Le lendemain, qui fut un dimanche, ne dérogea pas au réveil à sept heures. Cornélia, comme les jours précédents, passa la matinée avec les Premiers Vols. Si les apprentis expérimentés profitaient d’un moment avec leurs oiseaux, une petite poignée d’enfants sans augure suivaient Darwish à la lettre, prêts à recopier ses faits et gestes. « C’est un effaroucheur » murmurait-on sur son passage. Tout le monde l’admirait – et personne ne s’en cachait. Il n’était pas rare que des apprenants plus âgés ralentissent la cadence à l’approche du groupe de débutants, pour intercepter quelques conseils de vie en serre, ou simplement montrer à quel point ils s’occupaient bien de leurs animaux. Les plus téméraires se risquaient à l’interrompre, pour lui poser des questions dont ils connaissaient en général la réponse. Tous les moyens étaient bons pour se faire remarquer. Mais quand il ne se retranchait pas à l’infirmerie, Darwish accordait tout son intérêt aux dernières recrues – et en particulier Cornélia.
— Je ne comprends pas, lui dit-elle alors que le groupe s’évertuait à reconnaître différentes empreintes de pattes. Pourquoi la serre est-elle si grande ? Il y a beaucoup plus d’augures que d’humains, dans cette volière !
Darwish accueillit un jeune moineau sur son index, et le déposa dans son nid, dissimulé au centre d’un arbre creux.
— En réalité, sourit-il, la plupart d’entre eux sont des oiseaux comme les autres. Certains naissent ici, d’autres ont été recueillis faibles ou perdus. Nous nous en occupons le temps nécessaire, et nous leur laissons la possibilité de quitter la serre une fois remis de leurs blessures. Seuls quelques-uns finissent par se lier à un oiselier.
Cornélia lui emboîta le pas alors qu’il reprenait son chemin sur le sentier qui menait à la mare. Serait-elle l’amie d’un majestueux cygne, d’une belle alouette ou d’un aigle impitoyable ? Il y avait tant d’espèces qu’il était impossible de les dénombrer – en tout cas, pas avec le peu de connaissances dont elle disposait. Cependant, elle remarqua assez vite que cette serre abritait surtout des canards ou des échassiers. La Cigogne portait bien son nom.
— Quand est-ce que je pourrai me lier à l'un d'eux ?
Darwish ralentit. La mine assombrie, il bifurqua sur un chemin plus étroit, entre deux arbres dont les branches commençaient à s’entremêler, et ne s’arrêta qu’une fois certain d’avoir disparu de la vue et de l’ouïe de tous les habitants de la volière.
— Je te souhaite d’y parvenir, susurra-t-il sans cesser de guetter les alentours. Mais ta condition risque de compliquer les choses. Aussi, je ne peux rien te garantir pour le moment.
Il se tut aussitôt que deux jeunes filles passèrent devant lui, et ne reprit qu’une fois hors de leur portée :
— Retrouve-moi au prochain arrêt, devant la serre, après le couvre-feu. Ce sera l’occasion de tester tes capacités.
— Le prochain arrêt ?
— Oui. A Aucun.
Et comme un Premier Vol le cherchait pour valider son exercice, Darwish s’extirpa sans plus d’indications. Cornélia resta là un instant, les bras ballants. Aucun arrêt ? Comment pourrait-elle le rejoindre à la prochaine escale si la Cigogne ne s’arrêtait plus ? Cela n’avait pas de sens ! Sans doute était-ce un code, ou un tic de langage. Ou pas. Mais pour le moment, Cornélia ne pouvait que poursuivre ses activités. Elle passa donc le reste de la matinée seule, à différencier les pattes palmées de celles à trois ou quatre doigts. Accroupie au bord du chemin, elle cocha une à une les cases du document gorgé d’humidité. Ce n’était pas simple ; le bruit, la moiteur ambiante et les allées et venues des oiseaux brouillaient les pistes. Elle avança donc lentement, mais sûrement, bien déterminée à terminer le questionnaire avant midi.
— Besoin d’aide ?
Cornélia sursauta. Debout derrière elle, Briar scrutait son travail par-dessus son épaule. Elle voulut dissimuler ses réponses, mais le garçon avait déjà tout lu. Depuis combien de temps l’espionnait-il ? Elle ne l’avait même pas entendu arriver, trop concentrée pour se soucier du monde extérieur.
— Non… tout va bien.
— Tu es sûre ?
Cornélia hocha la tête. Elle se redressa et s’épousseta, prête à trouver un endroit un peu plus tranquille – et loin des curieux dans son genre.
— Tu t’es trompée.
Elle voulut dissimuler sa fiche – trop tard.
— Là. Tu as confondu l’oie cendrée et la canaroie. La canaroie a des semi-palmes, alors que celles de l’oie sont complètes.
Dubitative, la nouvelle vérifia dans le petit carnet que Darwish lui avait confié la veille. Elle regarda les pages, puis les empreintes boueuses, puis ses réponses. Effectivement. Briar avait raison.
— Merci, conclut-elle simplement.
Il haussa une épaule et poursuivit son chemin. Bizarre. Pas méchant, mais… qu’est-ce qu’il cherchait, au juste ? Ce n’était pas spécialement l’idée que Cornélia se faisait d’une « intégration ». Mais il l’avait aidée, alors… ce devait être une bonne personne ? Ou peut-être cherchait-il juste à se faire bien voir de la directrice. Ça, malheureusement, il était trop tôt pour le deviner.
Quand le beffroi sonna midi moins le quart, la serre se vida de ses humains à une vitesse déconcertante. Même Cornélia, qui n’était pas de nature pressée, remarqua que ses camarades accéléraient le rangement de leurs affaires. Les bottes retrouvèrent leur place sur les étagères, les seaux s’empilèrent presque tout seuls dans la remise, et à midi moins dix, il ne restait dans la serre plus que les professeurs, et Prospérine qui lui fonça presque dessus.
— Dépêche-toi ! On va rater l’envol ! Vite !
L’une et l’autre déboulèrent en trombe sur la grande terrasse du manoir. Difficile de se frayer un chemin au milieu de l’agitation ambiante ; les apprenants se massaient contre la clôture qui leur montait jusqu’à la poitrine. Ça criait, ça saluait, ça embrassait à distance les villageois tassés sur la place de Vieuboucot. Cornélia préféra rester en retrait, où elle s’assurait de pouvoir bouger en toute tranquillité. Elle remarqua Briar, à l’angle de la rambarde. De l’autre côté se trouvaient un homme et une femme tous deux plutôt âgés, droits et impeccablement apprêtés malgré la boue et la poussière environnantes. Ses parents, sans aucun doute. L’homme maintenait une paume contre la joue du garçon quand son épouse – puisqu’elle portait un anneau à l’annulaire – réordonnait quelques-unes de ses mèches ébouriffées par le vent. Aussi tendres qu’ils fussent, Briar demeura stoïque. Un véritable cœur de pierre.
Les grelots de l’entrée tintèrent à la sortie des membres du personnel ; Karl le cuisinier, puis Darwish et Ida, accompagnés par la directrice et son augure. Une autre personne suivit ; une petite femme d’environ cinquante ans, aux cheveux courts striés de gris, dont l’œil vif et les lèvres pincées traduisaient une sévérité certaine. À la mode des politiciens, elle portait une écharpe en travers de son manteau de laine d’un rouge passé. Et sur cette écharpe, au niveau de la poitrine, elle affichait, avec une fierté sans prétention, l’insigne d’argent des veilleurs. Prospérine baissa la tête au passage de la maigre troupe. La plupart des adolescents s’écartèrent, par réflexe. Seul Briar ne bougea pas quand trois d’entre eux se rapprochèrent de lui d’un même pas décidé.
— Alors c’est donc vous, la coquille.
L’inconnue se posta entre Cornélia et le reste de l’assemblée. Elle avait la voix chaude et rauque, comme usée à force de passer ses journées à râler.
— Je suis madame Permelin, gouvernante des veilleurs. Madame Lavignon m’a tout raconté.
La figure de Cornélia perdit trois teintes.
— A-Ah oui ?
— Bien sûr. Elle m’a aussi présenté votre père.
Sa main gauche se leva sur la foule. Gaspard se tenait assis sur un banc, dans l’ombre de Darwish qui semblait mener une conversation à sens unique. Cornélia fulmina. Son père ? Bah tiens ! Et depuis quand ?
— Ce qui vous est arrivé est regrettable, renchérit madame Permelin. Rien de plus dangereux que d’être pris entre une harpie et un effaroucheur – et à la place de monsieur Basri-Mouflon, je vous aurais aussitôt effacé la mémoire. Mais d’un autre côté, cela faisait bien cinq longues migrations que la volière n’avait pas accueilli de coquille ! Cela gonfle un peu nos effectifs… même si nous savons que les coquilles ne savent que se plaindre et chercher la facilité.
Le sourire qu’elle adressa à Cornélia lui provoqua un frisson glacé.
— Alors bienvenue, mademoiselle… bien qu’il soit absolument impossible que vous atteigniez un quelconque niveau en quoi que ce soit, avec aussi peu d’éloquence et cette mine d’oisillon battu.
La petite femme au manteau carmin claqua des talons et, avec un salut contenu dans une oscillation de tête, s’en retourna auprès de ses veilleurs. Bras ballants et mâchoire proche de toucher terre, Cornélia resta là. Ça dura une, deux longues minutes. Une mine d’oisillon battu ? Mais pourquoi ? Et de quel droit ? Si cette femme savait ce que l’adolescente avait affronté pour se tenir debout en ce moment… elle appellerait sans doute une légion d’effaroucheurs. Mais Cornélia était loin de manquer d’éloquence ! C’était juste le choc. Et la timidité. Et tous ces nouveaux secrets qu’elle devait cacher en les comprenant à moitié. Elle chercha de quoi lui répondre, mais avant qu’elle ne puisse trouver quelque chose de plus fin que « je ne t’ai rien demandé, espèce de mégère », madame Permelin se trouvait déjà loin. Presque au niveau de Briar, autour de qui s’était groupé le trio de veilleurs.
— Pentagrule ! vociféra la gouvernante. Dans mon bureau !
Les quatre têtes se tournèrent d’un même geste. Elle pointa alors le plus jeune, que sa mère n’avait pas fini de recoiffer. Briar se détacha de ses parents et traversa la cour sans un au revoir. Il passa devant Prospérine, accorda un bref regard à Cornélia puis disparut dans le hall, juste à la suite de madame Permelin.
— Je ne sais pas ce qu’il a fait, minauda Prospérine, mais il va passer un sale quart d’heure.
— Elle est terrifiante, déglutit son amie.
— Et elle est toujours comme ça. Ce qui me paraît bizarre, parce que les veilleurs ont l’air de beaucoup l’aimer. Moi, en tout cas, quand je serai veilleuse, je…
Un énorme craquement couvrit la fin de sa phrase. Des vibrations secouèrent le jardin. Les oiseliers les plus vifs s’agrippèrent à la clôture ou aux colonnes qui bordaient le manoir. D’autres, moins chanceux, perdirent l’équilibre et se retrouvèrent les fesses dans la boue. Une exclamation collective s’élevait à travers la campagne, mêlée au valdingue des cloches et aux cris stridents des augures. Des vagues d’oiseaux s’entremêlaient autour des cheminées. Leurs ailes s’agitaient avec un bruit de tonnerre, presque aussi fort que le grondement sous les pieds des apprenants.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?!
Prospérine, les bras vissés autour de l’unique réverbère du jardin, chercha l’aide d’Epona. Mais Epona se trouvait au plus près des nuages.
Un ultime fracas résonna dans la plaine. La volière craqua depuis ses fondations à la girouette qui surplombait le beffroi. Le manoir se détacha du sol. Un mètre. Deux mètres. Trois mètres. Une paire de gigantesques pattes apparurent sous le duvet de plumes qui supportait le jardin. Tout tangua à droite. À gauche. Puis les murs retrouvèrent leur droiture, et la volière s’éleva encore. Les pattes s’étirèrent jusqu’à dépasser les plus hauts arbres de la forêt. Quand enfin, la Cigogne retrouva sa hauteur, les habitants de Vieuboucot n’avaient pas l’air plus grands que des fourmis. Prairies, champs et vallons se confondaient. D’ici, les rues se faisaient aussi fines que des cheveux et les bâtiments n’apparaissaient que par minuscules taches de couleur parmi l’horizon de verdure.
Les éclats de surprise se transformèrent en applaudissements, étouffés par les violentes bourrasques qui balayaient le ciel.
Circé ouvrit grand les portes du hall principal.
— On ne se penche pas, on ne se pousse pas, et on se DÉPÊCHE de rentrer ! somma-t-elle. Nous devons verrouiller avant la mise en marche !
Cornélia mit un moment à obéir. Le vent asséchait ses yeux et faisait claquer ses boucles contre ses joues, mais elle voulait rester là. Assister au spectacle le plus longtemps possible. Elle se sentait bien, dans les airs.
Presque comme à la maison.

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