La journée de Cornélia s’achevait bien mieux qu’elle n’avait commencé. Certes, les élèves murmuraient toujours sur son passage. Certes, elle avait fini la leçon toute seule dans son coin, à éplucher les pages d’un énorme manuel tout corné que Circé avait tiré de son tiroir, alors que les autres élèves, par petits groupes de deux ou trois, s’étaient amusés à griffonner des signâcles sur des mètres et des mètres de parchemin. Elle avait vu des boules de papier grossir ou disparaître dans un « pop » assourdissant, bondir comme des ballons ou se plier toutes seules en oiseaux, et s’envoler à travers la pièce. Mais elle n’en fut pas jalouse. Bien au contraire ; ces choses-là étaient plutôt effrayantes, et si elle devait à son tour jouer les apprenties sorcières, elle préférait connaître toutes les règles sur le bout des doigts. Faire de la magie en agitant une baguette au hasard, c’était risquer de se la fourrer droit dans l’œil – ou de changer involontairement la face du monde. Alors elle avait accepté son sort, et attendu bien sagement que la cloche sonne en déchiffrant le Guide ésotérique des Signes Français Aeryens – nouvelle édition illustrée.
Certes, elle n’eut pas l’occasion de poursuivre Prospérine dans le dédale de la Volière ; Circé l’intercepta à la seconde où le cours s’acheva. Mais cela retardait aussi la vague de questions que ses camarades attendaient de lui poser.
Le claquement des talonnettes de la directrice résonnait à travers le deuxième étage. L’escalier séparait le manoir en deux ailes : l’aile droite abritait les chambres des garçons, et la gauche celles des filles. D’un pan comme de l’autre, les bibliothèques à échelles longeaient tous les murs jusqu’au plafond. Au centre se trouvait un salon – ou plutôt, un assemblage de multiples canapés, fauteuils et chaises dépareillées. Il y avait aussi une large porte de verre qui donnait sur le second balcon de la serre. Un trousseau de clefs dansant entre ses doigts, Circé longeait le couloir des filles, faiblement éclairé par quelques bougies, et par les lentes pulsations qui couraient dans les veinules du bois. Intriguée, Cornélia s’approcha d’un photophore mural ; à l’intérieur, la flamme brûlait bleue. « Je vais peut-être commencer à me faire un carnet de bizarreries » songea-t-elle en reprenant son chemin.
Elles passèrent devant les sanitaires ; une grande arche marquait la séparation entre le parquet et la mosaïque de cette salle de bain aussi grande qu’un appartement. Six lavabos faisaient face à un banc, juste sous une rangée de crochets à vêtements. Ça sentait la piscine et le savon humide.
Circé s’arrêta un peu plus loin, devant la première porte du couloir.
— C’est ici que je loge. Ainsi, je peux intervenir en cas de problèmes.
« Ou en cas de bazar nocturne », pensa aussitôt Cornélia. Elle se garda bien d’en sourire, car la directrice se tournait justement vers elle pour lui tendre le petit trousseau de cuivre.
— Voilà tes clefs. Celle-ci, c’est celle du vestiaire, et l’autre, celle de ta chambre.
Cornélia observa le chemin par-dessus l’épaule de Circé. Sa chambre ? Impossible que toutes les filles de l’établissement aient toutes une chambre à elles. Sans doute devrait-elle partager. Jusqu’ici, elle n’avait jamais dormi avec quelqu’un d’autre, pas même lors d’une soirée pyjama – Gaspard l’aurait tué pour une fête de ce genre. Alors quand elle vit les noms de Méline et Ilona gravés sur la porte que lui présenta Circé, elle prit une grande inspiration : le jugement de deux inconnues ne pouvait pas être pire que de tomber du sommet du ciel… si ?
Elle tourna une fois la clef dans la serrure. Le loquet ne broncha pas. Elle tourna une seconde fois. À l’intérieur, les ressorts grincèrent, mais ne cédèrent pas pour autant. Mince ; peut-être que les poignées d’ici s’ouvraient à l’envers ? Alors elle essaya dans l’autre sens. Un tour, deux tours. Mais rien ne bougea.
— Bon, nota Circé en reprenant sa marche, j’aurais cru que c’était cette chambre.
— Attendez… vous ne savez pas quelle clef ouvre quoi ?
— Techniquement, toutes les clefs pourraient tout ouvrir. C’est la Cigogne qui décide qui elle laisse passer, où, et quand. Tiens, essaie celle-ci, s’il te plaît.
Cette serrure ressemblait en tous points à la précédente. Et comme la précédente, la clef tourna dans le vide avant de se bloquer. La troisième porte ne céda pas non plus. Ni la quatrième, la cinquième et celle d’après. Une autre refusa même de se laisser approcher ; à peine Cornélia effleura le tapis qui la bordait que la clef fusa hors de sa main pour rebondir un mètre plus loin, sur le parquet coloré par la lueur filtrée des vitraux.
Des éclats de voix et de rires parcouraient l’étage, à la vitesse des jeunes apprenties qui s’empressaient de rejoindre leurs quartiers. Toute honteuse, la nouvelle recrue s’empressa de ramasser son trousseau. Le nom de Cassandre palpitait sur les planches qui venaient de la rejeter. « Si même sa chambre me déteste, ça promet » songea Cornélia. Un nuage de poussière s’échappa de ses genoux qu’elle épousseta avant de reprendre sa route… vite arrêtée par la fin du couloir. Déjà ? Et où allait-elle bien pouvoir dormir, si personne ne voulait d’elle ? Est-ce qu’elle venait de débarquer dans une classe de Thomas et de Cassandre ? Oh, non. Si ça commençait comme ça, elle n’y survivrait pas longtemps – à moins, peut-être, d’aller dormir dans la mare aux canards.
Dans son dos, la directrice expira profondément.
— J’ai connu cette maison bien moins grincheuse, grinça-t-elle. Mais ne t’inquiète pas… nous avons des chambres d’invités au rez-de-chaussée.
Alors que Circé posait sa main sur son épaule, Cornélia remarqua un éclat brillant tout au bout du mur. Une poignée ronde et dorée se fondait avec les motifs des tapisseries. Il n’y avait pas d’encadrement, à l’exception d’une fine découpe dans le papier peint.
— Et là, c’est…
— Oh, ça… bredouilla la directrice, c’est inutile !
Elle reprit sa marche, poussant presque la jeune fille en direction des escaliers.
— Tu seras bien mieux en bas. Je t’assure.
Un « clic » tiqua si fort qu’il en arrêta toutes les conversations. C’était la porte presque cachée. Les quelques curieuses qui traînaient dans l’allée refermèrent leur chambre derrière elles. La main de Cornélia trembla – non : c’était le trousseau à l’intérieur qui vibrait. Cette fois, elle s’y accrocha si fort qu’elle put. Tellement fort que l’objet la projeta plusieurs mètres en arrière. Son vol plané s’arrêta de justesse avant la fenêtre, où elle manqua de renverser un buste de porcelaine. Le vacarme de ses cris et ses trépignements fit sortir quelques têtes curieuses, juste à temps pour voir son bras poussé contre la dernière porte. La clef entra d’elle-même dans la serrure. Le loquet crissa fort, et la poignée tourna toute seule.
La voilà, la chambre de Cornélia.
Ses petites chaussures firent grincer le parquet. Un épais tapis de mousse couvrait les planches mal cloutées, et délimitait un petit espace tout en bois, qui semblait déjà habité. Il y avait, dans ce coin à sa gauche, un lit simple en mezzanine. Des croquis de toutes sortes couvraient la structure, pour la plupart tâchés d’encre ou de fusain. Pas vraiment des dessins, plutôt des schémas pleins de coups de règles, de gomme et de calculs compliqués. Sous le sommier se trouvait un bureau à la chaise débordant de vêtements. Mais ce qui impressionnait le plus, c’était le nombre de miniatures qui trônaient sur les étagères : des petits trains, des machines à vapeur ou à hélices entassées les unes sur les autres, jusque dans la poubelle à demi pleine.
Mais Cornélia ne regarda rien de tout cela. Elle plaqua ses paumes sur le sol ; c’était de la vraie mousse, douce, brillante, et qui sentait la forêt. Quelques dalles de pierre brute traçaient un chemin jusqu’au fond de la pièce impossiblement grande jusqu’aux pieds d’une échelle de corde. Un arbre avait poussé dans la chambre. Comme ça. En un instant, sans bruit, juste pour elle. Alors Cornélia se précipita vers le sommet, à environ son double de taille, et atterrit dans une alcôve taillée à même le tronc. D’ici, sous les branchages aux épines d’un vert éclatant, le crépuscule ne parvenait que par touches orangées. Son lit ? Un amas de matelas et de couvertures de grosse laine. Un nid à échelle humaine. Il y avait aussi une table de chevet où reposait une bougie en photophore. Et partout, des plantes. Les pots s’amassaient des tapis de rotin jusqu’au plafond, suspendu par de jolis filets tressés.
— Menthe… des stipas… des œillets… oh ! De la bruyère…
Les yeux mouillés par la joie, Cornélia dressa le tour de ses nouvelles colocataires ; elle s’était déjà occupée de chacune de ces espèces. C’était comme si son jardin secret, le balcon de la rue du Chat qui Pêche, avait fait le voyage avec elle.
— Merci, Madame Lavignon ! Merci pour tout.
Un pied dans le couloir, la directrice demeura stoïque. N’importe qui, comme les apprenties qui s’amassèrent autour de la porte sans oser s’aventurer plus loin, aurait hurlé de stupéfaction. Ce n’était pas tous les jours qu’on voyait pareil paradis. Mais Circé abordait une moue d’incompréhension et d’agacement mêlés. Si ça ne tenait qu’à elle, jamais cette petite ne se serait retrouvé dans cette chambre – et ça, c’était une émotion qu’elle peinait à dissimuler.
La raison arriva sur ces faits.
— Pardon… excusez-moi… pardon…
Epona s’extirpa d’abord de la foule, voletant jusqu’au centre d’une corde suspendue entre la mezzanine et les branches du pin. À ses trousses, Prosie lâcha ses affaires au milieu de la chambre, où elle s’amusa à tourbillonner.
— Ça, alors… Cornélia, C’est incroyable ! On va être ensemble pour toute la migration, alors ? C’est encore mieux que ce que j’imaginais…
Un claquement de main rappela tout le monde à l’ordre. Il suffit à Circé de lancer l’un de ses regards cinglants pour disperser le reste des apprentis à travers l’étage. Enfin allégée des présences indiscrètes, elle s’avança à son tour. Cinq secondes de silence lui suffirent à constater les efforts de la Cigogne pour accueillir la dernière recrue. Jamais cette maison n’avait fait ça.
— Jeunes filles, souffla-t-elle, de nouveau d’un calme olympien. Nous allons devoir trouver une autre solution.
La boule au ventre, Cornélia glissa le long de l’échelle de corde. Qu’est-ce qui n’allait pas, encore ? Peut-être devait-elle, pour garder son secret, privilégier une chambre seule ? À peine atterrit-elle que Prosie explosa :
— Quoi ? Pourquoi ? C’est injuste !
— Cornélia a besoin de tranquillité.
— Mais c’est la volière qui l’a décidé ! On doit toujours lui faire confiance… ça fait partie des règles !
— Je pense –
— Moi, je pense que la Cigogne sait mieux que nous. Je crois même qu’elle sait mieux que toi !
Circé se dressa de toute sa hauteur.
— Et MOI, je suis ta mère. Alors le débat est clos.
Les poings de Prosie tremblaient. Elle, la fille de Madame Lavignon ? Elles ne se ressemblaient pas le moins du monde, de visage, mais surtout de caractère. Le nœud à l’intérieur de Cornélia se serra davantage ; cela devait-être dur d’avoir une mère aussi sévère, d’autant plus quand elle faisait l’école, et que cette école possédait un internat.
« Tu m’énerves » signa l’adolescente, alors que son épervier gardait le silence.
« C’est pour ton bien » répondit Circé par les mains. « Et surtout celui de ta nouvelle amie ».
Alors sa colère retomba comme si l’altercation n’était jamais arrivée. La directrice, avec sa furtivité de spectre, s’empara de Cornélia et la guida jusqu’à la sortie.
— Ce n’est pas contre toi, jeune fille. Prospérine peut se montrer… tempétueuse, et-
La porte se claqua à la volée, comme poussée par une violente bourrasque. Pas plus effrayée que lassée, Circé secoua la poignée. Verrouillée.
— Cigogne ? Je te prie de nous laisser passer.
Des craquements résonnèrent dans la charpente. S’il ne s’agissait pas d’une maison – et donc d’un objet sans âme ni sentiments –, les jeunes filles jureraient qu’elle était en train de bouder. D’ailleurs, Circé eut beau tirer et pousser de toutes ses forces, cela n’y changea rien.
— S’il vous plaît… hésita Cornélia, je… je crois que je voudrais rester ici. Prospérine m’a vraiment aidé, aujourd’hui.
Les doigts rougis par ses vaines tentatives, Circé considéra longuement sa nouvelle apprentie, puis sa fille.
— Une seule chance, persifla-t-elle. Respectez le règlement à la lettre. N’approchez ni la cave, ni le grenier, et encore moins le dernier étage. Soyez toujours à l’heure. Ne traînez surtout pas dans les pattes des veilleurs, ni des cuisiniers et surtout : interdiction formelle de tracer le moindre signâcle sans mon autorisation. Est-ce bien clair ?
Cornélia hocha vivement la tête, avant de comprendre que ces préventions s’adressaient à Prospérine. La directrice consentit à les laisser tranquilles – pour le moment – et la porte s’ouvrit en douceur. Quand les claquements de talonnettes disparurent du couloir, Prospérine se vautra sur les vêtements qui recouvraient sa chaise de bureau.
Elles se turent un instant. Tout autour, la charpente grinçait et craquait à la lenteur d’une respiration ensommeillée.
— Circé n’est pas méchante, pépia Epona pour combler le silence. C’est juste… qu’elle est plus sévère avec Prosie et moi. C’est parce qu’on est de sa famille.
Sa nouvelle amie laissa échapper un gloussement sans souffle.
— C’est surtout parce que c’est notre troisième volière ! Quatrième, si on compte l’atelier d’été de l’an dernier.
La mâchoire de Cornélia s’ouvrit à en tomber par terre. Renvoyée quatre fois ? Comment était-ce possible ?! Elle n’avait jamais entendu ça, même dans son collège où, disait-on, les salles de retenue étaient toujours occupées. Quand on faisait partie de ceux dont les professeurs oubliaient parfois l’existence, avec des notes justes assez bonnes pour ne pas avoir de problèmes, et juste assez mauvaises pour rester dans l’ombre des premiers de classe, les convocations des parents et les expulsions n’étaient que des histoires à faire peur. Et à bien regarder Prospérine, avec sa petite mine souriante, ses jolies tresses et sa robe repassée, Cornélia ne la croyait pas capable de crime contre scolarité.
— Tu es une rebelle, en fait.
— Incomprise, plutôt.
L’appréhension se mêlait à la curiosité. Prosie arracha un graphisme épinglé à l’armature, à la mine un peu plus usée que les autres. Les coups de crayon s’organisaient en formes tantôt rondes, tantôt anguleuses, bordées de notes impossibles à lire. Elle froissa le papier, le jeta dans la corbeille – il en rebondit et atterrit au sol.
— Mais je m’en fiche, parce que dans un monde qui sait tout sur tout, les visionnaires n’existent pas. Et moi, je suis la plus visionnaire des visionnaires. Mes inventions feront le tour du monde.
Les trucs qu’elle gribouillait semblaient plutôt débarquer du siècle précédent, mais après tout, Cornélia ne s’intéressait pas à la mécanique.
— J’espère pour toi… gloussa-t-elle.
Prosie bondit de son siège.
— En attendant, je t’avais promis une petite visite de la Cigogne. Dépêche-toi ! Le beffroi, ce n’est pas la porte à côté.
— On ne va rien faire d’interdit, pas vrai ?
Elle ne reçut pour réponse qu’un sourire plein de malice. Une pointe d’excitation lui piqua le cœur ; quels secrets pouvaient bien renfermer cette drôle de bâtisse ? D’habitude, elle fuyait les conflits comme les cours de piscine en plein hiver. Mais là – et bien que la parole de Prosie ne s’accorde pas avec ses mésaventures passées –, elle voulait lui faire confiance. Au moins pour ce soir. Après tout, la Cigogne avait insisté pour les réunir. Elle semblait avoir toujours raison… et n’avait aucune raison de les mettre en danger.

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