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tome 1, Chapitre 15 « Liseron - Liens de Minuit » tome 1, Chapitre 15

Il faisait nuit, désormais. Une de ces nuits où, sous la lune immense, le soleil ne semblait être qu’un lointain songe.

Un ronfle-craquement régulier animait les couloirs labyrinthiques de la Cigogne. L’obscurité forçait à se fier aux pulsations de l’ærya qui striaient le plafond. Plus de chandelles pour éclairer les pas de Cornélia. Plus un bruit sous les portes. Plus un mouvement dans la serre. Tout le monde dormait. Tout le monde, sauf elle. Et Darwish, qu’elle devait retrouver.

Surtout, ne rien faire tomber. Ne pas s’effrayer des petits bruits du parquet et des murs. Les lattes, qui grinçaient d’habitude à en donner la migraine, n’émettaient qu’un tout petit « cric » sous ses semelles. Comme si la volière tout entière retenait son souffle. Un brin d’air lui caressait les joues. Comme une respiration. Un fantôme.

— Cornélia ?

Elle sursauta.

— Tout va bien, susurra Darwish. Ce n’est que moi.

Ils passèrent le perron, le jardin, puis la clôture de la Cigogne. Des légions d’étoiles veillaient sur leur marche silencieuse à travers la clairière, jusque dans la forêt sans sentiers. Ida planait près d’eux, le plus bas possible. Une fausse tranquillité régnait sur cet empire d’ombres mouvantes. La nature bruissait doucement, gardée par ses plus discrets habitants ; des hiboux hululaient depuis leurs cachettes hautes perchées. Des insectes filaient sur les écorces. Des yeux luisants furetaient dans les broussailles et les creux des troncs. Loin des cris et de l’agitation des adolescents, le timide clapotis d’un ruisseau dialoguait avec la brise perpétuelle.

Darwish lâcha son gros sac sur une souche garnie de mousse. Devant, derrière et partout autour d’eux, les mêmes arbres sinueux aux feuilles tombantes. Et plus aucune trace de civilisation.

— Arrêtons-nous ici.

Cornélia esquiva une toile d’araignée où perlait la rosée. Un frisson lui glissa le long de l’échine. C’était le froid. Juste le froid et l’humidité qui filaient sous son pyjama trop fin. Certainement pas l’idée de se retrouver à nouveau seule, dans une forêt, la nuit, avec un monstre intérieur prêt à tout détruire – et un effaroucheur capable de la détruire en retour.

Darwish déballa tout un attirail sur sa table improvisée. Une grosse pelote de fil, un pot d’encre, un carnet, une paire de ciseaux d’argent, quelques plumes d’un noir presque bleu.

Un morceau de cordelette dans le bec, Ida traça un cercle entre les buissons. D’autres fils, solidement noués au premier, se tendirent au ras du sol pour former un signâcle d’environ deux mètres de diamètre. En son centre, Darwish invita Cornélia à le rejoindre. Elle enjamba le cercle à son tour, faisant bien attention de ne pas s’empêtrer les pieds dans les différents croisements. Ida, perchée sur une branche qui les surplombait, se mit à chanter. C’était doux. Plus bas qu’à l’accoutumée.

— Qu’est-ce que c’est ? s’étonna Cornélia devant la lumière qui émanait du parterre de fleurs.

— Un glyphe de dissimulation.

— On est invisibles ?!

— Presque, rit Darwish, amusé par l’engouement soudain de Cornélia. Ça veut dire qu’on ne te remarque pas. Ni ta voix, ni ton odeur, ni ta silhouette. Comme pour tous les signâcles, ce n’est pas infaillible, mais ça t’évitera d’être repéré par des augures… ou une sentinelle harpie.

— Et toi ? Tu ne devrais pas lancer un sort qui te protège aussi ?

— L’aerya ne nous permet pas d’être utilisée sur nous-même. Il faut un don ou un échange d’énergie pour l’activer. J’aurais beau me tatouer ce signâcle sur le front, ça ne serait qu’un joli dessin. Pour me protéger, il faudrait qu’un autre oiselier intervienne. Mais ce n’est pas le sujet. Ce soir, on va t’apprendre à voler.

Cette nuit-là, rien ne se passa. À l’abri dans leur cercle de laine, Darwish et Ida tentèrent de guider Cornélia comme ils purent. Ils ne connaissaient en elle que ce qu’ils savaient de leurs ennemis ; des crocs, des griffes et des plumes sous la peau. D’expérience – confirmée sur la jeune fille – une harpie demeurait sensible aux brusques variations émotionnelles. Mais il devait exister une autre manière de se transformer. Lui faire peur ne l’aiderait pas à se contrôler. Ils devaient trouver ensemble le processus le plus efficace.

Fermer les yeux. Respirer longuement, longtemps. S’imaginer au sommet du ciel. Sentir ses os se tordre. Étirer ses bras dans l’espoir qu’ils s’allongent. Ressentir tous ses muscles d’humaine et tenter d’entendre ceux qui pouvaient changer. Cornélia suivit tous les conseils avec plus ou moins d’entrain. Rien ne se produisit. Tellement rien qu’elle s’en sentirait presque ridicule, à gesticuler comme une forcenée dans l’espoir qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire. Comme un enfant se persuaderait d’être capable d’invoquer la pluie. Ou un balai volant. Elle ne sentit rien d’autre que les gouttes de froid qui pendaient à son nez rougi, mais retourna se coucher, quelques heures plus tard, avec un soulagement certain – quoique bien dissimulé. Pas de monstre ce soir.

Malheureusement, le repos fut de courte durée ; le lendemain, dès que la nuit s’en trouva suffisamment avancée, Darwish l’entraîna de nouveau dans la forêt. Et rebelote le surlendemain. Et la nuit qui suivit. Chaque fois, les mêmes exercices à quelques variations près – plus longs, plus sportifs, plus exigeants – mais toujours aucun résultat. Au sixième jour, Gaspard accepta de les accompagner.

— Tu devrais y mettre un peu du tien, pour commencer…

Cornélia, en sueur et tremblante de la tête aux pieds, grogna entre ses boucles. Bien sûr, c’était facile à dire, pour lui ! Il n’avait qu’à rester les bras croisés, sur son bout de tronc d’arbre, et juger avec quelle efficacité sa nièce n’arrivait à rien. Darwish avait dû insister chaque fois qu’il le croisait dans les couloirs – c’est-à-dire assez peu souvent, en réalité – et à tous les repas, pour qu’enfin, au bout d’une semaine, il daigne assister à ses leçons. Et avec quel air il était arrivé ! Le visage plus froissé qu’un vieux brouillon, la mâchoire ruminante et les pieds tempêtant. Cette sixième nuit, plus que toutes les autres, Cornélia se sentit incapable d’accomplir quoique ce soit. Pourtant, elle restait là, sous le vent, à scruter ses bras dans l’espoir qu’il y pousse des plumes.

— Ce n’est pas en tergiversant sur ton épiderme que tu vas pouvoir débloquer quoi que ce soit…

— Laisse-moi tranquille, un peu !

Sa voix résonna dans la clairière. Tous sursautèrent ; même Ida cessa de gazouiller. La lumière tressaillit dans le cercle de laine.

— Le signâcle, Ida ! Reste concentrée !

La dendrocygne se racla la gorge et voleta quelques branches plus haut, où elle reprit son incantation. Plusieurs mètres sous la cime, Darwish s’était dressé d’un bond. Gaspard, lui, dévisageait sa nièce avec des yeux comme des soucoupes. Cornélia serrait les dents et les poings.

— Tu ne m’aides pas ! Tu ne m’as jamais aidé ! Tout ce que tu fais, c’est mentir et te taire…

— Cornélia, j’ai fait tout ça pour te protéger.

— Bravo, c’est réussi ! Tu es fier, maintenant ? J’ai l’air d’être en sécurité ?

— Jeune fille, ne me parle pas sur ce ton…

— Moi, au moins, je te PARLE !

Un râle inhumain acheva son cri. Trop fort. Trop aigu. Les deux hommes se plièrent de douleur. Une goutte de sang s’échappa de leurs narines. Quand ils rouvrirent les yeux, quelques secondes plus tard, Cornélia gisait recroquevillée dans la boue. Elle respirait mal. Ça sifflait vite et fort.

Darwish se rua auprès d’elle. Il voulut l’aider à se relever, mais un gémissement l’écarta aussitôt ; les plumes commençaient à lui perforer la peau. Ses doigts agités de spasmes noircissaient à vue d’œil. Ses ongles poussaient et s’épaississaient.

— Je… j’ai mal… ça fait mal…

Derrière eux, Gaspard ne bougeait pas. Il n’y arrivait pas. Impossible d’avancer ou de se retourner. Incapable de regarder ou de détourner le regard. Son esprit resta figé devant l’insoutenable vision de sa protégée tordue de douleur. Ça dura une minute. Dix, peut-être. Il n’en savait rien.

— Gaspard.

Une petite voix résonna au-dessus de son épaule.

— Gaspard…

Il leva la tête. Deux billes dorées le fixaient depuis les premières branches d’un pin, encadrées d’une touffe brun-rousse d’où émergeait un bec charbonneux. Ça, c’était un petit-duc. L’oiseau se contorsionna, fouilla dans son duvet et en tira une longue plume, qu’il laissa tomber aux pieds du policier.

— N…non… susurra-t-il, plus blême que la lune. Pas maintenant. Pas ici. Je ne peux pas...

— Gaspard ! appela Darwish. Gaspard, aide-moi !

Torse dans la mousse, Cornélia hurlait sous la main que l’effaroucheur plaqua contre sa bouche. Il esquiva un coup de coude. Encaissa un genou dans le ventre. Leurs corps s’emmêlaient dans les cordes du signâcle. Il devait la calmer. La faire taire. Elle ne maîtrisait plus rien. Le sortilège de dissimulation faiblissait de seconde en seconde.

— GASPARD !

Un trait de lumière percuta Cornélia en plein cœur. L’onde irisée la parcourut des pieds à la tête, emportant avec elle les cris et les rougeurs sur sa peau. Sa respiration s’apaisa aussitôt. Les plumes cessèrent de pousser, puis se rétractèrent lentement.

La crise était passée.

Cornélia reprit connaissance à même le sol. La nuit semblait avoir bien avancé, et avec elle une épaisse nappe de nuages. Combien de temps avait-elle dormi ? Le manteau de Darwish la protégeait de la terre, et la chaleur réconfortante d’un feu de camp la protégeait du froid. Ida dormait tout contre elle. Son professeur, occupé à nourrir les flammes, poussa un soupir de soulagement.

— Ah, Cornélia… comment tu te sens ? Tu… tu vas bien ?

Une pique aigüe s’étendit dans ses muscles alors qu’elle se redressait subitement.

— Tonton ?!

Gaspard avait disparu.

Le petit-duc aussi.


Texte publié par Aspenvirgo, 30 mai 2026 à 21h42
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