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Chapitre 17 : La Relique du Crépuscule

Siobhan ouvrit les yeux, de la terre maculait sa joue. Elle se rendit compte qu’elle était allongée par terre. Comment avait-elle pu perdre connaissance ? Comment allaient les autres ? Et les enfants ? Elle se redressa et fut prise d’un violent vertige. Soudain, son ouïe perçut enfin la voix rassurante de Jin.

— Doucement, Siobhan. Relève-toi doucement.

Elle s’appuya sur son bras et se hissa sur ses jambes. Les autres sorcières étaient là, bien vivantes. En se relevant, elle étouffa un cri de surprise. Toutes ces personnes, les femmes des Nox, les habitantes du Crépuscule, les enfants… toutes entonnaient de vieilles ballades dont certaines venaient probablement du Vieux Monde.

Alors le temps se suspendit.

Les créatures monstrueuses se figèrent, comme muselées par des chaînes invisibles. C’était donc cela ! C’étaient l’union et la concorde qui les confinaient à l’impuissance. Jamais Siobhan n’aurait cru cela possible. Les ballades se turent. Un long silence se fit. Les humaines et humains unies, les esprits de la forêt, invisibles mais dont la présence subtile se faisait ressentir dans chaque élément de la nature et les êtres de non-vie, les seuls véritables intrus.

Soudain, un cri terrible retentit au loin, un cri qui n’avait rien d’humain. Il ressemblait à un immense oiseau de proie. Un terrible fracas secoua la forêt Nox. Les êtres de non-vie avaient bougé. Mais ils n’attaquèrent pas dans la direction des sorcières mais celle du cri. Sur leur passage, les arbres, les racines et les mousses se tordaient puis expiraient, réduits en poussière.

— La Lechuza n’a pas digéré la trahison de Baba Yaga, affirma la vieille Yama Uba Laissons-les s’entre-tuer, cela fera une bonne diversion pour massacrer ces créatures.

— Pas question ! s’écria Siobhan. Nos filles y sont encore !

— Allons-y ! exhorta Volva. Et veillez à ce qu’aucun mal ne soit fait à Agatha et à Feng. Ces deux petites filles ont fait bien plus pour nos communautés qu’aucune d’entre nous. »

Les ballades reprirent. Dans cette course contre la montre, au milieu des cendres et de la putréfaction, une angoisse saisissait chacune des sorcières. Pouvait-on reconstruire ce que les êtres de non-vie avaient détruit ?

***

Dans la maison de Baba Yaga, Feng tenta de bouger au milieu du chaos. La sorcière avait lancé un terrible sort qui lacéra le torse de la sorcière-chouette. Cette dernière, en revanche, martelait le dos bossu de son ennemi de coups de becs sanglants. Feng tanguait et tentait de s’accrocher aux murs tandis que les Noxiennes renversaient tout sur leur passage. Agatha, secouée par la maison qui ne tenait plus l’équilibre sur ses pattes d’oiseaux, luttait contre la nausée. Au moins, les cordes ne la serraient plus aussi fort mais il était impossible de s’en dégager pour autant.

Feng rampa vers ce qui restait de la cuisine et poussa un cri quand une énorme griffe arracha la porte toujours ouverte et s’agrippa au seuil. Un tentacule visqueux éclata une fenêtre. Une sorte d’ultrason fit vibrer les murs et le plancher. Feng attrapa un canif et se retourna. La Relique qui roulait toujours au sol émettait une lumière presque clignotante. L’ultrason venait d’elle, c’était sûr.

Lechuza leva ses yeux jaunes vers la pierre et s’élança pour l’attraper mais elle fut immobilisée par un sort invisible qui lui tordit violemment une aile et lui arracha un hurlement de douleur.

— Tu croyais t’en prendre à ma Relique, chouette stupide ! éructa Baba Yaga, les yeux injectés de sang.

Feng s’écarta de la cuisine où des relents putrides de marais décomposés se répandait progressivement. Elle prit une grande inspiration, attrapa un tabouret et se hissa dessus. Une fois perchée, elle s’agrippa à Agatha.

— Ça va aller Feng ? demanda Agatha.

— Évite de bouger, répondit celle-ci, je vais couper tes liens avant que les monstres ne nous dévorent.

— Hein ? Ils sont ici ? C’est pour ça que ça pue autant ?

— Ne bouge surtout pas ! »

La corde de Baba Yaga était terriblement drue. Feng avait beau s’acharner, rien n’y faisait. Une nouvelle secousse lui fit lâcher le canif.

— Feng ! La magie du feu, utilise la magie du feu !

— Non ! Je risque de te blesser !

— Le couteau l’aurait fait aussi. Vas-y !

— Je ne maîtrise pas beaucoup la magie sans glyphe ! Je ne l’ai fait que deux fois !

— Tu n’as pas besoin de glyphe ! Vas-y ! Tu peux le faire ! Ne te pose pas de question ! »

Feng utilisa toute sa force de concentration pour utiliser une flamme qui ne brûlerait que la corde sans causer de blessure à Agatha. Elle ferma les yeux, tentant d’oublier les deux sorcières qui se massacraient et les monstres qui tentaient d’envahir la maison. Puis, elle chuta. Le poids du corps d’Agatha sur ses jambes endolories lui prouva qu’elle avait réussi.

Entre temps, Lechuza, malgré sa blessure, eut le dessus sur Baba Yaga. Elle lui lacéra le visage et le corps d’une patte tandis que l’autre écrasait la Relique.

La vieille sorcière était à terre. Son sang maculait peu à peu le plancher recouvert de glyphes qui, au lieu de s’effacer, prirent une teinte rouge inquiétante.

— Lechuza ! implorèrent les filles. Je vous en prie ! Les êtres de non-vie nous attaquent ! Ils vont nous tuer !

Mais la chouette ne semblait pas les entendre, elle fit basculer son buste pour lui asséner le coup de grâce mais la Noxienne sanguinolente lui lança une langue de feu qu’elle évita de toute justesse. Elle fut alors laisser la Relique rouler sur le parquet. Malgré ses profondes blessures, Baba Yaga passait à l’offensive. Ce fut alors un nouvel enchevêtrement de sorts, de coups de griffes et de bec. Les filles roulèrent à nouveau contre le mur, tout près de la pierre bleue qui semblait hurler son désespoir en ultrasons.

— Lechuza ! hurlèrent les filles. Les monstres !

— Alors, c’est ce que tu veux ? hurla Baba Yaga dont les yeux fulminaient de colère, nous condamner toutes les deux autres êtres de non-vie !

— Tu m’as déjà condamnée il y a longtemps ! Quand tu m’as pris mes enfants ! Le seul trésor que je possédais au monde !

— Il seraient encore en vie si tu m’avais suivie ! Pauvre idiote, comme si me tuer allait les ressusciter !

La chouette poussa un immense cri de rage. Cette fois-ci les pattes de la maison s’effondrèrent sous le poids des êtres de non-vie. Elle retomba avec un fracas qui fit tomber les meubles et plusieurs poutres dans un nuage de poussière. Le choc fit sombrer Feng dans l’inconscience. Agatha poussa un cri de désespoir.

— Feng ! NOOOOON !

Lechuza se retourna enfin. Elle vit la petite fille rousse qu’elle avait vue la veille, elle éclata en sanglot en secouant son amie pour la réveiller.

— C’est votre faute ! Vous l’avez tuée ! hurla-t-elle. Je vous déteste toutes les deux ! »

Lechuza se figea une nouvelle fois.

Quelque chose qui battait sans aucune raison.

Une fleur de lotus de feu stabilisé.

Cela faisait

si mal.

Cela faisait

du bien ?

Comme s’arracher une épine d’une aile.

Purifier un cœur

de bronze par le feu

Elle repoussa Baba Yaga une dernière fois mais pas pour la tuer cette fois-ci. Cette dernière, à moitié sonnée par le choc, ne résista pas. Elle clopina vers Agatha et Feng.

Elle prit cette dernière dans ses bras couverts de plumes.

— Elle respire ! souffla-t-elle avec émotion. Monte sur mon dos, Agatha. Je suis sûre que nous pouvons la soigner.

— Mais votre aile est blessée, vous ne pourrez pas…

— Je peux encore voler, assura-t-elle. »

Baba Yaga ouvrit les yeux au milieu de la poussière. Elle vit Lechuza enlever les deux gamines en volant de travers, au milieu des griffes et des gueules béantes des monstruosités qu’elle avait invoquées pour sa vengeance ultime. » Un chant oublié parvint à ses oreilles. Elle sombra dans le néant.

****

Les étoiles palissaient quand Feng se réveilla. Jin la prit dans ses bras, soulagé.

Elle se rendit compte qu’une immense chorale chantait. C’était doux et apaisant, comme des berceuses que chantait sa mère quand elle était petite, après un terrible cauchemar. Elle entendit néanmoins les chants faiblir comme si les voix se taisaient au fur et à mesure pour murmurer.

— Où est maman ? Et les garçons ? articula-t-elle.

— Elles sont avec les Doyennes, tout le monde va bien.

Luan, le ventre entouré de bandages s’accroupit douloureusement et la prit dans ses bras, suivis de Qilin et de Pixiu.

— Doucement, morigéna Jin, vous allez l’étouffer.

Agatha les rejoignit, suivie de sa mère :

— Feng, tu es vivante ! s’exclama Agatha, les yeux rouges.

— Oui, les monstres… ils sont toujours là ?

— Ils encerclent encore la maison de Baba Yaga. Certaines d’entre nous et de Nox pensent qu’on devrait les laisser en finir avec elle avant de les faire disparaître.

— On ne peut pas laisser faire ça, asséna Feng qui se releva en dépit des préconisations de ses parents. Le familier nous a parlé, il a parlé du cycle naturel de la vie. Les êtres de non-vie brisent ce cycle, tout ce qu’ils détruisent ne peut renaître.

— Elle a raison, approuva une voix à la fois proche et lointaine. C’était Astrion. Même une sorcière aussi monstrueuse que Baba Yaga ne doit être arrachée au cycle du monde.

Marisa, en entendant ces paroles, ferma un instant les yeux et en pensées, fit entendre sa voix.

— Noxiennes et Crépusculaires, poursuivons nos incantations et restons unies. Nous aurons tout le temps de décider du châtiment de Baba Yaga pour ses crimes mais tout le monde doit respecter une loi immuable : ce qui meurt a le droit de renaître. »

Une voix mélodieuse retentit au milieu des quelques sorcières qui n’avaient pas renoncé aux incantations. Une voix douce comme le miel, relevée de quelques notes de luth. Un drôle de personnage fendit la foule. Qui aurait cru que cette voix céleste vînt de ce drôle de squelette fagoté d’un costume mauve et d’un chapeau assorti ?

— Allez toutes avec moi ! scanda-t-il en reprenant le chant des sorcières. D’autres voix le suivirent. Cette fois-ci, Feng ne ressentit pas cet état de transe qui l’obligeait à écouter la voix de Tom Gibus comme la veille où il avait utilisé son pouvoir vocal pour détourner l’attention des Noxiennes. Non, cette fois-ci, cette voix chaude et vibrante résonnait… comme une invitation. Elle ne s’imposait pas. Au contraire, elle frappait à la porte du cœur et attendait patiemment qu’on l’ouvrît pour y entrer. Pour confirmer cette idée, d’autres voix se joignirent à celles de Gibus, puis celle d’Agatha, puis la sienne.

Les êtres de non-vie faiblissaient de plus en plus tandis que les voix les encerclaient sous la lumière de l’aurore qui filtrait à travers le feuillage bleuté de Nox. C’était comme si la forêt et ses mystérieux esprits avaient consenti à laisser filtrer le jour rien qu’une fois pour voir la destruction se retirer de sa terre. Les êtres de non-vie se tordirent dans des angles improbables, luttant contre leur propre finitude. Mais leurs rugissements se tarirent et ils disparurent peu à peu dans un nuage de cendres qui se dissipa comme on se réveillait d’un cauchemar.

Le calme était revenu au milieu d’une forêt défigurée par les assauts des monstres assoiffés de vie. Un grincement brisa cette quiétude retrouvée. Une forme biscornue apparut au seuil de l’isba abîmée. Un petit ricanement se fit entendre.

— Merci de m’avoir laissé tout ce temps ! clama la silhouette depuis l’intérieur.

Face aux regards interloqués, une gigantesque lumière jaillit tout autour de la maison, des runes et des glyphes apparurent tout autour, jusqu’aux clôtures plantées de crânes. Au moment où les sorcières accouraient pour arrêter le sort, les glyphes transformèrent le sol en un tourbillon. La maison tourna alors sur elle-même et s’engouffra à l’intérieur et y disparut pour de bon.

Le sol retrouva alors sa solidité initiale. Tout s’était passé si vite !

— Que s’est-il passé ? clamèrent des voix.

— C’est un sortilège inconnu, fit Doussou Damba. Peut-être a-t-elle réellement réussi à quitter l’Outremonde. Si elle parvient à regagner le Vieux Monde, je plains les futures victimes de ces vilenies !

— Dans ce cas, elle devra se contenter d’une vie de sédentaire. »

Doussou Damba lança un regard interrogateur à Agatha qui avait prononcé ses paroles tout sourire. Celle-ci plongea sa main dans sa poche accrochée à sa ceinture et en sortit la magnifique pierre bleue et lumineuse qui avait causé bien des peines en trois jours. Feng et les autres enfants se joignirent à elles en poussant des cris de joie.


Texte publié par Les Carnets d’Outremonde, 13 septembre 2026 à 15h34
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