Capsule 12
Ni pierre, ni vent
« Tu as l’air de bonne humeur ! », remarqua Bilaji avec un sourire.
Il ne pouvait pas le nier ; Zinler allait d’un pas léger peu commun. Qu’y pouvait-il s’il avait la visite d’un être cher ?
« Évidemment. Même si Kéjara est impératrice, elle est avant tout ma sœur. Je suis toujours heureux de la revoir. Cela fait un moment que je n’ai pas pu la retrouver.
— Toujours complices ? gloussa Bilaji.
— Toujours. »
Il lui adressa un regard pétillant qui se suspendit au balancier de la tresse verte au milieu du dos de la grande femme. Ils arrivèrent devant une porte grise aux motifs de marbre, évoquant généreusement la roche et la montagne. Zinler ne put s’empêcher de remarquer la coïncidence :
« C’est toi qui as choisi ce salon ?
— Oui, j’ai trouvé que cela s’accordait bien avec son aura.
— Je vois.
— Je… Je n’aurais pas dû ? s’inquiéta-t-elle, visiblement anxieuse d’avoir potentiellement commis une bourde.
— Au contraire, c’est un excellent choix. », la rassura-t-il, un mélange de reconnaissance et d’amusement tintant dans sa voix.
La tension de Bilaji retomba sur le champ ; elle savait reconnaître les indices qui, derrière le visage peu expressif de Zinler, révélaient ses émotions et ses pensées. Elle vint se placer tout près de lui ; il se mit légèrement sur la pointe des pieds. Leurs visages se touchaient presque. Elle se laissait hypnotiser par les étincelles dans son regard et ses cheveux bleu électrique ; il sillonnait d’un œil rêveur les volutes tatouées sur son visage et son crâne cuivrés.
« On devrait peut-être annuler notre moment de ce soir, si tu veux profiter de ta sœur, susurra-t-elle de sa voix profonde comme un vent au fond des gorges.
— Pas forcément, ça lui arrive de faire des visites courtes, lui murmura-t-il doucement. Je te tiendrai au courant. »
Il voulut rapprocher son visage, mais un doigt vint se poser sur son nez.
« Garde ça pour ce soir ou la prochaine fois. »
Elle frotta son nez au sien avec un clin d’œil espiègle. À regret, il se laissa retomber sur ses talons. Zinler avait beau ardemment le désirer, il ne ferait rien contre la volonté de Bilaji. Leurs mains restèrent en contact aussi longtemps que possible pendant qu’elle prenait congé. Il ne se tourna vers la porte que lorsqu’il la perdit de vue. Malgré son aspect et ses évocations minéraux, le battant s’écarta avec la légèreté d’un nuage.
Le salon était ouvert sur le ciel ensoleillé, ses murs couverts de mosaïque peignaient un paysage et une faune d’altitude de ses carreaux chatoyants. En dessous de ces fresques, des torrents et des cascades miniatures alimentaient des lacs minuscules dans des assemblages de roches et de petites pierres ; le tout baignait l’espace du son régulier et hypnotique des clapotis. Au centre, un bloc massif et carré faisait office de table basse, entouré d’un carré de bancs taillés à même la roche, garnis de coussins moelleux et tout aussi carrés.
Kéjara était calée dans un de ces sièges, les yeux rivés sur ses orteils qui jouaient distraitement avec le sable blanc et fin couvrant le sol de la pièce.
« Qui était-ce ? demanda-t-elle avec un regard et un sourire en coin alors qu’il posait le pied dans le salon.
— De quoi parles-tu ?
— Tu crois que je ne vous ai pas entendus derrière la porte ? »
Zinler déclara forfait dans un soupir, et prit place dans le banc en face de Kéjara, qui attendait ses explications avec un regard intense.
« Elle s’appelle Bilaji. Elle est là depuis moins d’un an. C’était une esclave destinée à être sacrifiée, mais nous l’avons sauvée.
— Et qu’est-ce qui t’a fait craquer ?
— Elle ne laisse rien ni personne lui marcher sur les pieds. Elle ne savait pas qui j’étais au départ ; elle me parlait sans filtre. J’adore ces échanges décomplexés entre nous. J’avais peur que notre relation change en lui révélant qui je suis, mais elle a juste ri. Je me sens libre avec elle.
— Je suis contente pour toi, mais j’espère que tes autres partenaires sont au courant.
— Bien sûr ! Ce sont même les seuls à l’être. Bilaji ne se sent pas encore prête à devenir un centre d’attention, donc nous essayons de rester discrets.
— Je ne comprends pas comment tu fais avec autant de relations pour t’y retrouver. C’est la cinquième, c’est ça ?
— Non. Huitième. »
Kéjara émit un râle étranglé, les yeux ronds comme des soucoupes. Elle articula avec difficulté, comme si la surprise lui avait coupé le souffle :
« Hu-… Hui-… Huit ?! M-… Mais… Co-… Com-… Comment ?!
— Je tombe juste amoureux. C’est tout. », expliqua-t-il simplement, son hilarité retenue à grand-peine dans sa gorge.
Elle retrouva vite contenance, son trouble précédent vite effacé. Elle reprit d’une voix calme :
« Ta vie sentimentale me dépasse complètement, mais tu as l’air heureux. C’est tout ce qui compte.
— Très heureux même. Assez parlé de moi, c’est rare que j’aie de tes nouvelles ces derniers temps. Comment ça se passe avec les Démons ?
— Oh… Ça…
— Il y a un problème, sœurette ?
— C’est en partie la raison de ma présence. J’ai besoin d’en parler, admit-elle avant de prendre une grande inspiration. Je songe à abandonner ma place à la tête de l’empire. »
Cette confidence prit Zinler tellement au dépourvu que son visage réadopta par réflexe ses traits stoïques. Kéjara avait baissé les yeux et la honte était lisible sur ses joues. Il n’y avait aucun doute : elle n’allait pas bien. Il ne l’avait jamais vue ainsi. Il voulait comprendre.
« Pourquoi ?… Il s’est passé quelque chose ?
— Non… Si… Tout le temps en fait.
— Je ne te suis pas. J’entends sans cesse que les Démons se portent bien. Qu’est-ce que tu veux dire ?
— De l’extérieur, oui. Mais à l’intérieur… “Il savait faire ça”, “Il faisait mieux ci”, “Le Père y arrivait”… Sans arrêt. J’essaie de ressembler à papa, mais ce n’est jamais assez bien… La plupart ne disent rien, mais leurs yeux parlent pour eux : je ne suis pas à la hauteur. Je m’acharne pour devenir meilleure ; à quoi bon au final ? Je ne l’ai jamais égalé de son vivant et j’ai l’impression, de plus en plus, que jamais je ne comblerai le fossé entre nous, même maintenant qu’il est… parti. »
Kéjara s’était recroquevillée sur son siège, sa tête enfouie dans ses genoux. Zinler ne l’avait jamais vue dans un tel état d’abattement, elle qui avait toujours incarné la bonne humeur et la détermination. Il contourna la table pour s’asseoir près d’elle. Passer un bras autour des épaules de sa sœur lui permit de sentir le mal-être qui la rongeait, qui écornait sa propre estime. Il aurait voulu trouver les mots, mais ceux-ci le fuyaient en cet instant. Il demeura silencieux, tentant de lui apporter un peu de réconfort à travers leur contact. Lorsque sa tête pivota, un voile de découragement et d’épuisement ternissait ses iris, flamboyants auparavant. D’une voix lasse, elle lui demanda :
« Comment, Zinler ? Ça se voit que les Anges te respectent et t’aiment. Comment y es-tu arrivé ?… Comment as-tu fait pour ressembler à maman ? »
Cette dernière question le fit tiquer. La raison du désarroi de Kéjara devint soudain plus claire. Pourquoi n’avait-il pas compris plus tôt ?
« Je ne suis pas comme maman.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? s’enquit-elle, l’air totalement perdu.
— Comme toi, tu voulais ressembler à papa ; moi, j’ai essayé de devenir comme maman. Puis il s’est passé quelque chose, avant que je n’enfile le manteau.
— Je m’en souviens. Je pensais que tu changeais d’approche.
— La vérité, c’est que j’ai arrêté. J’ai abandonné. »
Elle se redressa d’un coup, incrédule.
« Abandonné ?! Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?
— Exactement ce que j’ai dit : je n’essaie plus. Je ne serai jamais comme notre mère.
— Mais… C’est impossible… Alors pourquoi… ? »
Il lui tendit la main ; elle y déposa la sienne, incertaine. En refermant ses doigts, la prise de Zinler était ferme, pourtant empreinte de douceur.
« Ferme les yeux. »
Elle s’exécuta.
« Quand papa te prenait la main, que t’évoquait-il ?
— Une pierre… aux mille facettes et arêtes… à la fois dure et douce.
— Et maman ?
— Un vent qui caresse… calme ou tempétueux… mais toujours bienveillant.
— Qu’en est-il de moi ? »
Kéjara se figea, puis se concentra, sa main tâtonnant.
« Une perle… froide… lisse… mais si on s’en approche, elle révèle ses reflets nacrés… sa beauté. »
Zinler affichait un sourire sincère et un regard pétillant d’étincelles lorsqu’elle rouvrit les yeux.
« Je ne suis ni une pierre ni le vent, lui déclara-t-il. Je ne serai jamais ni l’un ni l’autre. En revanche, je suis devenu quelque chose que ni la pierre ni le vent ne seront jamais non plus. J’ai douté moi aussi, alors maman m’a parlé. Elle m’a dit que ni moi, ni toi, ni Ükazén ne seront exactement comme elle ou papa ; que c’était impossible ; que nous sommes chacun⋅e un peu des deux, mais surtout, bien plus ; que les enfants grandissent pour rattraper leurs parents avant d’apprendre à vivre pour les dépasser. Sœurette, tu dois apprendre à vivre.
— Comment dois-je m’y prendre ?… Par où dois-je commencer ?… Que faire ?…
— Toutes les réponses tiennent dans une seule question : qu’est-ce que toi, tu veux ? Pas papa, ni maman, ni les Démons, ni moi… juste, toi. »
Kéjara marqua une pause. Zinler lui laissa tout le temps dont elle avait besoin pour son introspection.
« L’empire est devenu ma maison. Je ne peux-… Je ne veux pas la laisser tomber en ruines. Même s’ils me mènent la vie dure, les Démons sont ma seconde famille ; je ne veux pas les abandonner.
— Dans ce cas, deviens impératrice. »
Elle eut un rire amer.
« Je le suis déjà, je te rappelle.
— Ce que je vois, c’est plutôt quelqu’un qui essaie de remplacer le Père, de l’imiter. Quelle impératrice désires-tu vraiment devenir ? »
Il avait choisi d’être direct, pas parce qu’il le voulait, mais parce qu’elle en avait besoin. Kéjara baissa les yeux, interdite. La vérité l’avait frappée de plein fouet. Elle s’avachit contre le dossier, puis contre son frère. Comment la blâmer ? Elle s’était tant échinée, pour entendre qu’au final, ses efforts avaient été mal dirigés. Qu’allait-elle faire maintenant ? Pleurer ? Crier ? S’énerver ? Un peu de tout ça ? Zinler connaissait déjà la réponse.
Rien.
Car ce n’était pas un aveu d’échec. Car elle ne s’était pas effondrée. Kéjara se trompait. Kéjara doutait. Kéjara se fourvoyait. Elle le faisait, comme tout le monde, mais il y avait une chose qu’elle ne faisait jamais, même si elle y songeait : laisser tomber.
Pleurer ? Elle prenait une grande inspiration.
Crier ? Elle serrait les dents.
S’énerver ? Elle raffermissait sa volonté.
Que faisait-elle à présent ? Même les Êtres qui agissaient comme des piliers pour les autres avaient besoin de soutien ; pour Kéjara, Zinler était ce soutien. Avec lui, elle pouvait se permettre ce moment de faiblesse ; une bouffée d’air, un souffle avant de reprendre ce qu’elle savait faire de mieux : avancer. Cette force, cette résolution, Zinler les admirait chez Kéjara ; tout comme il les avait admirées chez leur père. Il lui accorda ce répit afin qu’elle retrouvât l’énergie qu’il lui fallait. Ils restèrent ainsi sans un mot longtemps, enveloppés par le chant cristallin de l’eau et ses échos.
Elle se redressa lentement, droite et la respiration lente, profonde. Quoi qu’il se passât derrière ses paupières closes, elle avait la posture d’une femme qui regardait vers l’avant.
« On dirait bien que le plus dur reste à faire, dit-elle en ouvrant les yeux.
— J’en ai bien peur. Je n’ai aucun conseil à te donner, par contre, je sais que tu y arriveras.
— Merci frérot. Ça compte vraiment beaucoup pour moi. »
Elle l’enlaça dans une franche embrassade, dont la chaleur fit fondre tout soupçon qu’il pût subsister en lui.
« Tu peux rester quelque temps, si tu veux, proposa-t-il. Tu sais, pour réfléchir à tête reposée.
— J’aimerais, mais j’ai déjà dû ruser juste pour venir, regretta-t-elle. Je dois vraiment y aller.
— Je comprends, mais donne-moi de tes nouvelles. Je serai toujours là.
— Je le ferai, promis.
— Prends soin de toi, Kéjara.
— Toi aussi, Zinler. »
Elle recula pour se téléporter, puis s’arrêta.
« Tu sais que les Anges ne t’appellent plus “Roi”, mais “Guide” ?
— Oui, pourquoi ? »
Elle lui adressa un large sourire…
« Ils n’auraient pas pu mieux choisir. »
… puis elle disparut.
La nuit était enfin tombée avec sa couverture pailletée, laquelle se parait de tons bleu profond au gré du scintillement des étoiles. Cependant, on la remarquait à peine ; en effet, le Jardin des Constellations ne devait pas son nom à la voûte céleste, mais aux essences végétales nocturnes que l’obscurité tirait du sommeil. Chacune était organisée et plantée pour dessiner un motif ou une créature fantastique, auquel le vent insufflait vie quand les plantes et les fleurs se mettaient à danser. Une plateforme circulaire surélevée au centre permettait d’admirer le spectacle panoramique aux innombrables couleurs lumineuses.
Les Anges avaient régulièrement accès à l’enceinte royale pour profiter de cette vue, mais ce n’était pas l’un de ces soirs. Quand Zinler arriva sur le plateau, il ne trouva qu’une silhouette, accoudée à la balustrade. Bilaji avait ce visage apaisé de rêveuse, son regard envoûté par la valse des lumières, dont l’éclat projetait des reflets métalliques sur sa peau. Ces chatoiements faisaient ressortir ses tatouages noirs comme les nuits de son monde natal, où les ténèbres après le jour étaient synonymes de peur et de mort.
Être couvert de la tête aux pieds de ces lignes sombres constituait la marque d’un destin aussi tragique qu’injuste. Elle se souvenait très bien de l’horreur qu’elle avait ressentie, en réalisant qu’elle avait ingéré la drogue paralysante des prêtres ; de la douleur des aiguilles et de l’encre, qui l’avait condamnée au sacrifice pour un dieu, qui n’existait que dans le fanatisme de ses fidèles. Sans son caractère et sa rage de vivre, elle n’aurait pas survécu assez longtemps pour être sauvée.
Zinler se rappelait très bien son arrivée, plus farouche qu’un animal sauvage et gagnée par la terreur lorsque le soleil plongeait sous l’horizon. Personne n’avait pu l’approcher. Puis il était venu à elle, comme n’importe quel Ange avant lui. Il avait tout de suite senti que ses tempêtes n’étaient pas motivées par la malveillance, mais la peur et l’incompréhension ; elle avait cru sa vie encore en danger. Il lui avait laissé le temps, sans broncher, et la femme apeurée avait fini par réaliser son erreur, s’ouvrir à lui. Puis aux autres. Lorsqu’elle lui avait fait confiance pour affronter la nuit à ses côtés, il l’avait menée dans ce Jardin, afin qu’elle réalisât que la vie pouvait s’épanouir et briller dans l’obscurité. Que tout ce dont elle avait besoin était de trouver sa propre lumière.
Zinler s’approcha de Bilaji, partagé entre l’envie pressante d’être à ses côtés et le désir de se gorger de la vue qu’elle lui offrait. Il s’accouda auprès d’elle, tout en veillant à ne pas briser sa contemplation. Elle sortit finalement de sa rêverie, et combla l’intervalle léger qui les séparait encore.
« Alors ? Comment ça s’est passé ?
— Pas comme je l’avais imaginé.
— Raconte.
— Kéjara cherchait quelqu’un à qui parler. Prendre la suite de notre père l’a poussée à bout.
— Et tu as su l’écouter ?
— Oui, et je pense même avoir réussi à l’aiguiller dans la bonne direction. Ça va lui demander du temps, mais elle a retrouvé l’énergie pour avancer.
— À nouveau, tu as été le Guide qu’il lui fallait. Fidèle à toi-même. »
L’index de Bilaji se baladait distraitement sur une ligne de son bras. Elle avait haï ses tatouages ; la raison d’un combat quotidien. Elle avait rêvé de s’en débarrasser. Elle avait partagé ce désir… non, ce besoin avec lui. Les deux ne se doutaient pas qu’ils rejouaient la même scène dans leur tête. Zinler avait dit :
« Je peux les effacer, mais en es-tu sûre ?
— Bien sûr ! Quelle question ! Tu voudrais que je les garde ?
— Je n’ai aucun droit d’exiger une telle chose. Cette décision n’appartient qu’à toi. Peu importe mon avis, je veux juste que n’aies aucun regret.
— Et moi, je veux connaître ton avis. Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? »
Il avait alors tourné la tête vers le soleil levant, et s’était exprimé ainsi :
« S’ils sont censés représenter ma destinée de sacrifice, le souhait d’un dieu voulant ma mort, je crois que je les garderais. Pour me rappeler à son bon souvenir ; pour rouvrir les yeux chaque jour, contempler le matin et lui cracher au visage : “Je suis toujours vivant. Viens me tuer si tu peux.” Il se rappellerait alors que je suis mon propre maître, et qu’il n’a aucun pouvoir. »
Depuis ce jour, Bilaji aimait ses tatouages ; le trophée d’une victoire quotidienne.
« Zinler… »
Il vit la main de Bilaji l’approcher sur la balustrade. Il joignit la sienne et leurs doigts s’entrelacèrent. La douceur de sa partenaire était timide et maladroite. Lorsqu’il porta son regard à son visage, la force qui en irradiait habituellement s’était retirée ; ses prunelles vertes le couvaient d’une affection soucieuse.
« Je ne peux pas guider comme tu le fais, mais je peux écouter. Si tu veux parler… »
Cette attention l’émut profondément. Il débordait tellement de joie et d’amour qu’il ne pût se retenir de se blottir contre elle, lui arrachant un petit cri de surprise. Il murmura dans son cou :
« J’ai effectivement quelque chose à dire. Merci. À toi. À vous tous⋅tes. J’ai la chance d’avoir rencontré huit Êtres incroyables, qui me donnent plus d’énergie que je ne pourrai jamais dépenser. Je suis heureux grâce à vous. Je peux être le Guide chaque jour grâce à vous. Et Bilaji, tu es une source d’inspiration et d’admiration. Je suis subjugué par ta volonté, ta résilience et ta liberté. J’aimerais être aussi spontané que toi. Tu es une femme extraordinaire. Merci de m’avoir offert une place dans ton cœur. »
Bilaji avait le feu aux joues et un tambour dans la poitrine. Elle devait restreindre ses bras puissants de serrer davantage son amant. Cette joie partagée semblait gagner les Constellations, dont l’agitation et les bruissements s’intensifièrent. Lorsqu’ils s’écartèrent, les yeux de Zinler la suppliaient langoureusement, pourtant il ne fit aucun geste pour la presser. Le respect, cette chose si simple, si complexe, lui avait toujours été refusée ; on lui avait appris qu’elle n’avait été qu’une chose. Zinler lui avait fait découvrir le droit de poser des limites et dire “non” sans craindre les conséquences, le droit de s’exprimer sans être réduite au silence. Il lui avait accordé cette chose si simple, si complexe, mais si normale ; il lui avait montré qu’elle était une personne.
« J’ai moi aussi quelque chose à te dire, mais j’ai une autre à te montrer d’abord. », lui annonça Bilaji.
Elle s’éloigna de quelque pas. Après une courte réflexion, elle sauta sur la balustrade et fit face à Zinler, qui l’observait avec une légère nervosité. Elle ferma les yeux en écartant les bras. Soudain, une pâle lueur blanche aux teintes de jade illumina la plateforme. Zinler s’émerveillait devant le spectacle qu’elle lui offrait, avec son halo au-dessus de sa tête et ses ailes éthérées, qui flottaient dans son dos. La lumière qu’ils projetaient paraissait pourtant bien faible à côté des tatouages, dont les abysses ténébreux s’étaient métamorphosés en rivières éclatantes, visibles même à travers les vêtements de Bilaji. Ses paupières s’étaient rouvertes sur un regard étincelant tel des gemmes, qui se riait de la nuit, alors qu’elle éclipsait les étoiles et les Constellations.
« Ta Forme Angélique… murmura-t-il comme envoûté.
— Tu es la première personne à la voir. Je l’ai atteinte récemment ; je me sens enfin comme une vraie Angesse. »
Elle glissa jusqu’à lui, portée comme une plume dans l’air calme. Elle se triturait les mains lorsqu’elle reprit la parole :
« Je suis prête.
— Prête ?
— À sortir de l’ombre. À marcher dans la lumière à tes côtés. À te soutenir ouvertement. Je suis prête à devenir ta concubine… si tu le veux bien. »
Le visage de Zinler devint l’incarnation du bonheur, ses émotions perlant au coin de ses yeux.
« Oui… Évidemment que je le veux ! »
Elle lui ouvrit les bras avec impatience ; il ne la fit pas attendre. Il se jeta à son cou et l’embrassa fougueusement. Elle lui faisait tourner la tête comme elle le faisait tournoyer dans les airs, au milieu des Constellations qui dansaient de joie.

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