La première nuit, Cornélia ne rêva pas. Elle mit cela sur le compte de la fatigue. Son corps s’était endormi et réveillé dans une posture identique, lourd comme le plomb et rigide comme une planche de bois. De nuit calme en nuit encore plus apaisée, elle conclut que ce drôle d’endroit lui fournissait assez de rêveries pour s’en passer une fois sous les couvertures.
Les matins étaient les moments les plus agréables de la journée – quand on aimait se lever à sept heures. Fort heureusement, le beffroi abritait deux cloches ; celle qui marquait le début de journée se montrait plus tendre avec les tympans que sa grande sœur qui, quand on l’agitait, faisait trembler chaque mur de la cave aux cheminées. À huit heures quinze, les apprentis apprêtés quittaient le réfectoire pour la serre, où ils demeuraient jusqu’à la pause. Cornélia chérissait ce moment où les jeunes oiseliers, sans distinction d’âge ou de capacités, arpentaient les sentiers pour prendre soin des jardins et de leurs habitants. On arrosait, coupait, balayait et distribuait la nourriture par seaux aux marées d’oiseaux qui piaillaient et volaient à chaque recoin de la coupole. L’après-midi, on s’enfermait dans les salles de classe pour y faire la même chose que n’importe quel adolescent du monde ; se taire et apprendre par cœur. Aussi charismatique fut la directrice, cela n’intéresserait jamais Cornélia comme ces balades en pleine nature.
Heureusement, elle était arrivée un vendredi. Le lendemain étant, en toute logique, un samedi, les jeunes furent exempts des leçons théoriques. Elle passa donc le reste de la journée à suivre Gaspard dans les boutiques de Vieuboucot… mais ce ne fut pas si agréable que Cornélia l’aurait cru. Quand les filles de son ancienne école parlaient des journées shoppings qu’elles faisaient avec leur mère, Cornélia pensait plutôt à un moment de détente et de complicité. Le lèche-vitrine. Les essayages. Le problème existentiel de la recherche du modèle rêvé dans la bonne taille. Un goûter au café du coin pour couronner l’après-midi. Elle n’eut droit à rien de tout cela.
Le policier fila d’échoppe en échoppe à la vitesse d’un faucon en piqué. Chaque fois, il traversait la halle jusqu’au comptoir sans s’arrêter sur les produits, et présentait un papier froissé au vendeur, en leur précisant tout bas :
— Donnez-moi tout ce que vous pourrez trouver sur cette liste.
Si sa carrure ne frôlait pas les deux mètres, la plupart des commerçants l’auraient sans doute envoyé balader. Cornélia en eut un peu honte ; ses « bonjour » et ses « merci » avaient la saveur de reproches, et sitôt que les vendeurs s’éclipsaient dans les arrière-boutiques, il se mettait à souffler et soupirer comme s’il souffrait leur absence depuis une heure.
La cavalcade dura jusqu’à la tombée du jour. Cornélia quitta le village vidée de son énergie, mais équipée de tout l’attirail nécessaire à sa nouvelle vie : bougies, fioles, papier à parchemins, crayons, fusains, ciseaux d’airain et même une pelote de laine (puisqu’apparemment, ça pouvait servir), le tout dans une besace digne des herboristes du moyen âge. On lui fit aussi essayer des bottes de jardinage et un gant de cuir à lanières, si épais qu’elle pouvait à peine fermer le poing, et dont le manchon remontait jusqu’au coude.
— Celui-ci semble être à la bonne taille, avait souri la vieille vendeuse, accompagnée d’un hibou déplumé et somnolent. Et avec cette qualité, en v’la un gant que ton augure ne risqu’pas d’abimer ! Il est d’quelle espèce ?
— Ah… je…
— C’est un vautour fauve, lança Gaspard, déjà sur le perron.
Le visage de Cornélia s’enfonça dans ses boucles. Son augure… en aurait-elle seulement un jour ? Avec toutes ces histoires de sang-mêlé, peut-être que son oncle dépensait son argent pour rien. En tout cas, il mentait avec une aisance déconcertante. La gentille dame hocha la tête, ses yeux écarquillés sous ses lunettes ovales.
— Un vautour ? Oh, v’la ! J’comprends mieux, ça doit pas être facile. N’fais pas cette tête, ma grande… on n’maîtrise pas son oiseau en un battement d’ailes. Puis, tu m’as l’air intelligente. Allez, v’la, prend un écusson. C’est cadeau, pour te remonter le moral. De mon temps, on portait l’uniforme… il n’en reste plus que ces petites broderies. Je suis contente qu’elles aient toujours la côte auprès des jeunes.
Cornélia sortit de la dernière échoppe avec une drôle de sensation dans le ventre. Ce n’était pas elle, la menteuse. C’était Gaspard. Elle, elle n’avait rien dit du tout. Un vautour… il n’y en avait même pas, dans sa volière ! Son pouce caressait l’insigne brodé que cette gentille dame avait offert avec le gantelet. On y distinguait une Cigogne au bec rouge vif, au-devant de chevrons noirs, blancs et argentés. Elle avait cru voir, dans le panier, quatre ou cinq autres oiseaux, mais s’était empêchée de les détailler par peur de paraître suspecte. Tous les jeunes de son âge devaient connaître les autres volières et leurs particularités.
— C’est à peu près toutes les mêmes, répondit Prosie une fois lancée sur le sujet. Epona et moi avons tissé notre lien à la volière Corneille. Je suis restée quelques mois, puis on m’a envoyé à la Colombe. Tout était pareil, mais en blanc. C’était bien moins joli qu’ici.
L’heure du couvre-feu avait retenti depuis un moment. Allongée sur son matelas jusqu’aux genoux, Prospérine balançait ses jambes par-dessus la rambarde qui séparait son lit du vide. À l’autre bout de la chambre, faiblement éclairée par la lueur d’un gros cierge, Cornélia achevait de coudre l’écusson sur la lanière de sa besace. Epona l’observait depuis l’entrée du lit cabane ; d’ici, elle voyait les signes de Prosie et n’avait pas à crier pour répondre à leur nouvelle amie.
— Franchement… il n’y a pas de meilleur ou de pire endroit pour apprendre à maîtriser l’aerya. Sauf la Chouette, peut-être. Mieux vaut éviter la Chouette.
— Pourquoi ?
Prosie se redressa d’un coup.
— Tu casses le jeu, Cornie ! C’est à mon tour de poser une question !
— D’accord, pardon… je t’écoute.
Sa grimace de colère se transforma aussitôt en moue malicieuse.
— Le monsieur avec qui tu es rentrée, tout à l’heure… c’était ton père ?
L’aiguille piqua l’index de Cornélia à travers le tissu. La douleur lui tira un hoquet qui figea l’augure et son amie.
— Tout va bien ?
— O-oui, ce n’est rien. Et Gaspard, c’est mon oncle. Mon père… mon père est…
Mort. Sa bouche sèche refusa de prononcer ce mot. Un fracas brisa le lourd silence, à peine étouffé par le parterre de mousse. La tête de Prospérine émergea au sommet de l’échelle, auréolée de petits cheveux tirés hors de ses tresses par son oreiller.
— Je suis désolée, Cornélia. Je savais pas - je voulais pas… excuse-moi.
— Ne t’inquiète pas. Ça fait longtemps.
— Et… ta mère ?
Cornélia secoua la tête. Mieux valait se taire à propos d’elle – déjà par sécurité, mais surtout parce qu’elle n’était, au fond, pas certaine de pouvoir en dire quoi que ce soit. En un éclair, Prospérine escalada les barreaux pour se poser au bord des couvertures, tout près d’elle.
— C’est trop triste. Si je peux faire quelque chose…
— J’étais toute petite, tu sais… je ne m’en souviens même pas.
— Ce sont les harpies qui te les ont pris ?
— Non. Mon père est tombé gravement malade. Il paraît que les médecins ont tout essayé, mais que les problèmes revenaient à chaque fois. Mais les harpies n’y sont pour rien.
Elle ponctua sa phrase d’un gloussement nerveux.
— Je ne savais même pas qu’elles existaient, avant notre accident.
— L’accident ?
Peut-être que Cornélia aurait dû se taire. Mais plus elle parlait, plus le nœud dans sa gorge se desserrait. Enfin, elle pouvait se confier à quelqu’un de son âge. Bien sûr, elle tut les détails sur sa mère, mais n’épargna aucun détail de l’attaque, encore brûlante dans ses souvenirs. Prospérine l’écouta avec attention. Ses doigts jouaient avec le châle orangé qu’elle portait tous les jours, à toute heure, jusque dans son lit. Quand Cornélia acheva son récit, elle remarqua qu’un nuage de tristesse mouillait les yeux de son amie. Elle en ressentit un pincement au cœur ; ce rayon de soleil ambulant vacillait comme la flammèche fragile d’une bougie.
Petit à petit, Epona s’était approchée jusqu’à se poser contre la cuisse de son oiselière. Son front plumeux lui donnait de petits coups, à la recherche de ses caresses. D’une main, Prosie déposa l’épervier sur sa jambe. De l’autre, elle dénoua les trois tours qui protégeaient son cou ; une large cicatrice rose lui traversait la gorge, de la pointe de sa mâchoire à la naissance de ses clavicules.
— Moi, elles ont pris ma voix.
Quelque chose sembla imploser à l’intérieur de Cornélia. Ces créatures étaient des monstres. Sa mère, si tant était qu’elle vivait encore, faisait partie d’eux. Elle imaginait une bête horrible, la gueule baveuse et les griffes tâchées de sang. Comme celle qui s’en était prise à son amie. Comme celle qui avait failli la tuer, du haut de cette forêt. Hors de question de faire partie d’une telle famille. Hors de question de faire autant de mal autour de soi.
La jeune fille sursauta quand Prosie frappa dans ses mains.
— Allez, question suivante !
— Mais… c’était un mon tour, non ?
— Ah ? Hm… non, je ne crois pas, rit-elle en s’étalant davantage sur les coussins. Alors…
En une fraction de seconde, elle avait recouvert sa blessure et retrouvé son sourire.
Les volets mi-clos couvraient le bureau de la directrice d’un voile d’obscurité. Une myriade d’étoiles, visibles depuis l’entrebâillement, présageaient d’un lendemain ensoleillé. Lumineux, mais automnal : une brise fraîche, faufilée par une fenêtre entrouverte, dansait avec les mobiles en cristaux suspendus au plafond. Pourtant, Gaspard ôta sa veste. Il faisait chaud, ici. Ou plutôt, il avait chaud ; la même veine violacée gonflait sur sa tempe droite, et ce n’était pas la tasse que Darwish déposa devant lui qui parviendrait à l’apaiser.
— Je te promets qu’elle s’en sort très bien.
Le policier secoua la tête.
— C’est trop tôt.
— Je lui donnerai des cours particuliers, pour qu’elle se contrôle au plus vite. On s’entraînera tous les soirs, s’il le faut.
Le fond de la théière toqua contre le marbre de la table basse. Une grosse gorgée de boisson roula dans la gorge de Gaspard, qui expira à grand bruit.
— Si les apprenants apprennent quoi que ce soit, ça finira par remonter. Et si ça remonte, les effaroucheurs préviendront l’Aiglon. Et s’ils préviennent l’Aiglon –
— Avec des « si », Gaspard, on mettrait la volière en bouteille.
Un pépiement alluma les bougies dispersées sur les meubles. Dans un coin de leur vision, la directrice essuya les résidus d’encre sur le bout de sa plume. Son oiseau fila de son épaule à son perchoir. La porte se ferma d’elle-même alors que Circé s’emparait de la dernière tasse fumante.
— Verveine ? huma-t-elle, lèvres sur la porcelaine.
— Camomille, corrigea Ida.
Elle reposa le breuvage, visiblement embêtée. Alors qu’elle chercha la plume à ceinture, son collègue la devança. La sienne, plus petite et claire, possédait une jolie pointe d’argent taillée en biseau. Darwish préleva une perle de thé qu’il déposa sur le bord de la tasse. La fumée forma une petite sphère autour de la mine, et se déplaça à son rythme sur la surface de l’eau. Ida siffla, et la boisson changea de couleur. Une délicate odeur de verveine emplit les narines de la directrice. Darwish reçut pour remerciement un hochement de tête des plus distingués. Gaspard, lui, ne reçut pas même un regard.
— On ne revient pas sur un appel à l’aide, déclara-t-elle froidement. Et je refuse de laisser la petite entre tes mains, alors que tu n’es plus en mesure de la protéger.
— Je…
— Narcisse n’aurait pas fui, lui. Regarde-toi… depuis quand n’as-tu plus d’augure ? Tu as été veilleur, je te rappelle. L’un des meilleurs d’entre nous. Combien de fois tes capacités ont rattrapé ton mauvais comportement… Darwish, aurais-tu la gentillesse de me donner le sucre ?
— Tu n’es pas obligé de quitter la volière demain, avança Darwish en s’exécutant. De toute manière, tu n’as plus de voiture pour retourner à Paris. Tu pourras loger dans les chambres d’invités jusqu’à la prochaine ville. Ça vous laisse un peu de temps ensemble… elle pour ne pas se sentir seule, et toi pour voir sa progression.
Gaspard acquiesça, la mâchoire serrée. Ses vieux amis le connaissaient trop bien. Il détestait quand Circé avait raison – et le pire, c’était qu’elle se trompait rarement.
— Je suppose que je n’ai pas le choix…
La conversation dévia, et les quatre silhouettes finirent par se détendre. Seule Arduinna, tapie dans l’ombre du mobilier, conservait une crispation dans le regard. La majestueuse autour voleta au sommet de son perchoir, jusque dans un retranchement obscur de la plus haute bibliothèque, où elle disparut.

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