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volume 1, Chapitre 7 « L'anneau de S'sahraz » volume 1, Chapitre 7

Nouvelle écrite dans le cadre de la quête Escale dans l'Archipel des Constellations, du camp d'écriture Encrépine 2026.

Contraintes : constellation du Serpent de Feu (feu - un anneau - un changement).

⭐ ⭐ ⭐ ⭐ ⭐

Artefact n° A-547-A

Description : un anneau représentant un serpent qui se mord la queue.

Origine : à déterminer

Histoire : artefact du culte de S’saharaz

Philomène déposa l’anneau oxydé sur son plan de travail. Elle vaporisa le produit et nettoya doucement le métal avec une brosse douce.

À côté d’elle, appuyé au bureau, Xavier observait avec attention chacun de ses gestes. Elle s’efforçait de rester concentrée sur sa tâche, mais la présence de son employeur et son attention extrême la mettait mal à l’aise. Habituellement, il ne s’intéressait pas vraiment à ce qu’elle faisait, mais, quand elle lui avait parlé de l’anneau, il avait absolument voulu être présent.

Quelques coups de brosse plus tard, le bijou apparut dans toute sa splendeur passée : l’or avait été sculpté en un serpent qui se mordait la queue. Les yeux de l’animal étaient sertis de minuscules pierres rouges qui luisaient sous l’éclat de sa lampe de travail. Certaines de ses écailles brillaient d’un éclat mordoré.

– Magnifique. Il symbolise Ourobouros ?

— Sans aucun doute, répondit le sorcier.

Philomène leva les yeux vers lui, avec un grand sourire.

— Je veux voir son histoire.

Le visage de Xavier se ferma.

— Certainement pas. C’est trop dangereux.

Philomène cligna des paupières, surprise par la violence de sa réaction. Elle avait déjà aperçu l’histoire de nombreux objets grâce à l’aide du sorcier et il n’avait jamais émis de protestations. Le sorcier fixait l’objet d’un regard orageux.

— Je n’étais pas certain qu’il s’agissait de cet anneau, murmura-t-il. Pourquoi l’ai-je conservé ?

Un soudain élan d’irritation envahit la conservatrice. Elle se carra dans son fauteuil et croisa les bras, en soupirant.

— Comme l’ensemble des objets de ce Cabinet de Curiosités. Comment pouvez-vous posséder autant d’artefacts et ne pas vous en souvenir ?

Il se redressa et lui jeta un regard surpris. Elle le soutint, mais ne put retenir le rosissement de ses joues sous l’intensité des prunelles du sorcier.

— J’ai besoin d’avoir une idée de son histoire, si je veux faire mon travail correctement.

— Je devrais m’en débarrasser, reprit-il, en tendant la main vers l’anneau.

L’horreur s’empara de la jeune femme à cette idée. Détruire un objet aussi précieux, aussi puissant ? Comment osait-il ? Philomène fut plus rapide et l’enferma dans son poing, le mettant hors de portée du sorcier. Le désir de le passer à son doigt l’envahit soudain.

— Quoi ?! Certainement pas ! Il est trop précieux, même si son passé est tragique !

— Posez-le ! s’écria Xavier, alarmé. Certains artefacts sont trop dangereux pour être manipulés !

Philomène se leva d’un bond et s’éloigna du bureau.

— Vous auriez dû y penser avant de me confier toute votre collection !

La colère enfla dans sa poitrine. Une part d’elle se demanda soudain pour quelle raison elle ressentait une émotion aussi forte envers son employeur. Xavier, les sourcils froncés, s’approcha d’elle, mais elle recula encore. Elle fit demi-tour et traversa en courant le hall d’entrée. Mais elle ne put aller bien loin. Elle eut soudain l’impression de s’enfoncer dans une épaisse mélasse, qui stoppa son mouvement,

mais pas avant d’avoir enfilé l’anneau. Xavier jura. Le visage pâle, les yeux écarquillés fixés sur un endroit qu’elle seule voyait, elle s’effondra. Juste à temps, il la reçut dans ses bras et accompagna sa chute, des syllabes chuintantes s’échappant de ses lèvres crispées. La litanie continua un long moment, alors qu’il serrait le corps tremblant de son employée dans ses bras.

* * * * *

Une chaleur torride enveloppe Philomène. Sur la peau sombre de ses bras nus perle une fine couche de sueur. Effarée, elle contemple ses poignets ornés de lourds bracelets dorés, qu’elle ne reconnait pas. À son annulaire repose l’anneau du Serpent de Feu. Ourobouros.

Autour d’elle, la maison du sorcier a disparu. Elle se trouve sur une plateforme de roche noire surplombant un énorme gouffre rempli de lave ardente. Au-dessus d’elle, un cercle de nuit étoilée au sommet d’une gigantesque cheminée, de laquelle s’échappent des fumerolles souffrées. Un grondement sourd envahissait tout l’espace et, de temps en temps, des langues de lave jaillissaient du cratère et léchaient les parois du volcan.

Philomène porte une toge blanche, dont les pans sont retenus par une broche et une ceinture dorée autour de la taille. Elle sent la chaleur de la roche sous ses pieds nus.

Elle aurait dû être terrifiée. Mais, au contraire, elle est apaisée.

— Hassaïl, entend-elle.

Elle se tourne vers l’acolyte qui se tient près d’elle et lui offre un sourire serein. La jeune femme à la peau d’un noir de jais s’incline avec un profond respect. Philomène perçoit alors l’odeur douceâtre de l’encens.

— Nous sommes prêtes, continue l’acolyte.

La prêtresse caresse la joue de son apprentie.

— Quoi qu’il arrive, restez derrière moi, ordonne-t-elle.

La jeune fille s’incline à nouveau et disparait du champ de vision de la prêtresse. Alors, Philomène lève les bras et déclame des paroles dans une langue gutturale qu’elle ne comprend pas. Elle perçoit les sensations de ce corps qui n’est pas le sien, la fébrilité et l’excitation de la prêtresse, mais elle ne contrôle aucun geste. La litanie s’élève dans le volcan, pendant un temps qui semble suspendu.

Soudain, le sol tremble ; le grondement devient explosion et la lave bouillonnante se soulève. Un énorme serpent déroule ses anneaux de basalte et de lave. Sa tête triangulaire, ornée d’une crête dorée, se penche vers la prêtresse. Ses immenses yeux rouges brillent d’un éclat furieux et de sa gueule ornée de dents tranchantes jaillit sa langue fendue.

— S’sahraz, clame la prêtresse. Ta loyale servante t’offre son corps et son âme ! Prends ce cadeau, ô dévoreuse de pêchés, maitresse du temps et du destin !

Le serpent penche la tête sur le côté, comme s’il réfléchissait. Philomène se sent scruté, comme si la déesse la voyait à travers la prêtresse.

— Intéressant, entendit-elle dans son esprit. Qui es-tu ?

Alors, la terreur s’éveille. Elle est en train de vivre un passé qui n’est pas le sien. Comment la créature peut-elle la percevoir ?

— Je suis S’saharaz, l’Ourobouros, le serpent du Temps. Le passé, le présent et le futur n’ont aucun ordre pour moi.

Philomène se recroqueville le plus loin possible de la déesse. Le serpent de feu soulève son crâne titanesque et ouvre grand la gueule. Une flamme en jaillit et engloutit la prêtresse. Mais, il n’y a aucune souffrance, seulement la béatitude de la femme qui offre son existence à sa déesse.

Philomène se sent alors éjectée, tirée hors du corps dans lequel elle s’est invitée. Elle voit alors la prêtresse, magnifique, le regard adorateur levé vers sa déesse, les flammes auréolant sa peau sombre, faisant briller ses bijoux.

Simultanément, elle sent des bras l’entourer et la serrer contre un corps chaud. Elle entend le battement rapide d’un cœur et la respiration forte de celui qui la tient. Xavier !

Les flammes disparaissent, en même temps que la déesse. Le volcan se calme. La prêtresse se tourne vers ses acolytes, qui toutes tombent à genoux et posent le front sur le sol chaud.

Philomène ne peut détourner le regard de la femme qu’elle a habitée quelques secondes auparavant. Sa peau, autrefois lisse, est recouverte d’écailles mordorées. Ses longs cheveux noirs subsistent, mais ses yeux ont pris la couleur rouge de la déesse et des griffes ont poussé au bout de ses mains.

Quand le décor se brouille et que la réalité reprend ses droits, la dernière image que Philomène garde de la prêtresse est son regard rivé sur elle, et l’étrange sourire qui déforme ses traits.

* * * * *

Extrait du journal personnel de Philomène :

« Monsieur Wolfsong m’a donné un jour de congé après ma… vision, mais je n’ai pas pu m’empêcher de revenir terminer mon travail dès le lendemain. J’avais cette étrange idée que, si je tardais trop, le sorcier allait détruire l’anneau ou s’en débarrasser. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais je trouve important qu’il reste dans la collection.

Ce que j’ai vécu était si intense et — soyons honnête — effrayant. J’ai déjà eu des visions issues d’autres objets (je n’en reviens pas moi-même, mais c’est devenu la norme dans mon travail…). Mais jamais les gens que j’y voyais n’avaient donné l’impression de me voir moi aussi.

Monsieur Wolfsong n’a pas voulu me donner davantage de détails, mais j’ai l’impression qu’il a déjà croisé cette déesse. Plus j’y repense, et plus je me dis que ce regard et ce sourire lui étaient destinés.

Cet endroit, je ne pense pas qu’il se trouvait sur cette planète. C’est sans doute l’une des autres dimensions que l’on peut atteindre par le Portail du dernier étage de la rotonde.

Ce matin, quand je suis entrée dans le Cabinet, l’anneau était posé sur le bureau, dans un coffret de métal et de verre. Xavier a dû passer la nuit à le fabriquer. Sur le pourtour, il a gravé des glyphes et des runes.

Xavier… Il a l’air épuisé. Il est pâle et j’ai bien remarqué les tremblements de ses mains. Je ne sais pas ce qu’il a fait exactement, mais je sais qu’il m’a protégé pendant ce pénible épisode. J’espère qu’il n’en gardera pas de séquelles.

Je vais essayer de ne pas trop l’inquiéter dorénavant. Je vais me concentrer sur des objets plus ordinaires… au moins pendant quelques semaines.

Déjà quatre mois que j’ai commencé cette mission, et j’ai à peine effleuré le quart de ses possessions. Comme si dès que j’en classais une, dix autres apparaissaient.

Tant mieux. Je ne suis pas prête à quitter cette maison. Et ce sorcier.


Texte publié par Feydra, 18 juillet 2026 à 17h06
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