une mascarade. Elle savait bien que l’atelier du jour n’avait rien à voir avec l’épreuve à venir. Si l’aerya devait se faire la plus discrète possible, c’était entièrement sa faute. Elle avait brisé un sceau, la nuit passée. Elle avait hurlé comme le faisaient les harpies.

Pour un bref instant, elle avait signalé la position de la Volière.

Ce matin, la Cigogne avait quitté la vallée d’Aucun avec une précipitation particulière, que l’équipage attribua au mauvais temps qui approchait. Seuls Karl et Lark s’étaient rendus au village en contrebas, pour remplir le garde-manger de provisions. Car ce village-ci n’était pas un village d’oiseliers. C’était un village comme les autres, avec des personnes comme les autres, qui ne tireraient rien de bon à découvrir qu’un manoir sur pattes abritait de jeunes gens et leurs créatures magiques, capables de changer le cours d’une guerre.

Il valait mieux rester ignorant tant qu’on le pouvait.

Cornélia se frotta les yeux. Elle avait peu et mal dormi, et le lent balancier de la volière ne l’aidait pas à rester éveillée. Au moins, cette nuit, personne ne l’embêterait. Fini, les entraînements qui ne menaient à rien. Fini de se mettre en danger… pour l’instant.

— Dis, Prosie… c’est où, le prochain arrêt ?

Son amie reposa le petit boitier qu’elle bidouillait à coups de tournevis. Pas une trace d’encre ou de fil de laine. Quoique son projet fut, il ne ressemblait en rien à un signâcle.

— S’il n’y a pas trop de vent, on devrait dépasser Oursbellile d’ici vendredi, et se poser près de Monflanquin dans neuf ou dix jours.

Cornélia acquiesça, un sourire aux lèvres et un « oh, flûte » dans la tête. Darwish ne la laisserait pas en paix. Il s’était absenté longtemps, ce matin, pendant les soins en serre. Depuis la forêt miniature, personne ne pensait à regarder à travers les baies vitrées qui donnaient sur la salle de théorie. Mais Cornélia voyait bien. Elle entendait mieux, aussi. Si bien qu’en tendant l’oreille, elle avait discerné trois voix qui discouraient sur son sort.

— Si on la laisse dans cet état, elle pourrait mettre en danger toute la volière !

— Arduinna a raison, Darwish. C’est pourquoi tu vas devoir redoubler d’efforts. Mais sans Gaspard, cette fois. Son aerya reprend sa force passée, et il n’a pas l’air enclin à accepter ce hibou comme nouvel augure.

Le coude de Prosie ferma brusquement le livre de Cornélia. Une branche avait subitement poussé de la table voisine jusqu’à chatouiller ses omoplates. L’oiselière adressa un signe (sans doute une insulte) à Cassandre, qui lui sourit de plus belle.

— Oh… je te gène, Prospérine ? Il fallait me le dire…

Une vague de rage parcourut Cornélia des pieds à la tête. Elle serra les poings. Il fallait garder le silence. Elle devait se taire. Sinon sa peau allait brûler. Ses plumes allaient pousser. Ce n’était pas le moment pour perdre le contrôle.

Prospérine empoigna la branche et la cassa d’un coup sec.

— Hé ! s’indigna la fauteuse de troubles. T’as des nœuds dans la pelote, ou quoi ?!

Cassandre se leva si vite que sa chaise faillit partir en arrière.

— Madame Lavignon ! Madame Lavignon !

La directrice, occupée à corriger le signâcle d’une apprentie qui ne parvenait plus à faire descendre un caillou large comme une tête, lui retourna un regard qui la figea sur le champ.

— Les sorts d’agrandissement sont interdits aujourd’hui. Tu as enfreint la règle, en plus de troubler la concentration collective. Je t’attends donc à dix-sept heures dans mon bureau, pour discuter de ton comportement.

— Q-quoi ? Mais…

Le rocher retomba de tout son poids sur le pupitre.

— Et ne t’avise pas d’être en retard.

A peine Circé prononça la sentence que les cloches du beffroi firent trembler les murs. Les apprenants rassemblèrent leurs affaires, et Cassandre rassembla le peu de panache qu’il lui restait. Son arbuste bien logé entre ses bras, elle s’arrêta devant Prospérine qui réordonnait ses outils.

— Mhm, souffla-t-elle entre ses lèvres pincées, peut-être que madame Permellin appréciera ta boîte d’allumettes, mais je serais toi, je prendrais plutôt exemple sur mon citronnier.

— C’est un mandarinier.

La branche cassée roulait entre les doigts de Cornélia. Ces feuilles-là étaient trop petites, avec trop peu d’épines pour qu’il en pousse des citrons. Le combat pour maintenir un plan en vie sur son balcon lui avait donné tant de fil à retordre qu’elle reconnaîtrait cette espèce entre mille.

— Ce n’est pas grave, ajouta-t-elle en imitant sa moue, on a vite fait de se tromper, quand on n’y connaît rien.

Toute la répartie du monde n’aurait pu tirer Cassandre de son embarras. Elle quitta la classe en bafouillant, les joues bouffies d’un mélange de honte et de colère. Les amies rirent de bon cœur sur son sort ; voilà qui était bien mérité.

— Elle fera moins la maline, quand madame Permellin me choisira à sa place. Je ferais une bien meilleure effaroucheuse qu’elle.

— Vous tenez tant que ça à affronter les harpies ?

Prospérine renoua le foulard qui ondulait autour de son cou.

— Elles commencent à attaquer les civils… tu l’as découvert par toi-même. Non seulement elles nous menacent, mais en agissant ainsi, elles menacent aussi l’existence d’autres thérians. Je n’ose même pas imaginer ce que les coquilles feraient aux lycans s’ils découvraient leur existence, après tout ce qu’ils ont subi au temps des « sorcières »…

Cornélia s’arrêta net dans le couloir.

— Attends… lycans… tu parles des loups-garous ?

— « Lycans », c’est mieux. Ou juste « garous »… mais loup-garou, ça ne se dit pas. C’est comme dire « loup-loup », et en plus, ils trouvent ça impoli.

— D’accord, gloussa Cornélia. J’essaierai de m’en souvenir quand j’en croiserai un.

Epona se posa sur son épaule.

— Hmm… tu ne t’es jamais demandé pourquoi les cantiniers n’avaient pas d’augure ?

— Quoi… Karl et Lark sont… ?

— Oui. Ce n’est pas si rare de croiser des thérians, même dans les volières ! Les harpies ne sont pas toutes seules… mais ce sont celles qui causent le plus de problèmes.

Un silence s’installa. L’une et l’autre marchèrent côte à côte, chacune retranchée dans ses pensées. Leur balade les mena au premier étage, jusqu’au sas qui séparait le salon des filles de la serre. Une douce chaleur dorée se diffusait sous la verrière. Elles traversèrent la passerelle à petits pas, une main sur la rambarde de fer forgé pour ne pas se laisser surprendre par les oscillations de la Cigogne, et s’arrêtèrent en face du petit bassin aux poissons. En bas, les enfants sans augure terminaient leurs devoirs à l’ombre des arbres.

Prospérine croisa les bras sur la rambarde.

— Tu es sûre que tout va bien ? Tu as l’air triste, depuis quelques temps.

— Je… je crois que ces histoires de harpies me font peur.

Deux papillons tracèrent une arabesque autour des filles. Elles restèrent là un moment, à observer le soleil décliner sur le jardin. Tout à coup, Prospérine s’illumina :

— Je sais ce qui peut te remonter le moral ! Viens !

Elle empoigna Cornélia et la tira de toutes ses forces hors des balcons. Lancées à toute allure, elles esquivèrent un trio d’apprenants qui pestèrent. L’une lâcha le roman qu’elle s’apprêtait à replacer au dernier étage d’une bibliothèque.

— Pardon ! Désolé ! piailla Epona avant de devancer son oiselière d’un coup d’aile. Prosie ! Qu’est-ce que tu fais… ?!

Cornélia trébucha sur des lattes mal clouées, rebondit sur Prospérine qui la rattrapa de justesse – deux pas de plus et elles s’emplafonnaient contre un mur. La maison balançait. Elles tournèrent et virèrent dans les allées. Passèrent devant les sanitaires. Se faufilèrent entre les apprenantes jusqu’à bifurquer dans un renfoncement obscur et poussiéreux. Une porte étroite leur bloquait le chemin.

— Prospérine… râla l’épervier. C’est interdit, tu ne vas pas…

La fille de la directrice dégaina sa plume. Trois coups dans l’encrier à sa ceinture, et voilà qu’elle traçait un signâcle au plus près de la serrure. Cornélia se surprit à en reconnaître la combinaison. Le signe de l’air, le signe du métal, et le symbole des cinq lettres : O-U-V-R-E. Le loquet cliqueta. Un regard derrière elles ; personne. Cœur battant, l’une et l’autre s’engouffrèrent dans le petit espace. Des cartons de bric-à-brac longeaient les murs jusqu’au plafond. Un seau trainait dans un coin, perdu entre des balais et des brosses à récurer. Il y avait aussi un miroir brisé à même le sol, entre des bocaux vides, des vieux draps et des livres jaunis. Au centre, une échelle de bois tordu montait à travers une trappe.

Prospérine indiqua l’ouverture. Cornélia monta à sa suite. Seul un mince filet de lumière perçait à travers l’œil-de-bœuf noirci de saletés. Leurs semelles laissèrent des empreintes dans cette neige pelucheuse. Personne ne mettait les pieds ici - personne, à part elles.

Le deuxième niveau ressemblait au premier, quoiqu’un peu moins peuplé de bibelots, et au plafond un peu plus bas. Une autre échelle, encore plus bringuebalante que la première, menait à un troisième niveau. Plus que la crainte, l’odeur de renfermé leur faisait économiser chaque respiration. Il faisait presque noir, ici. Prospérine poursuivit le périple à tâtons. Cornélia l’imita, bien que sa vue lui permît de discerner clairement son chemin. Bientôt, l’espace se rétrécit tant qu’elles durent courber la tête.

Cette réserve s’achevait par un tas de meubles brisés. Des chaises, des fauteuils, des cadres de tableaux et même un sommier aux lattes manquantes. Pourquoi la volière entassait-elle toutes ces choses inutiles ? En tout cas, le bazar permit aux filles de se hisser dans le minuscule trou qui menait aux combles.

Là, chaque planche semblait proche de rompre. Des toiles d’araignées formaient une forêt si dense qu’il était impossible de toutes les éviter. Prospérine avança quand même, la tête la première. A quatre pattes sous la charpente, elle montra à son amie le chemin à suivre, très précisément, pour éviter de transpercer le sol.

Après de longues minutes à ramper, elles s’arrêtèrent sous un toit dont les versants formaient un pic assez haut pour qu’elles puissent s’asseoir sans crainte de se cogner. Une lumière froide passait par le sol, dans les larges trous du bois vermoulu. L’étage inférieur donnait sur une salle à la taille imposante, couverte d’une fine moquette noire.

— C’est mauvais ! C’est vraiment très mauvais ! Arrêtons-nous-là pour aujourd’hui. Vous pouvez disposer.

Madame Permellin occupait le centre de ce qui semblait être un terrain de jeu, délimité par un rectangle de ficelle tendu sur des piquets. Un veilleur, à terre, se relevait péniblement. L’autre, qui n’en menait pas plus large, retourna auprès de ses camarades qui décampèrent aussi vite que leur épuisement le leur permit. Ça sentait la sueur et le baume contre les hématomes.

— Sauf toi, Albéric. J’ai besoin que tu restes un moment.

Une tête rousse se détacha du lot, souffle court et cheveux humides.

Le nez contre les interstices, Prospérine fit un geste qu’Epona lui rendit d’une pique de bec.

— On arrive trop tard, murmura-t-elle pour Cornélia. Tant mieux. Ça vous passera peut-être l’envie de revenir.

— Vous venez ici souvent ?

— Non, assura l’augure.

« Oui », fit l’oiselière de la tête.

Comme l’épervier la boudait, elle chercha un petit carnet dans sa poche, y griffonna quelques mots et le tendit à son amie.

J’aime voir les veilleurs s’entraîner. C’est toujours super impressionnant.

— Et maintenant, on retourne dans notre chambre, persiffla l’oiseau. Si jamais on se fait prendre…

Une porte grinça. Prospérine claqua le bec d’Epona. Une tête blonde et bien coiffée parut entre les interstices, ôta ses chaussures et s’avança sur le tapis. En face, l’autre garçon acheva sa bouteille à grandes goulées d’eau.

Ce visage. Elles le connaissaient très bien. Pourtant, c’était impossible ; jamais les apprenants du rez-de-chaussée ne se mêlaient aux veilleurs. Un signâcle gardait l’escalier qui menait à leur étage, et il n’y avait aucune punition aussi sévère que celle reçue par les curieux qui se faisaient attraper à tenter de le franchir. Si c’était si simple, Prospérine ne s’embêterait pas avec ce parcours de combattante, dont même sa mère devait ignorer l’existence.

Albéric craqua ses phalanges une à une. Leurs augures traçaient des cercles au-dessus d’eux, les frôlant presque du bout de leurs ailes. Le premier, un cormoran noir, dépassait du triple le grosbec qui le toisait avec autant de fierté.

— J’espère que tu es prêt, Briar. Je n’ai pas la gentillesse de notre grande-sœur.

— Tu n’es pas mon frère, grogna le plus jeune. Ni toi, ni Maeva, ni personne.

Madame Permellin fit claquer son gant dans sa paume.

— Si vous avez des différents à réglez, réglez-les comme des effaroucheurs. Je ne fais pas d’heures supplémentaires pour vous entendre déblatérer.

— Oui, madame, rétorquèrent-ils en chœur.

Ils s’écartèrent de cinq grands pas. Chacun tira son arme ; une grande plume noire pour Albéric, une petite plume brune pour Briar. L’embout noyé dans la fiole à leur flanc comme l’épée qu’un chevalier s’apprête à dégainer, ils ne respiraient plus.

— Apprenants, somma la gouvernante, parés à enchanter… A vos signâcles… TRACEZ !

Deux zébrures iridescentes s’entrechoquèrent dans une gerbe d’étincelles. Albéric rompit le sortilège. Verrouilla un autre sceau. Un éclair fila droit sur son adversaire, qui esquiva d’un habile saut sur le côté. Briar rendit la pareille. Son grand-frère dévia le sort contre un mur. L’énergie percuta le bois de plein fouet et s’épandit dans ses rainures. Albéric profita de quelques secondes de répit, le temps de charger le prochain assaut, pour réduire la distance avec l’ennemi. Il était plus rapide. Il s’entraînait pour cela. Il avait été choisi, lui parmi tant d’autres, pour ses capacités. Ce n’était pas un gamin grognon qui allait le déstabiliser.

Un éclat de rage lui perça la gorge alors qu’il projetait un sigle à la teinte rougeoyante. Briar étouffa un râle quand le trait de feu érafla son épaule. Sa main ripa du signâcle qu’il préparait, qui se volatilisa. Une large trace de suie s’étendit sur sa manche. Il tenta de répliquer. Albéric esquissait trop vite, trop précisément. Ses coups pleuvaient comme des aiguilles. Brûlants. Glacés. Brûlant à nouveau. Le cadet esquivait avec une agilité acrobatique malgré les cloques qui naissaient sous sa chemise. Il courait, sautait, roulait, retombait sur ses pieds avec la délicatesse d’un chat. Mais il perdait du terrain. La ligne de laine derrière lui se rapprochait dangereusement.

Son augure se percha sur l’une des cordes fixées au plafond. Le cormoran, entravé par l’envergure de ses ailes, prit lui aussi quelques pas de recul. Des cris enragés sortaient de leur gésier dans un capharnaüm inaudible.

— Tiens ta position, Briar ! vociféra madame Permelin.

Cornélia frissonna devant un tel déferlement de puissance. Elle crut que son cœur allait s’arrêter quand son camarade pointa un sort sur le plafond. Une pluie glacée déferla sur son ennemi qui jura de surprise et d’inconfort. C’était l’ouverture qu’il attendait ; Briar se rua sur Albéric. Dans sa course, il engorgea sa manche d’encre. Un bouclier translucide apparut devant son avant-bras blessé. Ainsi protégé, il esquiva une, deux, trois ondes de choc. Posa un genou à terre sous la violence de l’assaut, mais se releva dans la seconde. Précis, furtif, il avança sans ciller. Un quatrième sceau percuta son bouclier à bout portant, qui se fissura, mais ne céda pas. Ainsi au corps-à-corps, Briar s’abaissa à terre. Sa jambe rasa le sol jusqu’à percuter les chevilles d’Albéric. Il tituba, chercha à l’atteindre de son poing libre, mais Briar se redressa aussitôt. Son buste vrilla vers l’arrière. Son autre jambe s’éleva à hauteur de leurs têtes. Quand leurs regards se croisèrent à nouveau, le pied de Briar heurta la mâchoire d’Albéric dans un gargouillis de salive et de sang.

Son corps s’écrasa comme une masse sur le tapis.

Essoufflé, amoché mais victorieux, le plus jeune passa une main dans ses mèches emmêlées. Ce garçon-là ne ressemblait en rien au grincheux tiré à quatre épingles qui occupait le premier rang de la salle de théorie. Sa tignasse ébouriffée lui collait au front, il ne portait ni bretelles ni vestons et sa chemise, dans un état pitoyable, lui sortait du pantalon. Au-delà de cette apparence étonnante, il souriait – maigrement, et avec fatigue, mais il souriait tout de même. Jamais Cornélia ne l’avait vu sourire comme cela.

Une impulsion irisée traversa la salle. Briar avait tourné le dos à Albéric. Juste un instant. Pour respirer. Juste le temps pour son opposant de tracer un dernier signâcle, qui fila droit dans la toile de corde qui couvrait le plafond. L’augure de Briar prit son envol. Trop tard ; le sortilège frappa en plein cœur. Des éclats de glace émergèrent d’entre ses ailes.

— RUNE !

Le râle du garçon se transforma en quinte de toux. Une goutte de sang perla de son nez. Il se rua hors du terrain, chuta dans sa course, se releva, et rattrapa de justesse l’oiseau blessé.

— Non… non, non… pardon, Rune… pardon… !

L’augure et son oiselier grelottaient ensemble. Briar aussi bleuissait à vue d’œil. Des larmes troublaient sa vision. Il essaya de tracer un charme de chaleur sur la pauvre bête, mais l’encre s’estompa comme un filet de fumée. Leur aerya faiblissait.

Dans le grenier, Cornélia se redressa vivement. C’était injuste – non : c’était cruel. Comment ce garçon avait-il pu faire ça à son propre frère ? Et de quel droit madame Permelin le laissait faire ? C’était donc ainsi que l’on devenait veilleur ?

Pourquoi s’acharner ainsi sur quelqu’un qui n’était même pas en âge de porter la broche d’argent ? Briar voulait entrer dans cette classe, tout le monde s’accordait même à dire que, pour lui, la place était pratiquement réservée, mais il n’était pas encore de taille à se confronter à des apprenants prêts à se battre pour de vrai contre des harpies.

Enfin, madame Permelin posa un pied dans l’arène. Son silence dura un moment, stoïque devant la silhouette recroquevillée qui luttait contre ses sanglots.

— Ma foi… Tes faiblesses ne relèvent plus de la technicité, jeune homme. L’état de ton adversaire est la seule garantie infaillible de l’issue du combat. Tâche de retenir la leçon.

Elle leva le maléfice du revers du poignet. Rune reprit conscience dans les bras de son oiselier, qui s’affaissa de soulagement.

— Quant à toi, Albéric…

Quelques mètres plus loin, le vainqueur détendait sa mâchoire encore engourdie de douleur. La gouvernante le jaugea des pieds à la tête, lèvres pincées par une profonde réflexion.

— Si je ne peux féliciter tes… méthodes, je reconnais qu’elles pourraient être utiles aux effaroucheurs. J’appuierai ta candidature auprès de l’Aiglon.

— Merci, madame.

— Déguerpis, maintenant. Ton frère n’a pas fini son entraînement.

La porte claqua. Briar sécha ses joues, renifla, et se releva.


Texte publié par Aspenvirgo, 9 juin 2026 à 20h37
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