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volume 1, Chapitre 6 « 7 - Le poids de ceux qui partent » volume 1, Chapitre 6

Capsule 7

Le poids de ceux qui partent

Je la déteste. Tout le monde l’adore. Pas moi. Ils disent que, grâce à elle, tant de vies ont été sauvées. Moi, je n’ai jamais pu apprendre à connaître mon père. À cause d’elle. C’est de sa faute s’il est mort. Il s’est sacrifié pour lui servir de marche vers la légitimité. Pourquoi, papa ? Pourquoi ? Tu as pensé à maman ? À moi ? Je te reposerai la question quand nous viendrons te voir. Je prierai pour avoir une réponse, comme chaque fois. Et comme chaque fois, je partirai bredouille. La déception est familière, après dix ans du même manège. Qu’est-ce qui me prend d’espérer que cela change cette année ? J’aide maman à finir de préparer les offrandes pour demain ; nous partirons au petit matin pour le mémorial.

Mon humeur s’accorde avec la luminosité blafarde au-dehors. Le soleil et sa chaleur se sont retranchés derrière un rempart cotonneux, infranchissable et ininterrompu jusqu’à l’horizon. Maman a de nouveau mis son fin voile noir et translucide. Elle a beau affirmer le contraire, elle n’a toujours pas fait ton deuil, elle non plus. Nous avons tout pour te rendre visite ; elle nous transporte dans cette fameuse plaine. Celle où tu es parti et d’où tu n’es jamais revenu.

Nous apparaissons à l’extérieur, évidemment, du site funéraire. Ma fascination demeure inchangée à chaque visite. Ce lieu de mémoire est gigantesque ; il faut de la place pour placer des dizaines de milliers de stèles. Tant de sacrifices pour sauver l’empire… et toi, tu es au centre du cercle de dômes, sous une immense sculpture en mémoire du jour de la victoire, avec les autres martyrs qui ont fait front contre la haine. Je ne connais que l’histoire qu’on m’a racontée, mais imaginer ce que tu as vécu ici à partir de ce simple récit suffit à me mettre un nœud dans la gorge.

Vous n’étiez qu’une poignée aux côtés de cette femme… contre une armée assoiffée de sang… notre sang… Les questions reviennent me hanter. Ce n’est pourtant pas la première fois, je dois toujours retenir mon cœur de remonter s’épancher. Qu’as-tu ressenti face au raz-de-marée qui bouillonnait de te balayer ? As-tu pensé à moi pour essayer de tenir ? As-tu seulement pu te souvenir de moi, au milieu de la tempête ? Avant de mou-… Je me mords violemment la lèvre et verrouille mes paupières de toutes mes forces. Je refuse de pleurer ! Pas encore ! Tu n’as plus trois ans, Vularèvan ! Grandis, à la fin !

« Mon chéri, ça va ? »

Je sursaute à la voix de maman. Je rouvre les yeux. Elle est penchée sur moi, visiblement très inquiète. Elle saisit mon visage.

« Mais… Tu saignes ! »

La douleur et le goût inhabituel dans ma bouche me font comprendre que j’ai mis beaucoup plus de force que je ne l’imaginais… Elle passe un doigt sur ma plaie, que je sens se fermer à son contact, puis sort un mouchoir blanc pour éponger les quelques gouttes noirâtres sur mon menton. Elle le range et me répète avec un sourire triste, en chuchotant et en massant mes épaules :

« Ça va aller, mon grand. Ça va aller. »

Je veux lui dire que je ne suis plus un gamin… mais je reste silencieux. C’est uniquement parce que ma langue refuse de m’obéir, pas car ça me fait du bien ! Maman se relève et ramasse le panier d’offrandes, et tout prenant ma main, me demande avec la même douceur :

« On va voir papa ? »

Hé ! Je ne suis plus un bébé ! Lâche ma… Lâche… Pourquoi je n’arrive pas à me dégager ? Pourquoi ça me soulage de sentir son contact ? Je déteste être comme ça… Nous quittons la zone de téléportation en silence, en direction d’une des nombreuses arches servant d’entrée dans le mur végétal ceignant le cimetière. Ce patchwork aux cent essences et couleurs m’hypnotise toujours. Comment ce lieu dédié au repos des défunts, au milieu d’une plaine désertique de roche exsudant la mort et la désolation, avait pu devenir une oasis de vie ? Personne n’a la réponse, mais la légende, parmi les nombreuses hypothèses qui circulent, que je préfère, raconte que le Père, empli de chagrin par le trépas de tous ces démons durant cette terrible bataille, pleurerait tous les soirs sur la nécropole, irriguant et fertilisant le sol pour fleurir les tombes de Ses enfants. J’ignore si c’est vrai ; je m’en moque. Cette pensée m’apaise, car, malgré Son Grand Sacrifice, cela voudrait dire qu’Il veille toujours sur nous, et sur toi… Je Lui adresse une prière tous les jours, tu sais.

Nous pénétrons enfin dans le sanctuaire, sur le chemin de mosaïque qui file tout droit vers le monument central. Là où tu reposes. Il nous faut quelques minutes pour t’atteindre. Il n’y a, pour ainsi dire, personne. Tout le monde attend la journée de Commémoration des Martyrs pour honorer les êtres chers disparus. Nous venons toujours avant de nous recueillir tranquillement. C’est ce que dit maman ; j’ai compris assez vite la vraie raison : ce n’est pas pour trouver le calme, c’est pour échapper aux questions ; ce n’est pas pour fuir la foule, c’est pour éviter une personne qui sera immanquablement là… Pour me préserver. Je remonte des yeux la liste des Braves, en lettres d’argent étincelant, sur l’énorme roche noir veinée de blanc, où trône la sculpture commémorative. Inspirer. Expirer. Inspirer. Expirer. Armé d’un courage fébrile, je lève enfin mon regard vers toi. Ta statue montre dans les moindres détails ton armure éventrée, tes blessures fatales, la hallebarde amochée que tu n’avais plus la force de manier… Pourtant, tu es debout, la tête haute, le défi rugissant dans tes iris de pierre et ta bouche figée. Le tout culmine dans ton bras levé devant toi, paume ouverte tournée vers le ciel, comme tenant quelque chose. Je sais très bien de quoi il s’agit, comme tout le monde : la Lumière du Père, le Phare qu’Il nous a laissé. On raconte que tu l’as portée jusqu’au bout, incarnant à toi seul la fierté de notre peuple. J’essuie ma vision brouillée par les larmes qui montent. Je t’admire, mais j’aurais tellement préféré que tu restes à nos côtés ! J’imprime longuement ton image dans ma mémoire, à nouveau.

Mes yeux dérivent vers ton côté. Ton autre bras est jeté en travers de ses épaules, pour te soutenir, soi-disant. Bien sûr qu’elle est là, sur un monument aux morts, bien que vivante… Ses cheveux ondulés violets, sa peau mauve, ses iris rosés, ses mains griffues, elle aussi est gravée dans ma mémoire, comme une tache indélébile profanant ton souvenir. Je sens l’orage gronder en moi, ses nuages toujours aussi noirs. Et avec cette tourmente, les questions qui me hantent résonnent en échos sinistres. Pourquoi, papa ?

« Vularèvan… »

La voix de maman est hésitante, comme si elle cherchait ses mots.

« Je sais à quel point c’est dur à accepter… Mais… l’impératrice… elle a… »

AH NON ! Tu ne vas pas recommencer, maman ! Mes yeux doivent vraiment lancer des éclairs, vu son sursaut et son hoquet de surprise. Je ne devrais pas darder un regard aussi mauvais sur ma propre mère, mais c’est plus fort que moi ! Je croyais qu’elle avait définitivement arrêté d’essayer de me “raisonner”. J’avais tort visiblement ; et de tous les temps et lieux pour le faire, elle avait bien sûr choisi ici et maintenant ! Elle se détourne, penaude, pour se recueillir. La tristesse qui tire ses traits suit à ce nouvel échec transperce mon cœur. Je m’excuserais, si la fureur n’étranglait pas ma compassion et mon empathie. Mes pensées sont un ouragan. Pourquoi mourir pour elle ? Pour la gloire des démons ? Pour sauver qui ? Moi ? Maman ? Kéjara ?… Je refuse de l’appeler impératrice. Elle aurait très bien pu se débrouiller seule ce jour-là ! Tout le monde sait à quel point elle est puissante ! Oh, elle avait besoin que ses sujets loyaux meurent pour elle pour se faire accepter, c’est ça ?! Qu’on la mette sur un piédestal où elle n’a pas sa place ?! Pourquoi c’est elle qui vit ?! C’est de toi que j’ai besoin !… Mais tu n’es plus là… Je rumine mes sentiments se contredisant et me déchirant dans une lutte sans merci.

« Je vais aller rendre visite à des amis. Prends tout le temps qu’il faut, mon chéri. »

Le timbre légèrement éraillé de maman m’arrache à ma torpeur. Elle avait perdu beaucoup d’êtres chers en un jour… Ma réaction à son égard plus tôt me revient. Je dois m’excuser, lui dire que je l’aime… Mon corps boude et reste immobile sans esquisser le début d’un geste.

« T’as peut-être treize ans, mais t’en as toujours trois dans ta tête ! »

Cette gifle que m’a assénée mon amie il y a quelques jours, après un énième coup de sang de ma part, revient me frapper. Elle a raison. Oh que oui, Vularèvan. Oh que oui… Je suis un gamin… Un orphelin… Et surtout… Un crétin. Je peux pas pardonner à une personne, donc je blesse ceux qui m’aiment ? Ceux que j’aime ? Je tombe au sol. Ma tête s’enfonce dans mes genoux. J’ai honte. J’ai mal. Qu’est-ce que tu dirais si tu étais là ?

Tu me manques…

Mes yeux piquent ; mes genoux sont trempés ; tout ce que je m’étais promis de retenir déborde… Mais qu’est-ce que j’essayais de te prouver ? Je ne suis pas digne de toi… Papa… Je voudrais disparaître, là, tout de suite… Pardon…

« Petit, ça va ? »

Une main s’est posée doucement sur mon épaule. Je déterre ma tête de sa cachette. L’inquiétude qui irradie à travers ce contact s’amplifie, quand je la regarde. Je dois avoir une mine affreuse. Elle est encapuchonnée dans un long manteau noir ; je ne vois pas son visage. De toute façon, ma vision est floue pour l’instant.

« Tu viens rendre à quelqu’un ? »

La patience et la tendresse dans question me réchauffent. J’essaie de lui répondre de mon mieux, avec ma gorge qui gratte :

« … Oui… À papa…

— Tu veux bien me dire comment il s’appelait ? »

J’ouvre la bouche pour lui répondre, et la referme aussi sec. Je le sais, je le sens ; si j’essaie de prononcer ton nom, je vais craquer avant d’articuler le moindre son. Pardon, papa… J’attends nerveusement que cette personne repose sa question, trop conscient que je ne saurai pas réagir. À ma surprise et mon soulagement, elle tapote gentiment mon épaule sans réitérer sa demande. C’est étrange, ce geste silencieux envoie des vagues réconfortantes dans tout mon Être. Comme si elle me comprenait plus profondément que des mots ne pouvait l’exprimer. Comme si nous avions plus en commun que je ne l’imaginais. Elle finit par se relever, à mon grand regret. Elle observe longuement le mémorial, aussi immobile que l’ouvrage minéral… Non. Sa main gantée tremble légèrement ; je devine un petit objet dans son poing fermé. J’entends une discrète, mais longue inspiration.

« Il est grand temps que je me mette au travail ! La statue de ce héros ne va pas se nettoyer toute seule. »

Ce héros ? Malgré la présence de Kéjara sur le monument, c’est de toi qu’elle parle ! Elle a piqué ma curiosité.

« Vous venez laver la statue ?

— Oui, tous les ans, avant la Commémoration.

— Je viens aussi tous les ans et c’est la première fois que je vous vois…

— Habituellement, j’attends que la date soit plus proche, mais je n’aurai pas le temps de le faire plus tard cette année.

— Il y a des gens ici que vous connaissiez ?

— Oui. Tellement… »

Je sens le poids écrasant dans sa voix. Je me sens idiot à côté d’elle, moi qui n’aie qu’une personne à pleurer… Elle se baisse à mon niveau ; son visage est toujours plongé dans l’ombre de sa capuche. Elle me murmure sur le ton de la confidence :

« Je vais t’avouer un secret. Garde-le pour toi. Je ne comprends pas pourquoi on a voulu représenter l’impératrice avec lui. Ce mémorial est pour honorer les disparus, et sa présence ne me facilite pas la tâche. »

Ai-je bien entendu ?! Je ne savais pas que je pouvais ouvrir les yeux aussi grands, estomaqué. J’ai toujours cru que j’étais le seul à penser ça. Avec un sourire complice, je m’empresse de lui assurer :

« Personne n’en saura rien. »

Elle glousse discrètement en se relevant, puis s’élève dans les airs. Je la contemple pendant qu’elle s’affaire avec habileté. Vu sa maîtrise, je suis sûr qu’elle pourrait se contenter d’englober ta silhouette de flux et finir instantanément. Au lieu de ça, elle fait glisser ses mains chargées d’Énergie au-dessus de chaque parcelle de roche, patiemment, avec considération et respect. J’aimerais vraiment l’aider, mais je suis incapable de l’imiter ; je ne sais pas encore voler pour commencer. La minutie dont elle fait preuve est envoûtante ; le temps semble s’écouler et filer sans que je m’en rende compte. Son labeur achevé avec toi ; elle enchaîne avec Kéjara, avec laquelle elle paraît bien plus expéditive. Pendant qu’elle s’en occupe, je redécouvre ta statue. Maintenant qu’elle est propre, l’aura que tu dégages est totalement différente. Tu as retrouvé des couleurs, tant de détails que j’avais oublié ressurgissent. Je m’attends à chaque seconde à te voir t’animer sous cette forme gigantesque si organique, bien que minérale. Mon admiration se gorge de ta majesté retrouvée. L’inconnue redescend déjà. Même si Kéjara est plus présentable, elle fait pâle figure à côté de toi ; elle n’a clairement pas reçu autant d’attention. La femme en noir se place à mon côté, mains sur les hanches, et lance :

« Pas trop mal, non ?

— C’est magnifique, lui soufflé-je, admiratif.

— Merci. »

Nous laissons, un moment, le silence s’installer. Mon cœur reste lourd, mais la dame avec moi le rend moins dur à porter. Elle m’intrigue. Comment peut-elle me faire me sentir ainsi ? Je brûle d’en savoir plus sur elle. Je tente, incertain de sa réaction ;

« Vous avez dit tout à l’heure que vous avez, vous aussi, perdu des êtres chers.

— Oui. Beaucoup.

— Qui étaient-ils pour vous ? Si vous voulez bien me le dire… »

Elle va me rembarrer, je le sens. À nouveau, elle me surprend ;

« Ils étaient tous différents. J’en connaissais certains très bien, d’autres assez peu en vérité. Mais ils avaient tous quelque chose en commun.

— Quelle chose ?, demandé-je, incapable de dompter ma curiosité.

— Je les considérais tous comme ma famille. »

Oh ! Je porte vivement ma main à ma poitrine. Le ton de l’inconnue avait imperceptiblement changé, cependant, la mélancolie et la tristesse émanant d’elle m’ont fait l’effet d’un étau douloureux. C’est si dur… puis je réalise. Que cette sensation n’est qu’un écho de ce que cette femme ressent. Elle doit souffrir le martyr. Comment fait-elle pour ne pas s’effondrer ?

« J’y étais, tu sais, à cette bataille. Beaucoup sont morts sous mes yeux. Je n’ai rien pu faire pour les sauver. Tous les noms gravés sur le mémorial… Je les connaissais personnellement. »

Mais alors… Elle te connaissait ! Je me laisse emporter par l’élan de cette révélation ;

« Papa fait partie des Braves ! Il s’appelait… »

Ma voix s’étrangle. Mes larmes jaillissent et l’émotion me prend aux tripes. Je pensais que sa présence m’avait redonné assez de courage ; je me trompais… Je sens deux mains cueillir mon visage et essuyer mes joues humides.

« Tu n’arrives pas à accepter qu’il soit parti. Tu trouves ça injuste. Tu ne comprends pas pourquoi. Tu aurais juste voulu lui dire au revoir. Ça fait mal. On aurait dû le sauver ; tu es rongé par la rancune et cela garde cette blessure au fond de toi à vif. »

Co-… Comment… Comment sait-elle ? Elle semble avoir entendu ma question silencieuse, car elle me répond :

« Je suis comme toi. J’ai perdu mon père dans des circonstances similaires. Pas durant cette bataille, bien avant. Il s’est sacrifié. J’ai tourné en rond pendant longtemps, en cachant mon chagrin et ma colère, à me demander s’il avait pensé à moi en accomplissant son geste pour quelque chose de “plus grand”. »

Ses paroles résonnent en moi comme l’écho de mes propres pensées.

« Je n’ai jamais eu la réponse. Alors j’ai cherché. Dans mes souvenirs. Dans ce qu’il a laissé. J’ai marché dans ses pas, en espérant trouver la raison.

— Est-ce… Est-ce que vous… vous l’avez trouvée ?, parviens-je à articuler d’une voix rauque.

— Oui. »

Je sens que c’est difficile pour elle d’en parler. Pitié, j’ai besoin de savoir ! Mais je ne peux pas lui demander ; je vois bien que cela la fait souffrir. Son visage a beau être caché, je sens son regard plongé dans le mien. Même la légère brise qui soufflait jusqu’à présent semble retenir son souffle. Elle paraît parfaitement immobile, pourtant ses mains sur mes joues la trahissent : elle frémit. J’entends une profonde inspiration, puis d’une voix basse, presque murmurée, elle me confie :

« “Affronter la mort pour mon peuple, c’est un fardeau trop lourd pour moi. Par contre, donner ma vie pour ma famille, je n’hésite pas une seule seconde. Si l’univers entier leur refuse un avenir heureux et libre, il devra me passer sur le Corps, l’Esprit et l’Âme. C’est ça, être Sinilodjil, être parent.” C’est ce qu’il m’a dit en expirant dans mes bras. Il a sauvé les Démons, car il se battait pour son fils et sa Sinilodjil. »

Est-ce vrai, papa ? C’est ce que tu pensais ? Tout en me faisant cette révélation, elle s’est mise à trembler visiblement. Je prends ses mains. Elle s’est fait violence pour que j’entende cette sagesse. À moi maintenant de lui apporter un peu de paix.

« Merci, du fond de mon Être, lui dis-je, tentant de lui donner du réconfort en frottant ses doigts.

— Tu n’as pas besoin de me remercier, me répond-elle d’une voix légèrement chevrotante, mais pleine de reconnaissance. Répéter ces mots à celles et ceux qui en ont besoin, c’est ce qu’il aurait voulu. Mais je dois encore le faire pour son fils. »

Je ne la presse pas davantage. Elle m’a sauvé ; elle a levé un voile de douleur qui étouffait mon cœur depuis des années. Nous nous relevons et te faisons face à nouveau. Ton visage de pierre m’apparaît sous un autre jour. Ton expression de défi brille comme un avertissement à quiconque nous voudrait du mal, à moi et maman.

« Je le jure, sur mon honneur, que cette année, après la Commémoration, j’irai voir ton fils, ta Sinilodjil, et leur transmettre tes ultimes pensées. »

J’observe la femme du coin de l’œil. Son ton grave et solennel m’interpelle. Son visage encapuchonné est levé vers toi, comme si elle te parlait… Une minute… Elle TE parle ? Elle arrache son gant gauche, révélant une main mauve, avec pour ongles des griffes, qu’elle lève devant elle, au-dessus de sa tête, paume tournée vers le ciel tenant la Lumière du Père, rose auréolée de pourpre. Le Salut des Démons. Elle reprend la parole d’une voix forte, prête à se briser à chaque mot :

« Tu m’as demandé de faire de l’empire un lieu où il pourrait grandir et s’épanouir libre. Un havre où il pourrait rire en courant sous le soleil et s’endormir sous les étoiles avec le sourire. Ai-je réussi, Losãntir ? Ce monde est-il devenu la maison que tu voulais pour Vularèvan ? »

Je n’en crois pas mes… Non… C’est… Ça ne peut pas…

Comme répondant à sa question, un rayon perce la voûte nuageuse et t’illumine, tandis qu’une soudaine bourrasque rabat la capuche de l’inconnue, dont l’identité ne fait désormais plus aucun doute. Le visage de Kéjara reste stoïque, mais ses yeux hurlent d’une souffrance contenue, à côté de laquelle la mienne paraît bien insignifiante. Pourtant, je la hais ! Je la hais. Je la hais… Je la hais ? Vraiment ? Après ce que j’ai vu ? Après ce qu’elle a fait ? Je n’ai jamais agi que pour cracher mon venin. Elle rend hommage aux morts, s’arrête pour s’occuper des vivants, rouvre ses plaies pour soigner la mienne… Pour qui je me prends ? Pas étonnant que tu lui aies donné un signe. Pas étonnant que la lumière vous enveloppe, alors que je reste dans l’ombre. À l’image de son geste, elle lave ton nom ; je le ternis, comme je viens voir ton souvenir terni par le temps. Le temps… ou moi ? J’ai trop honte pour continuer à vous regarder, toi et elle… Mes yeux sont ancrés à mes pieds. Mes poings sont serrés. Je veux frapper. Me frapper. Cogner ce visage qui ne sourit ni ne rit. Mutiler cette bouche qui se complaît à vomir sa haine. Exploser ces mains qui cherchent la moindre excuse pour se défouler. En réalité, la personne que je déteste le plus…

… c’est moi-même.

Mon bras se lève et prend de l’élan, avant de propulser mon poing vers mon visage. Ça va faire mal… mais je l’ai mérité. Mes paupières se sont closes d’anticipation. Je sens l’impact dans mes phalanges, mais pas dans ma tête. Intrigué, j’ouvre les yeux. À quelques centimètres, ses iris au niveau des miens me fixent avec compassion et pitié. Ma main repose contre la sienne. Je l’ai frappée… J’essaie de la retirer, mais elle l’a saisie et la retiens. J’essaie de me dégager ; elle est trop forte ! Pourtant, elle ne me fait pas mal ; elle prend même garde à ses griffes… J’arme mon autre bras et tente à nouveau de me mutiler. Elle recommence et intercepte le coup… et le piège lui aussi. Laissez-moi ! Lâchez-moi ! Je me débats de toutes mes forces. Si mon corps souffre suffisamment, peut-être que j’arrêterai de sentir mon cœur. Elle doit me libérer ! J’essaie de le lui dire, mais je ne produis que des sons désarticulés.

« Non. Quoi que tu ressentes, non. »

Sous sa compassion et son inquiétude, la conviction étincelle dans ses pupilles. Très rapidement, je m’épuise… Vidé… Je m’effondre à genoux.

« Je ne te laisserai pas te flageller. Ça ne te soulagera pas ; tu vas juste empirer le mal-être qui te ronge. »

Mon corps est saisi de tremblements incontrôlables. Ne me regardez pas comme ça, par pitié ! Je ne le mérite pas ! J’ai passé dix ans à être une ordure ! Envers vous ! Ma voix est noyée dans mes sanglots, je n’arrive pas à articuler. Je ne distingue plus son visage à travers le voile sur ma vision. Je sens soudain une étreinte chaude m’enlacer, et une main passe dans mes cheveux.

« Chut. Je sais. N’y pense plus. Vide ton cœur. »

Non… Comment faites-vous pour me montrer autant de bonté ? Je regrette tellement ! Comme une écluse cédant, je déverse tout sur son épaule. Ma peine, ma colère, mes regrets, ma honte… Elle ne m’abandonne pas un seul instant, ma bouée dans ce torrent qui se libère et me libère. Le flot finit par se tarrir. Quand cela arrive, mes yeux et ma gorge sont en feu. Malgré ça… Je me sens bien, plus léger. Kéjara… L’impératrice me relâche. Je lis le soulagement sur son visage. Elle a retenu ses larmes.

« J’aurais dû réaliser plus tôt. Je suis désolée d’avoir été aussi pusillanime, Vularèvan. »

Je ne comprends pas où elle veut en venir. Que veut-elle dire ?

« Ce que je t’ai raconté, je n’ai jamais eu le courage de venir te le révéler avant. J’avais peur. De flancher. De craquer. La simple pensée de cette bataille suffit à me couper les jambes, encore aujourd’hui. La Commémoration est un supplice pour moi. Venir rendre hommage avant m’aide à retrouver un peu de la force que ton père m’a donnée. »

Du coin de l’œil t’adressant un regard, elle reprend :

« Il ne m’a pas juste aidé à trouver ma place : il m’a faite impératrice, Première après le Père. Je le lui dois. »

Une larme coule sur sa joue lentement. Porte-t-elle autant de poids que Kéjara sur ses épaules ? J’essaie de parler une nouvelle fois, et ma voix semble être revenue, bien que sonnant bizarrement : 

« Vous saviez qui j’étais ?

— J’ai compris en arrêtant ton poing. J’ai vu ce que tu as vécu, ressenti… Je te demande pardon.

— Mais… je vous ai méprisée. J’ai été…

— Ce ne serait probablement pas arrivé si je n’avais pas été couarde. J’ai ma part de responsabilité. Tu souffrais, et je n’ai rien fait. Comment pourrais-je m’excuser ? »

Je ne sais pas quoi répondre… Je cherche sur ton visage. Qu’est-ce que tu ferais ? Elle se sent coupable de ce que je suis devenu. Malgré tout ce qui repose sur elle, elle a le courage d’assumer cela en plus. Le courage… Même si cela ne justifie en rien mon comportement, son long silence m’a causé beaucoup de douleur. Et pourtant, je pense savoir ce que je dois faire. Pour elle. Pour moi-même. Pour toi. Je rassemble ma volonté et, droit dans les yeux, je déclare :

« Je vous pardonne, mon impératrice. »

Son expression stoïque s’effondre alors qu’elle baisse la tête. Sa chevelure la dissimule et elle n’émet aucun son, mais des perles scintillantes éclaboussent la mosaïque à ses pieds. Ma main glisse dans ma poche. Maman me donne toujours un mouchoir avant de venir ici. Je le sors et le tends timidement. Elle hésite, puis le prends en me remerciant d’un murmure enroué. Ai-je bien agi ? Était-ce le juste acte ? Je sens la chaleur des rayons solaires m’irradier. Elle relève la tête et m’adresse un sourire reconnaissant. Son regard est encore embué, mais elle me rend le morceau de tissu.

« Je te promets que je te raconterai ce qu’il s’est passé durant cette bataille. Mais je ne suis pas encore prête…

— Je ne pense pas être prêt à l’entendre non plus. »

Un long silence entendu s’installe entre nous. L’atmosphère me semble plus sereine. Et… moi aussi. C’est étrange, j’ai l’impression que mes prières sont plus légères en prenant leur envol vers la trouée, vers toi. J’entends des pas approcher, probablement maman qui revient. Je tourne la tête vers elle pour la voir se figer de stupeur.

« M… Ma… Ma… Majesté ?!, s’exclame-t-elle, balbutiante.

— Dimaia. »

Je reporte mon attention vers Kéjara. Je remarque qu’elle n’a pas remis son masque de stoïcisme, pour lequel elle est connue. Elle affiche une grande douceur et une empathie embaumante. Qu’elle est belle quand elle ne réprime pas ses émotions !… Quoi ? Qu’est-ce qui me passe par la tête ?! J’ai les joues en feu. Maman est toujours clouée sur place, ses yeux passant nerveusement de moi à Kéjara. Je me dirige vers elle et l’enlace. Je dois assumer mes années d’errance. Un pas après l’autre. Du courage.

« Pardon pour tout à l’heure… pour tout… et merci. »

Une foule d’émotions défilent sur son visage. Elle devait vraiment avoir perdu tout espoir que ce jour arrive. Je ne peux pas la blâmer. Je sens le regard approbateur de Kéjara dans mon dos, qui s’approche à son tour. Je m’écarte ; c’est au tour de maman d’entendre ce qu’elle a besoin d’entendre. Elle est tellement abasourdie par la situation qu’elle ne sait pas comment réagir. Kéjara prend ses mains entre les siennes et lui relaie tes ultimes paroles, comme elle l’a fait pour moi. Le deuil qu’elle n’a jamais pu faire inonde son visage, et elle s’effondre sur l’épaule de Kéjara, qui l’étreint en retour. J’entends la voix de maman, chevrotante et étouffée, entrecoupée de sanglots :

« Bercer notre fils… Jouer avec lui… Le voir grandir… C’était tout ce qu’il voulait… C’était son rêve… »

Moi aussi, papa… J’aurais voulu que tu me prennes dans tes bras… J’aurais voulu partager ses moments complices avec toi… J’aurais voulu que tu m’apprennes à devenir un homme… Je ne pensais pas qu’il me restait des larmes… Cette fois, l’expression de Kéjara est crispée par la peine et les regrets, alors qu’elle répète :

« Je suis désolée… Tellement désolée… »

Il n’y a plus d’impératrice en cet instant, juste une femme qui souffre. C’est trop… Je me jette vers elles et nos chagrins résonnent en chœur ; cœurs pleurant un ami, un Sinilodjil, un père. Nous restons un long moment ainsi, trois Âmes éplorées se soutenant pour surmonter ta disparition. Quand nous nous séparons enfin, Kéjara fouille dans la poche de son manteau noir, et en sort un fin cylindre brillant et sombre relié à une chaînette argentée. Je reconnais l’objet qu’elle tenait plus tôt. Autour des extrémités s’enroulent des gravures incrustées de blanc : “Losãntir”, “Dimaia”. Entre ces deux noms, dans le sens de la longueur, s’inscrit un troisième en grandes lettres relevées d’un bleu profond : “Vularèvan”. Un pilier filial ; mon pilier.

« Malgré la guerre, ton père a pris le temps de le tailler et le graver pour toi, me dit-elle. Il voulait te l’offrir à son retour, et m’a fait jurer de te le remettre une fois ma promesse tenue. Il est grand temps qu’il te revienne. »

Tout en parlant, elle prend ma main et y dépose délicatement le rouleau, dont les inscriptions s’illuminent instantanément à mon contact, puis ferme mes doigts. Je le porte immédiatement à ma poitrine, serrant ton dernier cadeau, ton ultime preuve d’amour contre mon cœur.

Cette année aurait dû être comme les autres. Je n’en ai rien attendu. Je faisais erreur. Elle a changé. Elle m’a changé. Je dois réparer le tort que j’ai causé. C’est le moins que je puisse faire, pour te faire honneur et avancer. Cette résolution, je l’ai tatouée sur ma joue, une phrase du Chapitre de l’Absolution, extrait de la sagesse du Père : La pénitence est une vie passée à ne pas commettre les mêmes erreurs. Mon amie m’a pardonné ; je n’en suis que plus déterminé à suivre ce précepte.

Et maintenant ? Tous les ans, un mot se glisse sous notre porte : une date. Pour ce jour, maman porte toujours son voile noir, dont le canevas triste s’éclaircit sans cesse de broderies lumineuses et colorées de ses souvenirs heureux avec toi. Nous ne sommes plus seuls à notre arrivée ; Kéjara nous attend désormais et ne se cache plus. Quelques voix désapprouvent, arguant que ce n’est pas à l’impératrice de s’acquitter d’une telle tâche. Ces remarques n’ont, de toute évidence, aucune prise sur elle. Je me joins à elle et l’assiste ; elle m’a montré comment faire. Je trouve paix et sérénité à t’apprêter pour la cérémonie. J’apprends enfin à vraiment te connaître en l’écoutant se remémorer l’homme que tu étais avec maman. Puis d’autres familles de Braves se joignent à nous. Et d’autres encore. Après quelques années, nous sommes une petite armée de mains affairées à laver les tombes et entretenir la flore, un regroupement fraternel mélangeant souvenir et recueillement. Je découvre toujours quelque chose qui me rappelle l’importance que tu avais pour tout le monde, pourtant ce poids qui semble plus lourd à chaque fois ne me paraît pas plus difficile à porter. Au contraire, j’en suis fier et m’entraîne pour le mériter. J’assiste même à la Commémoration, où la tristesse laisse de plus en plus place à une douce nostalgie des êtres aimés et à la reconnaissance pour le monde qu’ils nous ont laissé. En même temps que cette gratitude nous gagne, le désert alentour se métamorphose. Son gris terne prend des tons et des senteurs floraux ; son silence se rompt de gazouillis et de chants. Certains parlent de Miracle ; je ne sais pas et, honnêtement, le simple fait que le regard de ta statue puisse se porter sur ce havre paradisiaque me suffit.

C’est si étrange. Je me souviens de cette rencontre fatidique comme si c’était hier. J’étais jeune et idiot. Je ne savais pas où aller. Maintenant, je sais très bien dans quelle direction je veux orienter ma vie. Je t’ai toujours admiré, je pense que tu te doutes de mon choix, père. À genoux devant Kéjara, entouré par mes frères et sœurs, futurs camarades, elle me remet cette arme neuve, mais si familière : une hallebarde ornée des Versets que j’ai choisis. D’ordinaire, cette cérémonie est pleine de formules solennelles. Pas cette fois. Et personne ne trouve rien à y redire. Pour cause, il n’existe aucun mot pour convoyer ce que Kéjara me transmet. Tout comme il n’existe aucun mot assez fort pour le serment que je lui prête. Ses mains rencontrent les miennes pour me remettre le symbole de mon rôle ; mes yeux rencontrent les siens pour lui affirmer mon engagement. Je me relève et ouvre une plaie dans ma main gauche ; elle en fait de même. Nos paumes se rejoignent ; son sang entre dans mon Corps et je sens sa Lumière se lover en moi. Me voilà Défenseur de la Tour Noire, Héraut du Phare. Je me retourne vers la foule témoin de l’événement, tenue en haleine. Je lève la main, dont la coupure a déjà cicatrisé, et allume ma Lumière, bleu profond, dans un orbe au-dessus de mes doigts. Les visages, enveloppés par la douce atmosphère qu’Elle projette, retiennent leur souffle. Je puise dans cette nouvelle source en moi et la boule transitionne vers un rose auréolé de pourpre, dont l’éclat éblouissant inonde le hall gigantesque. Une grande clameur ébranle le silence ; on applaudit, on scande mon nom. Certains, à l’image de mes camarades, m’adressent le Salut ; leur Lumière brille faiblement comparée à Celle qui trône dans ma paume. Au premier rang, je trouve enfin mère. Ses yeux émus et son sourire fier me suffisent. À côté d’elle, l’amie, qui ne m’a jamais laissé tomber, baisse son bras et je l’entends, grâce à mon ouïe Éveillée et malgré le brouhaha, demander à mère :

« On parie qu’il va finir avec l’impératrice ? »

Je vais faire comme si je n’avais rien perçu. Certes, je l’appelle toujours par son nom. “Impératrice” sonne trop froid et irrespectueux à mes oreilles désormais, et cela n’a pas l’air de la déranger. Mais pas de quoi tirer des conclusions juste pour ça, si ?


Texte publié par Arkhenbarn, 1er février 2026 à 12h22
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volume 1, Chapitre 6 « 7 - Le poids de ceux qui partent » volume 1, Chapitre 6
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