Rappel des épisodes précédents : Agatha et Feng, piégées par la fourberie de Baba Yaga se sont réfugiées dans son miroir magique. Cet objet a permis à Baba Yaga de pratiquer la magie noire sans être repérées par les Gardiennes de Nox. Fuyant une ombre géante, les deux jeunes filles ont fait des découvertes capitales sur le passé de Baba Yaga. Pendant ce temps, les Noxiennes en colère tuent Alterra et s'en prennent aux sorcières crépusculaires venues sauver leurs enfants.
Agatha et Feng s’éjectèrent du miroir une nouvelle fois. Peu importait où elles se trouvaient, elles n’en pouvaient plus. Feng éclata en sanglot : « C’est horrible ! C’est horrible ! Baba Yaga est un monstre ! C’est un monstre ! » Elle s’effondra, assise dans la boue, la tête sur les genoux, les mains crispés sur sa chevelure noire : « Les enfants sont mortes à cause d’elle ! C’est à cause d’elle ! Elle et cet homme horrible qui puait l’alcool ! »
Agatha s’assit à côté d’elle et lui caressa les cheveux d’une main tremblante.
— C’est fini, Feng, lui dit-elle doucement. On a vu des choses qu’on n’aurait jamais dû voir. Mais maintenant on comprend à quel point Baba Yaga est mauvaise.
— Mais pourquoi ? Elle a libéré des femmes du bûcher ! Elle voulait la justice ! Et regarde ce qu’elle a fait ! »
Agatha ne comprenait pas non plus. Le village du Crépuscule n’était pas parfait mais jamais une telle horreur n’avait franchi ses frontières.
— Ne restons pas là, Feng. C’est trop dangereux. Regarde ! On est de retour dans la forêt Nox !
Effectivement, c’était la forêt Nox avec ses troncs couleur squelette, son feuillage de nuit, ses sombres marais et ses grognements sinistres. Feng se releva, les yeux rouges.
— Ne te fais pas d’illusion, dit-elle sombrement. On est toujours dans le miroir. On ne sortira jamais d’ici. On a perdu la Relique. On a échoué.
Agatha blêmit et secoua la tête.
— Non non non ! Ne dis pas ça, balbutia-t-elle. On va trouver une sortie.
— Comment ?
— Je ne sais pas. Mais la situation n’est pas si désespérée que ça !
— Ah bon ?
— Ben… on est toujours vivantes, non ?
— Ouais ben ça, ce n’est pas sûr.
Agatha haussa les épaules, au bord de la nausée.
— Ne dis pas n’importe quoi ! On respire ! Regarde. »
Pour prouver l’évidence, Agatha inspira une énorme bouffée d’air et l’expira dans un souffle enragé.
— Oui mais c’est peut-être faux. Tout ce qu’on a vu, c’étaient les souvenirs de Baba Yaga et de ses victimes. Si ça se trouve, on fait déjà partie de l’une d’entre elles. Si ça se trouve, nous sommes mortes. »
Elles restèrent là, recroquevillées contre un hêtre décharné. Après un silence, Agatha demanda :
— Cette femme qu’on a vue en train de parler à Baba Yaga, celle qui avait trois enfants. C’était Lechuza ? »
Feng acquiesça, les yeux mouillées de larmes.
— Quand on a créé cette potion pour elle, répondit-elle, on n’imaginait pas une seule seconde ce qu’elle a réellement vécu.
— Mais ça lui a fait un peu de bien puisqu’elle a accepté de nous livrer ses souvenirs. Même si ça ne remplacera jamais ses enfants...
— Et nous sommes coincées dans ce miroir, conclut sombrement Feng. On veut aider et finalement on ne sauvera personne. Ni nos amies, ni nos parentes...
Agatha se releva brusquement.
— On va trouver un moyen de sortir ! Même oncle Toren et maman ont réussi à le faire alors qu’ils ignoraient son existence ! Si on n’en était pas capables, pourquoi Astrion nous aurait donné un bout de son âme ? Il est un peu bizarre mais il n’est pas fou non plus ! Et pourquoi Lechuza nous aurait-elle tout révélé ? Baba Yaga, l’invocation des démons… et puis, même si on ne sort pas, notre village sait que ton père est innocent et saura se débrouiller contre les démons et Baba Yaga… Feng, tu m’écoutes au moins ?
Pour une fois, c’était Feng qui n’écoutait plus. Un détail qui lui avait échappé lui revenait en mémoire. Elle se leva à son tour.
— Agatha ! J’ai peut-être une idée. Le spectre qui nous poursuit dans le miroir est un corbeau, non ?
— Oui pourquoi ?
— Dans la vision de Lechuza, Baba Yaga a invoqué les démons dans une clairière. Est-ce que tu sais où on peut la trouver ?
— Je n’en sais trop rien, j’étais trop focalisée sur ce pauvre corbeau qu’elle était en train de… oh ! Mais attends !
Feng acquiesça. Agatha avait compris elle aussi.
— Volva nous a beaucoup parlé de la Clairière des Sanglantes, c’est là où les Noxiennes font leur Sabbat. Et vu que Baba Yaga a toujours œuvré dans son miroir pour ne pas alerter les Gardiennes…
— Et elle est au Nord de la maison de Baba Yaga, on la trouvera sûrement ! Viens ! »
Les pièces du puzzle s’assemblaient. Elles s’élancèrent à travers les bois qui sombraient peu à peu dans les ténèbres.
****
Les Noxiennes hargneuses encerclèrent les Crépusculaires, leurs yeux de rapaces braquées sur leurs victimes. Alors que ces dernières préparaient une riposte, Yama Uba pointa un doigt accusateur vers Theuggia et vociféra :
— Es-tu folle ? Tu viens de tuer une Gardienne de Nox, la protectrice de notre foyer !
— Ne sois pas idiote, Yama ! cingla la femme au visage double. C’est Baba Yaga qui a raison, nos forêts ont été saccagées et pillées il y a longtemps. C’était dans un autre monde, un monde dont on nous a chassées. Nous, les Gardiennes immuables des forêts du Monde Originel, nous avons été poursuivies, menacées, déracinées ! Cet Outremonde devait être une terre d’accueil mais rendons nous à l’évidence, cette forêt Nox est une prison !
La perplexité se lut sur le visage de ses voisines. Ce fut Siobhan qui brisa le silence :
— Rien ne vous empêche de quitter cette forêt, aucun sortilège, aucune loi. Mais vous connaissez le prix à payer si vous le faites. À cause de vos crimes, les autres contrées d’Outremonde vous ont bannies. Seules la forêt Nox et ses Gardiennes vous ont donné un refuge ! Et vous avez assassiné l’une d’entre elles ! Félicitations ! Même les esprits de la forêt Nox vous banniront et vous n’aurez nulle part où aller.
Theuggia allait riposter mais Chedipe vociféra :
— Toi, la Crépusculaire, tu ferais mieux de t’écraser ! Non mais regardez-vous, la communauté pleine de bons sentiments, si hypocrite qu’elle accueille des fils d’inquisiteurs ! Nous ne pouvons plus vivre ici. Noxiennes, réveillez-vous ! Allons-nous laisser cette communauté nauséabonde vivre libre comme l’air tandis que nous devons nous terrer comme des rats ? Allons-nous laisser nos Gardiennes traiter avec elle, laisser ses habitantes dont des mâles sillonner notre forêt alors qu’hier encore, nous ne pouvions poser un orteil dans la leur ? Si nous ne pouvons pas vivre sur les Terres du Crépuscule alors vous non plus ! »
Galvanisées par la haine et la colère, les Noxiennes passèrent à l’offensive. Les Crépusculaires, enragées, lancèrent une pluie de sortilèges. Jin en profita pour lancer un sort de protection afin d’évacuer les enfants. Basilio, soudain, s’écarta brusquement et fonça dans le groupe des sorcières qui se battaient à mort. Il incanta avec force et une terrible bourrasque renversa les combattantes, une Noxienne en brisa son bocal. S’échappa alors une lueur verte qui fila à la vitesse d’un éclair. Qu’avait-il donc libéré ?
****
Une petite clairière étriquée, un immense foyer où une fumée s’échappait encore, de grands arbres tortueux qui enveloppaient l’espace comme pour le priver du ciel, des petits yeux rouges qui clignaient dans les fourrés, il n’y avait aucun doute possible. C’était la Clairière des Sanglantes, ce lieu maudit où une poignée de Noxiennes se réunissaient pour célébrer leurs sabbats et chasser des proies imprudentes. Agatha et Feng lancèrent des regards autour d’elles. Cet endroit était différent des autres, il paraissait… instable, comme si deux images superposées se faisaient la guerre pour s’afficher devant les visiteuses. Tantôt la clairière paraissait tapissée de hautes herbes, tantôt une terre nue et cendreuse la remplaçait. Le foyer, établi au centre de la clairière, s’éteignait et s’allumait comme une lampe. Les arbres s’habillaient et se dépouillaient de feuilles, disparaissaient, réapparaissaient, brûlaient, se reconstituaient pour disparaître à nouveau.
— On dirait que deux réalités se font face, murmura Feng.
— Le passé et le présent, je crois, affirma Agatha. Les démons ont dû attaquer cet endroit. Bon sang, ça fait mal aux yeux !
L’environnement se mit à clignoter, à apparaître et disparaître en une fraction de seconde. Baba Yaga rencontrait-elle des ennuis avec les démons de l’autre côté du miroir ? Ce dernier était-il brisé ? Allaient-elle rester prisonnières à vie dans cet endroit ? Puis, l’image se stabilisa dans une sorte d’entre-deux, à moitié verdoyante, à moitié calcinée et une fumée noire terriblement familière flottait entre les branches. Les jeunes filles tentèrent de s’éloigner pour guetter les alentours mais elles constatèrent avec horreur que le reste du décor avait disparu. Il n’y avait plus que la clairière. Les voilà seules face au Néant et deux grands yeux rouges qui les fixaient.
— Alors, avez-vous satisfait votre curiosité ? tonna une voix profonde. Vous en voulez encore ? Vous voulez voir plus de sang, plus de mort, plus de destruction ? »
Agatha et Feng restèrent figées au milieu de la clairière, ne quittant des yeux le regard flamboyant de l’être qui s’adressait à elles. C’était une voix rauque et râpeuse, proche de celle de Baba Yaga mais plus profonde, plus masculine. Son identité ne faisait aucun doute. Feng avala difficilement sa salive et trouva le courage de demander :
— Tu es le familier de Baba Yaga, c’est ça ? Tu es aussi l’oiseau qui nous a vues à l’entrée de votre maison.
La voix émit un croassement qui ressemblait à un rire sans joie.
— Vous pensez nous connaître mais vous n’êtes que des ignorantes. Baba Yaga fait table rase de son séjour à Outremonde. Tous les souvenirs auxquels vous avez assisté seront réduits en poussière… avec vous ! Personne ne viendra vous sauver, personne ne viendra vous chercher. »
Agatha, malgré la peur qui nouait sa gorge, ne put s’empêcher de penser que le familier parlait trop… comme s’il hésitait à les tuer tout de suite. Au fur et à mesure qu’il parlait, le décor tremblait, changeait d’aspect, quelques ombres apparaissaient, notamment celles de Baba Yaga et de son familier sur l'épaule. Ce dernier luttait… luttait contre un souvenir.
— Kraa… lâcha-t-elle sans réfléchir.
— Qu’essaies-tu de faire, petite impudente ? croassa l’ombre du familier.
— Kraa est un corbeau freux, c’est le familier de maman. Elle l’aime beaucoup, ils se parlent tous les jours, ils arrivent à se comprendre. Moi, quand je lui parle, il n’ouvre même pas le bec. Maman m’a dit que j’aurais peut-être un familier et je l’aimerais tellement que jamais je ne... »
Les yeux flamboyèrent plus fort. Agatha n’osa pas terminer sa phrase. La terre trembla violemment et les deux jeunes filles tombèrent à la renverse. Elles se relevèrent difficilement. Feng avait compris où son amie avait voulu en venir, alors elle renchérit avant que le familier ne se jetât sur elles.
— Si tu dois nous tuer, il faut respecter un code d’honneur. Même les Noxiennes en ont un ! Tu dois nous laisser une dernière volonté !
— Ah ! Ces crépusculaires ! Toujours dans la négociation ! Allez-y, tentez vainement de gagner du temps même si cela ne fera que retarder l’inévitable.
— Merci, je vais en discuter quelques secondes avec Agatha avant de te demander cette faveur, ce ne sera pas long. »
Le familier observa les deux enfants se murmurer des choses, il ne chercha pas à savoir ce qu’elles disaient. Silencieux, il observait leurs gestes, leurs regards, la tension sur leurs visages. Il les vit alors se lever et la petite brune, Feng, déclara :
— Nous souhaiterions te poser des questions… parce que… nous voulons comprendre...
Un silence, long et pesant.
La voix reprit alors :
— Accordé. Deux questions.
— Trois s’il te plaît, une de ma part, une de la part d’Agatha et une de notre part à toutes les deux. Et tu y répondras de manière complète et développée pour nous instruire, afin que nous ne soyons plus de simples ignorantes, même pour le peu de temps qui nous reste à vivre. Marché conclu ?
Le décor de la clairière se stabilisa et redevint paisible avec ses arbres tortueux et ses herbes folles. Le familier avait accepté. Feng demanda à Agatha si elle acceptait de poser une question en premier afin de lui laisser un peu de temps pour en trouver une de son côté. Son amie hocha vivement la tête.
Après un temps de réflexion, Feng demanda :
— Baba Yaga a fait de bonnes actions mais aussi des actions monstrueuses. Malgré tout cela, Nox l’a accueillie, lui a offert un foyer et une protection. Alors pourquoi veut-elle détruire cette forêt tout en voulant partir ?
— Question intelligente, reconnut le familier. Baba Yaga et moi venons du Vieux Monde."
A peine le familier eût-il prononcé ces mots que le décor se modifia. La sombre forêt s'éclaircit et ses feuilles prirent une infinité de nuances de vert. Des ombres féminines apparurent et se mouvaient au rythme du vent dans les feuilles.
— Nous avions notre forêt, nos lois, nos habitudes, poursuivit le corbeau. Avec nos sœurs sorcières, nous étions gardiennes d’un ordre ancien, soumis aux dures lois de la nature. La magie imprégnait ce monde comme n’importe quel élément primordial. La magie était aussi naturelle que le flux de la rivière, la fureur de la foudre, l’éclosion des fleurs, la chaleur du feu et l’érosion des roches. Tout le monde pouvait l’apprendre. Des gens du commun, des enfants pour la plupart, venaient pour cette raison, elles acceptaient d’être mises à l’épreuve même si cela devait leur coûter la vie. Baba Yaga et moi les laissions faire puis nous décidions de leur sort. Pour vous, cela vous paraît inacceptable mais c’était la loi de notre monde. Accepter d’être mis à l’épreuve, c’est accepter de mettre sa vie en jeu."
Le décor se modifia aussi aisément qu'une scène de théâtre. La forêt prit une teinte rougeoyante, les troncs noircissaient sous l'assaut des flammes. Des cris lointains retentissaient au loin. Le familier poursuivit :
— Mais depuis, les humains sont devenus fous, des ordres religieux et politiques ont voulu dominer la nature, dominer le sacré, dominer les sorcières. Nous avons refusé l’asservissement, les Inquisiteurs nous ont donné la mort et pillé nos forêts. C’est pour cela que la plupart des êtres vivants porteurs de magie se sont réfugiés dans une autre dimension appelée l’Outremonde. Nous devions recréer ce qui avait été détruit. Nous devions reconstituer dans un autre monde, ce que nous avions perdu dans l’ancien. Hélas, Baba Yaga et moi dûmes constater que ce n’était qu’une illusion : des hommes et des êtres sans pouvoirs se sont aussi infiltrés dans ce monde en s’acoquinant avec des sorcières. Et regardez ce beau résultat ! Un simulacre de tous les travers du Vieux Monde. Avez-vous vu ce qui pouvait se passer à Port-Bois ? Eh bien, on retrouve la même chose partout : sur la Montagne des Lunes, au sein des tribus sylvestres, dans la grande Cité de Lux et… sur les Terres du Crépuscule. La corruption est entrée dans ce monde. Alors, il est temps que cela cesse."
La forêt s'assombrit et reprit ses nuances de bleu et de noir.
— Posez votre deuxième question. »
L’esprit de Marisa avait sombré dans le Chaos, elle ne savait plus si elle avait réintégré son corps ou si elle était encore reliée à la forêt. Elle percevait les êtres monstrueux qui remuaient la terre, détruisant toute forme de vie sur leurs passages. Chaque mouvement, chaque attaque de ses créatures lui causait une terrible souffrance. Elle entendait le chant de désespoir des arbres réduits en cendres, les cris de douleur d’une terre dévorée de l’intérieur, les appels désespérés des animaux en fuite, les pleurs des plantes dont les racines pourrissaient. Etait-ce donc cela que subissaient les Gardiennes ? Voilà pourquoi elles étaient si impuissantes. Ces créatures brisaient tout cycle de vie, si elles continuaient de circuler aussi librement, la forêt ne serait plus qu’une terre stérile pour l’éternité.
Cependant, au cœur de ce déluge de souffrance, une lumière d’un vert éclatant enveloppa Marisa.
« Chère Marisa, appela la Lumière d’une voix aussi agaçante que familière, les enfants ont besoin de vous. Relevez-vous ! Vite ! »
Marisa ouvrit les yeux. Saisie d’un soudain regain d’énergie, elle se redressa et quitta le repaire du Gardien des Roches :
« Pour un peu, j’apprécierais presque cet épouvantail. »
Il était difficile pour les deux jeunes filles d’assimiler tout cela car elles ne connaissaient rien du Vieux Monde. Jin et Luan, les parents de Feng étaient nées dans l’Outremonde et leurs propres parentes étaient mortes avant que Feng eût l’âge de comprendre ce qu’elles avait vécu dans leur monde d’origine. Siobhan, la mère d’Agatha, était issue d’une vieille famille des Terres du Crépuscule. Quant à Toren, il était arrivé dans l’Outremonde à l’âge de huit ans. Cependant, il n’avait jamais parlé à Agatha de son passé au point qu’elle n’était même pas sûre de sa véritable origine. Peut-être s’était-elle imaginé qu'il venait du Vieux Monde sans s’en rendre compte. Mais ce n’était pas le moment d’y repenser, elle devait poser sa question.
— Est-ce que tu en veux à Baba Yaga de t’avoir tué afin d’invoquer les démons ?
La terre trembla légèrement, la clairière redevint cendreuse puis feuillue. La question était extrêmement difficile. Le familier allait-il tenir sa parole de dire toute la vérité ?
— Tu es maligne, petite Agatha car ta question en sous-entends deux : celle de mon sacrifice et celle de l’invocation. J’admire cette intelligence alors je vais être bon joueur. Oui, j’en veux à Baba Yaga mais pas de m’avoir tué. Nous les familiers, ressentons ce que ressentent nos alters humains. Et elles ressentent ce que nous ressentons mais Baba Yaga m’a trompé. Nous devions trouver un moyen de retrouver le Vieux Monde et de mettre un terme aux agissements des Inquisiteurs. Je pensais que le sacrifice du petit frère de ta mère puis le mien ne servirait qu’à créer une passerelle entre les deux mondes mais j’ai sous-estimé le désir de vengeance de mon alter. Nous avons tout perdu, certes, mais Baba Yaga a préféré faire pire que les Inquisiteurs en commettant l’abomination ultime : briser l’ordre naturel, la seule chose à laquelle nous croyons, notre seule loi, notre seule divinité. En me tuant, elle a invoqué des êtres de non-vie. Ces créatures ne font pas que tuer, ce qu’elles détruisent finissent, au fil du temps, par ne plus jamais renaître. La végétation ne repousse plus, les sols meurent et tout le vivant disparaît à jamais. Si même dans un désert se trouve la vie, celle-ci disparaît dans les lieux attaqués par ces créatures. »
Agatha ouvrit la bouche puis la referma, elle allait poser une question sur l’origine de ces êtres mais elle ne pouvait le faire sans le consentement de Feng. Cette dernière voulut lui demander si les dégâts sur les Terres du Crépuscule et de Nox étaient irrémédiables mais se tut, elle ne devait pas se précipiter. Le familier conclut :
— Et, pour mon malheur, elle m’a donné la mort-vivance. En mourant, j’aurais obéi au cycle naturel. Mon corps aurait nourri les insectes et les larves qui auraient fertilisé le sol. Peut-être même que mon âme se serait réincarnée dans un autre corps, qui sait ? Mais même cela, mon alter humaine, Baba Yaga, me l’a enlevé. Alors oui, je suis en colère, très en colère. En plus de me trahir, elle m’a privé de mes choix de vie et de mort. Maintenant, finissons-en ! Posez votre dernière question.
Feng et Agatha refusèrent de se précipiter sous la panique ou l’excitation d’avoir appris tant de choses. Plus le familier avait parlé, plus elles avaient ressenti une profonde empathie pour cette créature. Elle discutèrent un instant, puis, droites comme le vieux pommier du village du Crépuscule, elle dirent, chacune complétant la phrase de l’autre :
— Nous avons beaucoup appris grâce à toi. Nous comprenons ce que tu ressens même si ta manière de voir le monde nous dépasse totalement. Nous avons également vu tes souvenirs et ceux de ton alter-humaine. À présent, acceptes-tu que nous te racontions notre version des faits depuis trois jours, tout ce que nous avons vu, entendu, ressenti, vécu pendant que nous recherchions la Relique ?
Elles retinrent leur souffle. Si la créature gardait le silence, quelque chose dans son regard volcanique trahissait une forme de surprise. Au bout d’une éternité, il souffla ses mots :
— Accordé.
Agatha et Feng ne surent combien de temps elles passèrent à raconter cette histoire, elles ne savaient même pas si elles la racontaient de manière cohérente. Parfois, elles revenaient en arrière parce qu’elle avait oublié un détail à souligner, parfois elles n’étaient pas tout à fait d’accord sur certains événements mais elles racontèrent encore et encore. Tandis qu’elles parlaient, une grande chaleur irradiait leur poitrine, leur cœur cognait à toute allure mais elles n’avaient plus peur, elles voulaient simplement… raconter.
Le décor disparut peu à peu et elles furent plongées dans l’obscurité. Les yeux rouges du familier plongèrent dans les ténèbres. Elles ne sentirent même plus le sol sous leurs pieds. Avant que la panique ne les saisît, elles se rendirent compte que chacune voyait l’autre très clairement. Feng voyait Agatha et Agatha voyait Feng, comme si une lumière invisible les éclairait. Et dans ce gouffre de poix sautilla un petit squelette d’oiseau, une flamme rougeoyante dansant dans ses orbites creuses. Il déploya les os de ses ailes, leur fit une révérence particulièrement exagérée et déclara d’une voix qui n’était plus aussi impressionnante que celle de l’ombre aux yeux rouges qu’il fût quelques secondes auparavant :
— Cette épreuve fut très intéressante.
— Une épreuve ? s’enquit Feng en levant un sourcil perplexe.
Le familier émit un petit rire narquois.
— Quelle question ! mon alter humaine n’est pas la seule à lancer des défis. Moi, je reste fidèle à l’ordre naturel du monde et je refuse de tricher. Vous avez réussi brillamment cet examen de conscience. Maintenant, c’est à vous de décider de votre destinée et de celle de votre communauté.»
Aussitôt se matérialisa la surface lisse d’un miroir.
— Vous aurez la vie sauve et vous sortirez de ce miroir quoi qu’il arrive. Contentez-vous de passer ce miroir et j’engloutirai les derniers souvenirs de Baba Yaga. Elle ne se tracassera plus de votre présence et partira sans demander son reste. Brisez-le et tous ses petits secrets s’envoleront jusqu’aux confins de nos deux forêts. Les conséquences risquent d’être… explosives. J’espère que vous aurez confiance en votre communauté pour garder la tête froide. Alors ?
— Alors, il faut choisir entre dévoiler la vérité et la cacher ? s’écria Agatha. Mais laquelle mettra fin à ce cauchemar ?
— Ce sera à votre communauté, à celle de Nox et à vous d’en décider.
Dans le ciel, une nuée d’oiseaux s’éleva : des geais, des corneilles, des corbeaux, des choucas et des Coeurs-Vidés. Des mots, cachés depuis longtemps s’envolèrent à tire d’ailes, résonnant de la voix des corvidés. En contrebas, Lechuza montait la garde devant son arbre, prête à en découdre avec les démons qui viendraient attaquer son foyer. Attirée par le bruit, elle leva ses yeux jaunes vers les cimes. Les mots tombèrent en pluie dans ses oreilles. Des mots, des révélations, une trahison… l’impardonnable. Des souvenirs lui revinrent : trois enfants endormis sous une couverture, une vieille sorcière au corbeau, un homme brutal qui l’avait terrifiée chaque soir… le sang…
La sorcière-chouette poussa un cri de rage et s’envola vers la maison aux pattes d’oiseaux entourée par un immense cercle d’incantation. Non ! Baba Yaga ne s’en tirerait pas ainsi !
A suivre (plus que trois chapitres avant la fin !)

| LeConteur.fr | Qui sommes-nous ? | Nous contacter | Statistiques |
|
Découvrir Romans & nouvelles Fanfictions & oneshot Poèmes |
Foire aux questions Présentation & Mentions légales Conditions Générales d'Utilisation Partenaires |
Nous contacter Espace professionnels Un bug à signaler ? |
3543 histoires publiées 1547 membres inscrits Notre membre le plus récent est qwx |