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tome 1, Chapitre 16 « Alliées de fortune » tome 1, Chapitre 16

Chapitre 16 : Alliées de fortune

La nuée de corvidés étendit son ombre sur toutes les Terres du Crépuscule. Les Lunes, impuissantes, ne purent filtrer leurs rayons à travers la masse d’ailes sombres et bruissantes. Mais ce n’était ni les ailes agitées, ni les becs pointus qui bouleversèrent les êtres vivants cloués au sol. C’étaient leurs mots. Les mots pleuvaient, ruisselaient et s’infiltrèrent jusque au cœur du village du Crépuscule. Les mots croassaient dans les arbres, sautillaient sur les toits, planaient sur la surface des marais et s’engouffraient dans les cheminées.

Volva interrompit un instant son sort de protection. Seuls le vol et les cris des corvidés prouvaient que le temps ne s’était pas arrêté. La Doyenne aux longs cheveux blancs échangea un regard entendu avec Doussou Damba puis déclara de sa voix de bronze doré :

— Mes sœurs, si nous avons pu repousser ces êtres contre-nature, la bataille n’est pas terminée. Nous devons la poursuivre jusque dans la forêt Nox. »

Au milieu de murmures surpris voire outrés, elle reprit :

— Si nous ne les repoussons pas de ce monde, y compris de Nox, alors ces êtres reviendront et détruiront tout sur leur passage. Protéger Nox, c’est nous protéger avant tout. »

Peu de temps après, Albérick, le Doyen le plus âgé, ouvrit la marche suivi de près par Myrddyn, le plus jeune. Les autres, femmes et hommes leur emboîtèrent le pas, chantant de vieilles ballades pour se donner du courage. Leurs chants, mêlés aux cris des oiseaux qui braillaient tous les crimes de Baba Yaga, résonnèrent au milieu des décombres des habitations jusque à l’orée de Nox.

****

L’ambiance était bien différente au sein de la forêt voisine. Les Crépusculaires venues chercher leurs enfants se livraient une terrible bataille. Jin releva Luan blessée à l’abdomen, Siobhan assomma Chedipe d’un vigoureux coup de branche. Et au milieu du chaos, le corps de Zorah gisait à côté d’un squelette étrangement costumé. Soudain, le sol se mit à trembler, propulsant les combattantes à terre. Qilin, le petit frère de Feng se précipita vers sa mère, qui serrait les dents en pressant un linge sur sa plaie. Pixiu restait en retrait, à côté de Wicana qui tenait sa main pour le rassurer.

De terre sortirent alors des membres griffus, des corps difformes, des yeux multiples ouverts dans des endroits improbables. Des gueules béantes encerclèrent les femmes, les hommes et les enfants. La situation était désespérée. Les Noxiennes et les Crépusculaires se lancèrent des regards où, dans le suintement de la méfiance scintillait doucement la détermination.

— Reportons nos petites querelles, nous avons un plus gros gibier à chasser, déclara Yama Uba avec un rictus sardonique. »

Alors Crépusculaires et Noxiennes puisèrent au plus profond de leur énergie magique, convoquèrent eau, glace, roche, feu, racines et foudres contre les bêtes. Les monstres rugirent en bavant une étrange substance jaunâtre qui macula le sol. Les malheureux végétaux qui se trouvaient dessous se désagrégèrent aussitôt. Les membres difformes des monstres balayèrent, frappèrent et griffèrent sans relâche tandis que les sorts de protection manquaient de se briser sous les coups.

— Nous ne tiendrons pas longtemps ! s’écria Jin. Il faut mettre les enfants et les blessées à l’abri et vite !

— Nous ne pouvons pas, déplora Makan, nous avons besoin de toutes nos forces.

— Moi je vais le faire, papa ! clama Basilio, les yeux allumés par une poussée de courage.

— Tu es fou, mon grand ! s’écria son père en attaquant une créature avec une lance faite de flammes. L’arme magique perfora l’œil d’un monstre qui poussa un hurlement terrible.

— Pourquoi ?

— Parce que vous devez être protégées par des adultes ! »

Au milieu du chaos, Basilio tremblait de rage.

— Papa, après tout le respect que je te dois, mes amies et moi nous sommes très bien débrouillées sans vous.

Makan, éberlué, suspendit son geste de défense. Le monstre blessé cracha un venin terrible sur lui mais il fut dévié par le sort de Siobhan. Le choc fit basculer Makan à terre. Son fils se précipita vers lui.

— Papa ! hurla Basilio. Tu n’as rien ?

— Non, répondit-il en se relevant.

Alors que le jeune garçon s’attendait à une remontrance de la part de son père, ce dernier posa une main douce sur son épaule et lui dit :

— Emmène toutes celles que tu pourras emmener. Escorte-les loin du danger, tente de trouver une Gardienne de Nox.

— Merci papa.

— Tu es un guerrier, mon fils. Comme ta grand-mère ! »

Basilio étreignit rapidement son père, puis, rassembla les enfants et les blessées. Il passa le bras de Luan par-dessus son épaule.

— Et maman ! cria Hestia. On ne va pas la laisser-là.

— Tu as raison, répondit le garçon. Gregor, Carmina, occupez-vous de Luan. Je vais chercher Zorah. »

Il la trouva à côté du drôle de squelette, toujours inerte. Il se pencha sur le visage de la sorcière et écarquilla les yeux. « Louée soit la Terre Mère, elle respire ! »

Requinqué par cette heureuse nouvelle, il tenta de la réveiller. Elle ouvrit doucement les yeux et tenta de parler.

— Ne dis rien, Zorah. C’est moi Basilio. Tu peux te lever ? Serre ma main si c’est oui. »

Basilio poussa un soupir de soulagement quand il sentit une légère pression sur sa main. Il aida doucement Zorah à se relever et la dirigea vers le groupe. Avant de partir, il embarqua également le squelette en costume au cas où il se réveillerait.

— Où va-t-on Basilio ? demanda Ozzy qui ne lâchait plus la main de sa mère.

— À la recherche d’un miracle.

****

Agatha et Feng s’éjectèrent du miroir et tombèrent dans un bruit sourd. Elles regardèrent autour d’elles. Elles étaient dans le cagibi de Baba Yaga. Enfin !

— J’espère que le familier ne nous a pas menti et ne nous a pas envoyé dans une autre illusion, chuchota Agatha.

— Quand j’étais dans la tête de ta mère et que je secourais Toren, la maison était inversée comme dans un miroir. Ce n’est pas le cas ici. Regarde, la poignée est toujours du même côté. »

Agatha poussa un soupir de soulagement. Heureusement que Feng avait une bonne mémoire visuelle !

— Maintenant, il faut absolument éviter Baba Yaga.

Elles entendirent alors une voix grave qui psalmodiait une formule. La maison s’ébranla et les filles chutèrent de nouveau. L’isba penchait d’un côté, puis d’un autre. Une puissante énergie magique fit vibrer les murs. Agatha et Feng, les membres endoloris, rampèrent jusqu’à la poignée et l’ouvrit. À leur grand soulagement, la terrible sorcière ne les attendait pas derrière, transformée en araignée géante. Elle avait dû croire que son familier les avait tuées en gobant tous ses souvenirs contenus dans son miroir. Elle ne surent combien de temps, elles dévalaient les couloirs et les escaliers, à croire que Baba Yaga avait compressé un palais entier dans sa petite isba. Une autre secousse. Plus impressionnante encore. Le sol s’ouvrait sous leurs pieds ! Elles tentèrent vainement de maintenir leur équilibre mais elles n’avaient aucune prise nulle part. Elles chutèrent en hurlant.

Elles atterrirent alors lourdement sur un fauteuil grinçant avant de rouler sur un tapis.

Des runes lumineuses placées sur l’entièreté du sol leur agressèrent les yeux.

— Encore vous ! s’écria la terrible Baba Yaga qui suspendait la création de son sort. Soit mon familier est un incapable, soit ce n’est qu’un traître !

Alors que les jeunes filles s’attendaient à recevoir un sort qui les aurait foudroyées ou rôties, une joie maligne scintillait dans le regard de la vieille sorcière. Elle poussa un petit ricanement.

— Ce serait du gâchis de tuer des sorcières qui ont pu échapper à mon miroir. J’ai eu tort de vous sous-estimer. Vous m’êtes bien plus utiles vivantes. Alors, j’ai le plaisir de vous emmener pour un beau voyage.

— Un voyage ? s’écria Agatha.

— Mais où ? poursuivit Feng.

— Là où tout a commencé ! Vous aurez le plaisir de foudroyer des Inquisiteurs avec la vieille Baba. Alors, accrochez-vous, ça va secouer ! »

Elle poursuivit alors son sort, les runes s’illuminèrent de nouveau, l’énergie magique était si puissante que les jeunes filles ne purent bouger sans être étourdies.

— Oh mon Dieu ! se lamenta Feng. Baba Yaga veut nous embarquer dans le Vieux Monde ! »

****

Au cœur de Nox, le chaos était total. Si l’alliance entre les Noxiennes et les Crépusculaire avaient pu tenir leur ennemi commun en respect, elles s’aperçurent que leurs sorts s’affaiblissaient.

— Ce n’est pas normal, maugréa Chedipe. Je peux lancer des sorts pendant des nuits entières sans me fatiguer. Non ce n’est pas naturel.

— On dirait que quelque chose aspire notre magie, s’écria Jin. Je sens ma magie quitter mon corps et s’infiltrer dans l’air.

— Les monstres n’ont pas l’air plus forts que tout à l’heure, poursuivit Theuggia en renforçant de son mieux un dôme de protection autour des combattantes. C’est autre chose qui siphonne notre magie !

— Idiote ! cracha Yama Uba. En tuant Alterra, nous n’aurons aucune aide des autres Gardiennes ! Quel beau travail !

— Plus vous vous disputez et plus les monstres se renforcent, sermonna Siobhan. Restez concentrées.

— Moi au moins, j’ai entendu les corbeaux. poursuivit Yama Uba. Vous n’avez pas compris les paroles ?

Les êtres de non-vie

Par un sacrifice invoqué

De la haine sont renforcés

Et tiennent les sorcières à leur merci.

Une vengeance orchestrée

Un moyen détourné

Pour se rengorger de magie

Pour que le sort soit accompli !

— Baba Yaga utilise notre énergie magique pour un sort qu’elle lance en ce moment ! s’écria Jin. Il faut trouver un moyen de l’arrêter.

****

— Nous ne voulons pas partir avec vous ! cria Feng. Partez toute seule dans le Vieux Monde. Nous avons notre vie dans les Terres du Crépuscule.

— C’est impossible, gamine, reprit Baba Yaga, et je te prierai de ne pas me déconcentrer, j’ai fort à faire. Et si tu me déranges encore une fois, c’est toute ta famille qui finira en saucisse pimentée. Surtout tes deux petits frères, qu’est-ce que tu dis de ça ? »

Feng blêmit violemment et recula, contre le mur. La vieille sorcière ricana et poursuivit son incantation. Soudain, les pattes d’oiseaux de la maison vacillèrent comme sous l’emprise d’une terrible fièvre.

— Eh bien ! D’où viennent ces turbulences ! Oh toi ! »

Ce cri était adressé à Agatha qui tenait dans sa main, la magnifique relique bleue qui donnait vie à la maison de la vieille Noxienne.

Baba Yaga crispa sa main sur le sceptre qui maintenait le sol et de sa main libre, noua des cordes autour d’Agatha. La Relique rebondit sur le sol et Agatha fut saucissonnée et suspendue au plafond.

— Bien essayé, petite peste ! Toi, cria-t-elle à Feng. Remets la Relique à sa place sinon ton amie risque de se sentir très à l’étroit !

Agatha poussa un gémissement de douleur. Les cordes se resserraient progressivement, au point qu’elles risquaient de s’insérer dans sa chair. Feng, catastrophée, s’empressa d’obéir. Elle ramassa la Relique et se dirigea le Reliquaire. Baba Yaga semblait concentrer toute son énergie magique pour créer un portail vers le vieux monde. Des veines palpitantes saillirent de son front, ses doigts déformés se crispaient sur son sceptre, sa respiration devenait rauque mais rien de tout cela ne la faisait renoncer.

— Ça y est ! s’écria-t-elle à bout de souffle. Le sort est presque achevé. Remets vite la Relique, gamine ! Si le sort échoue, tu sais ce qui arrivera à ta petite copine et à tes frères. »

La magie enveloppait tellement chaque recoin de la maison que Feng peina à ouvrir le reliquaire.

— Alors, ça vient ?

— J’essaie, Baba Yaga, j’essaie, assura Feng au comble du désespoir. »

Soudain, une secousse plus puissante que les autres la fit basculer en arrière avec la Relique. Celle-ci roula de l’autre côté de la pièce. Baba Yaga perdit un instant l’équilibre sans lâcher son sceptre. Le sort était stable mais pas la maison. Un autre coup faisait vibrer les murs et déséquilibrait les pattes. Quelque chose attaquait depuis l’extérieur.

— Allons bon ! maugréa la sorcière. Gamine, recommence !

Feng tenta de récupérer la Relique tandis qu’Agatha luttait contre la douleur. Heureusement, les turbulences avait figé les cordes déjà trop serrées.

Soudain, une vitre se brisa et un visage de chouette géante, le regard brûlant de fureur hurla :

— Baba Yaga ! Mes enfants sont morts à cause de toi ! Tu vas me le payer ! » .

****

Basilio trouva le miracle. Une femme aux cheveux noirs vint à eux en leur faisant des signes. Elle avait des mains noires toutes craquelées comme des branches qui auraient servi à allumer un feu de camp.

— Grâce aux Gardiennes, vous n’avez rien ! s’écria-t-elle d’une voix claire, si différente des voix grinçantes des autres Noxiennes.

— Vous êtes la voix qui nous a guidées dans la forêt, remarqua Basilio avant de pousser un cri de surprise. Le squelette qu’il portait sur l’épaule avait bougé. Ce dernier sauta lestement sur le sol et lui fit l’une de ses plus obséquieuses révérences.

— Un grand merci pour avoir préservé mon corps, clama Tom Gibus, ma reconnaissance envers toi est éternelle, jeune homme !

— Assez parlé, Gibus, morigéna la femme devant les yeux ébahis des enfants. Nous devons mettre tout le monde en sécurité.

— Allons, chère Marisa. Détendez-vous, ce n’est pas comme si ces enfants étaient les seules à avoir entendu votre voix. Regardez plutôt. »

Marisa et les enfants regardèrent aux alentours. Des femmes et des filles avançaient en leur direction. Avec leur pâleur et leurs vêtements ternes, elles ne venaient pas du village du Crépuscule. C’étaient des Noxiennes. L’une d’elle, très âgée, déclara :

— Tu ne nous connais pas, Marisa mais nous avons entendu ta voix. Et nous avons suivi la lumière. »

A ces mots, elle lança un signe de tête amical à Tom Gibus dont la lueur verte qui animait ses orbites en rougissaient presque de plaisir.

— Nous ne sortons guère de nos domaines, poursuivit une femme plus jeune, mais si vous souhaitez en découdre avec ces êtres contre-nature qui menacent nos terres, nous sommes avec vous. »

D’autres voix surgirent également du bois :

— Le Crépuscule vient à vous, assura la voix familière de Volva qui avançait fièrement avec les autres sorcières du village.

Un homme se détacha du groupe, ses trois yeux fixés sur Marisa :

— Les Lunes sont avec nous. Le sort nous est favorable.

Les enfants restèrent muets de stupeur. De toute sa courte vie, c’était la première fois qu’Astrion formulait un bon présage.


Texte publié par Les Carnets d’Outremonde, 10 août 2026 à 16h29
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