Carmina et Basilio, guidés par la voix de Marisa, dirigèrent le groupe d’enfants. Celle-ci leur faisait parfois changer d’itinéraire car les monstres devenaient incontrôlables à certains endroits. Il fallait absolument éviter les arbres bancals, les racines pourrissantes et les insectes qui excitaient les Cœurs-Vidés avides de chair fraîche. Malgré l’épuisement qui gagnait tous leurs membres, la vue de la petite chaumière leur donna un regain d’énergie.
« Vous êtes arrivées, déclara la voix de Marisa. Rassurez-vous, mon amie Patte-en-Bois va vous mettre en sécurité. »
Les plus grandes posèrent les plus petites par terre et s’étirèrent pour détendre leurs muscles endoloris. Cependant, le spectacle qui s’offrait à eux leur donna des sueurs froides. Des puits béants et fumants rongeaient le petit potager qui bordait la chaumière ! L’odeur de pourriture et de cendre était si agressive que même les mouches n’osaient pas s’en approcher. En sécurité vraiment ? Soudain, les enfants perçurent des éclats de voix. Un tremblement terrible manqua de les faire chuter.
— Je ne sais pas vous, murmura Basilio, mais je ne me sens pas de me battre contre des monstres ce soir.
Carmina rabattit sa capuche cramoisie sur sa chevelure blonde et répondit :
— Nous non plus. Mais nous n’avons pas la Relique pour nous protéger.
— Nous avons Marisa, déclara Wicana, et nous appris les sortilèges de protection élémentaire.
— Bonne idée, approuva Gregor en lançant un coup de pied dans une moitié de courge moisie. On doit protéger les plus jeunes d’entre nous en priorité ! Écartons-nous du potager. Là ! Dans l’enclos des chèvres ! On sera tranquilles ! »
À quelques mètres de la chaumière, une bataille avait éclaté. Il y avait des Noxiennes, des Crépusculaires et des démons. Peu de temps avant, des Noxiennes et des Crépusculaires. Et encore avant, des Crépusculaires, seules, qui se hurlaient des reproches.
— Les enfants sont introuvables ! hurla Zora, la mère d’Ozzy et d’Hestia. Si ça se trouve les Noxiennes les ont tuées !
— Tout ce qu’on a trouvé, c’est un épouvantail en chapeau qui courait les bras en l’air. Encore un maléfice contre-nature de Noxiennes ! s’écria Oleg, le père de Gregor.
— Jin, même si tu n’as pas volé la Relique, reprit Zora. C’est TON crapaud qui a causé la perte de nos enfants ! Tu en es le seul responsable !
— S’il arrive quoi que ce soit à mon fils, fulmina Makan, le père de Basilio, je te tuerai !
— Cela suffit, tonna Siobhan. Vous vous entendez parler ? Vous croyez que c’est en se battant comme des chiffonniers que cela va nous aider à trouver nos enfants ! » Un terrible tremblement les jeta toutes à terre. Des pattes, des tentacules et des têtes difformes jaillirent du sol en grognant. Plus le temps pour les discussions, les sorcières du Crépuscule passèrent à l’offensive.
****
Agatha et Feng avaient traversé le miroir mais elles n’étaient pas retournées dans le cagibi. Où le miroir les avait-elle emportées ? Elles regardèrent autour d’elles. Pas d’ombre aux yeux rouges ni de Baba Yaga arachnéenne. Elles se rendirent compte qu’elles se trouvaient dans un drôle de village avec des maisons en briques qui se ressemblaient toutes. Il était si différent des habitations bigarrées des Terres du Crépuscule ! Il faisait nuit. Seule une lune blanche, plus grosse que celle que les jeunes filles avaient l’habitude de voir affichait un croissant maigrelet. Aucune trace des autres lunes. Agatha et Feng lancèrent des coups d’œil anxieux autour d’elles, désemparées. Soudain, elle perçurent au loin, des clameurs et des nuances enflammées dansant sur les murs. Discrètement, elle se faufilèrent dans les ruelles jusqu’à découvrir une place pavée. Agatha retint un cri de stupeur. Feng se raidit.
Des femmes étaient enchaînées les unes aux autres, plus maigres que le squelette de Tom Gibus, ce qui n’était pas peu dire. Mais contrairement à lui, on aurait cru que leurs âmes avaient quitté leurs corps. Un homme habillé d’un drôle d’habit noir récitait des textes de lois dans un langage que les filles ne parvenaient à comprendre. Feng montra à Agatha une construction rudimentaire fait de bois et de paille. À côté, un homme cagoulé tenait une torche enflammée. Un bûcher.
— Il faut faire quelque chose, murmura Agatha. On ne peut pas les laisser faire du mal à ces pauvres femmes !
— Tu as raison, approuva Feng, mais soyons prudentes. »
Elles s’accroupirent et rampèrent jusqu’à la file des prisonnières. Agatha tenta un « Pssst » mais personne ne l’entendit. Alors elle murmura :
— Mesdames, on va vous aider. »
Feng tenta de saisir une chaîne mais sa main passa à travers.
— Mince alors, souffla-t-elle.
Soudain, quelqu’un tira sur la chaîne. Un homme forçait les femmes à avancer. Les pieds passèrent à travers les corps d’Agatha et de Feng comme si elles étaient faites de brume, une sensation pour le moins déroutante. Elles se relevèrent et s’écartèrent, sans quitter la scène des yeux.
Alors que le sombre cortège s’approchait du bûcher, une détonation le fit voler en éclat ! Une énorme bourrasque flanqua hommes et femmes à terre… sauf Agatha et Feng qui n’avaient rien senti. Au milieu du chaos surgit une grande femme aux longs cheveux pâles. Tandis que ses yeux noirs balayait l’assistance, elle leva ses bras maigres et clama d’une voix rauque :
— Soyez maudits, Inquisiteurs ! Vous brûlez vos mères, vos femmes, vos sœurs et vos filles ! Maintenant, c’est vous qui brûlerez !
Elle saisit une branche qui devint un sceptre griffu, invoqua un énorme cercle de flammes. Il tournoya et s’éleva si haut qu’il s’abattit sur les maisons aux alentours. Tout alla très vite. Les Inquisiteurs couraient dans tous les sens au milieu des braises. Certains voyaient leurs vêtements prendre feu et se débattaient en jetant des cris de douleur et en se roulant par terre. D’un claquement de doigts, la femme fit sauter les chaînes des prisonnières recroquevillées sur le sol. Droite et fière, elle se dirigea vers les suppliciées :
— Les hommes ont fui, lâches qu’ils sont. Ne pleurez pas vos biens, ce qui vous attend dans un autre monde vaut mille fois toutes les richesses de celui que vous quittez. »
— Allez-vous nous tuer ? demanda faiblement une femme au crâne rasé.
— Le monde dont je parle n’est pas celui des mortes.
— Qui êtes-vous ? s’enquit une autre, une toute jeune fille au corps couvert de cicatrices.
La grande femme lui adressa un sourire énigmatique. Derrière elle se dressa, dans un grondement formidable, une immense isba juchée sur des pattes d’oiseaux. Face à ce spectacle, Feng était subjuguée.
— Feng ! cria soudainement Agatha. Derrière toi !
Le spectre aux yeux rouges était revenu ! Il avala peu à peu les flammes, les demeures, les ruelles et même les Inquisiteurs. Sans réfléchir, les deux jeunes filles détalèrent de toute la force de leurs jambes. Après plusieurs mètres de course folle, un autre miroir apparut dans un coin de rue. Elles s’y engouffrèrent aussitôt.
Les Crépusculaires poussaient un énorme soupir, éreintées. Les sortilèges de protection et de défense élémentaires s’estompèrent peu à peu. Les monstres étaient repartis sous terre. Une forme flétrie leur faisait face. Les sorcières ignoraient si c’était celle d’un être humain ou d’un vieil arbre. Peut-être les deux. Quand elle se mit à bouger, elles comprirent qu’il s’agissait d’une très vieille femme qui n’avait qu’un œil et une jambe de bois tortueuse.
— Ignorantes ! clama-t-elle d’une voix forte. Si vous savez vous battre comme de redoutables guerrières, vos griefs vous condamneront et entraîneront vos enfants dans votre chute !
— Qui êtes-vous ? demanda Zora avec hauteur.
— Alterra ! s’exclama Siobhan. C’est vous ?
Elle s’approcha d’elle et déclara : « Vous n’avez pas changé.
— Et toi, répondit la vieille femme, tu es toujours aussi combative. Mais je vois que tu cherches encore les ennuis. »
— Alterra ? L a Gardienne ? s’enquit Makan. Ma mère, la sage Doussou Damba m’a beaucoup parlé de vous. Nous vous présentons toutes nos excuses. »
— Si la Doyenne Doussou Damba est sage, il n’en est pas de même de vous. Regardez-vous, fous et folles que vous êtes ! Vous vous dites adultes et vous êtes incapables de faire ce que deux petites filles ont fait en trois jours ! Au lieu de retrouver vos enfants, vous vous déchirez les unes les autres et vous excitez les démons qui détruisent toute forme de vie.
— Savez-vous où elles sont ? demanda l’une des sorcières.
— Mon amie, Marisa les conduit jusqu’à vous. En revanche, Agatha et Feng ne sont pas parmi elles. Elles ont décidé de restituer la Relique à Baba Yaga pour épargner vos vies.
Siobhan vacilla, Jin et Luan poussèrent un cri d’horreur.
— Non ! Il faut aller les chercher ! s’exclama Luan. »
Alterra leva sa main noueuse pour l’arrêter.
— Agatha et Feng devront affronter bien des épreuves mais je m’inquiète moins pour elles que pour vous. Allez cherchez vos enfants et mettez-les en sécurité dans la chaumière.
Les enfants sortirent de leur cachette, étonnamment calmes mais si pâles ! Les parentes, émues, tendirent leurs bras. Les enfants accoururent et s’y blottirent aussitôt.
— Je suis désolé pour ce qui est arrivé, confessa Jin. À cause de ma négligence, nos deux communautés, ma fille et celle de Siobhan sont en danger. Restez avec les enfants, je me rends chez Baba Yaga en tant que responsable du vol de la Relique.
La gardienne de Nox secoua vivement la tête.
— Baba Yaga a triché depuis le début, affirma-t-elle, il n’y a plus rien que tu puisses faire. Agatha et Feng doivent se débrouiller seules. Je sais que c’est difficile à accepter pour vous mais il le faut. Je les ai vues à l’œuvre. Sans elle, Lechuza aurait raccourci le peu de temps qu’il me reste à vivre. »
— Alors que devons-nous faire ? demanda Luan, livide.
— Enfants et parentes, préparez vos sortilèges de protection et mettez-vous en cercle autour de la chaumière. Plus nous serons nombreuses à participer, plus la chaumière sera protégée.
— Nous gagnons du temps n’est-ce pas ? s’enquit Siobhan d’une voix blanche.
Alterra tourna son œil unique vers les arbres engloutis par la nuit.
— Tâchons de ne pas en perdre. »
*****
Feng et Agatha étaient à l’extérieur, sur un port si vieux que les planches grinçaient sous les pas des marins qui traînaient au bord du large. Le ciel noir ne montrait qu’un croissant de lune blanche et une demi-lune dorée.
— On est au bord de la mer maintenant, s’étonna Agatha. Tu crois qu’on est encore dans le miroir ?
— Je pense que oui, confirma Feng. Je ne sais pas comment on va sortir d’ici.
— Baba Yaga a vraiment sauvé des femmes, dit Agatha. Je ne pensais pas qu’une sorcière aussi méchante en soit capable.
Feng baissa la tête, la mine sombre. La voix de son amie brisa le silence.
— Nous sommes dans les souvenirs de Baba Yaga c’est ça ?
— Oui… enfin, je crois... on s’est aussi retrouvées dans ceux de ta mère et de ton oncle tout à l’heure.
— Hmmm… répondit Agatha en se grattant le menton. C’est bizarre qu’elle nous laisse découvrir tous ses petits secrets sans venir nous chercher elle-même.
— Elle a mieux à faire. Elle a préféré lâcher un spectre mortel pour nous manger avec tout ce mélange de souvenirs. Plus de preuve, plus de culpabilité.
— Bon sang, ça pue ici ! s’exclama Agatha en se pinçant le nez. On se croirait dans l’intestin d’un démon. Pouah ! Il y a du vomi par terre !
— Ouais, répondit Feng. Ne restons pas là, le spectre peut revenir à tout moment.
Elles déambulèrent dans le vieux port, au milieu des sécheries de poissons, des caisses et des bouteilles brisées. Elles débouchèrent sur la place d’un marché dont les échoppes étaient fermées pour la nuit. La ville n’était pas endormie pour autant. Il y avait des auberges bondées où des hommes buvaient et des femmes dansaient. Certaines portaient des tenues très voyantes et se faisaient enserrer la taille par des types qui braillaient des chansons aux paroles… disons… inaudibles pour des enfants. Certaines femmes tentaient de s’échapper vainement de leurs étreintes.
— Eh bien ! Heureusement qu’on n’a pas les mêmes chez nous, déclara Feng avec une grimace.
— En même temps, ils n’auraient pas intérêt, répliqua Agatha en croisant les bras. Doussou Damba les aurait fait carboniser vivants et Volva aurait gelé leur cœur. Et encore, il s’estimeraient heureux de ne pas tomber sur maman ! Elle leur aurait sûrement coupé les…
— J’ai compris l’idée, Agatha ! s’exclama Feng en lui plaquant la main sur la bouche.
Une femme se détacha de ce décor douteux. Voûtée sous sa cape miteuse, de longs cheveux gris cascadant dans son dos, elle semblait ignorer les rires des buveurs. Un corbeau, perché sur son épaule droite, ne cessait de lancer des regards noirs autour de lui. Intriguées, Agatha et Feng la suivirent.
****
Le groupe d’enfants et de parentes incantèrent ensemble, les runes s’élevaient de leurs doigts dansants. Même les plus petites participèrent. Aussitôt une sorte de bulle irisée les enveloppa avec la chaumière. Des runes lumineuses apparaissaient et flottaient sur la surface dans un ballet hypnotique.
— Hum… je pense que ce sera suffisant, déclara Alterra. »
Toutes se rassemblèrent devant la chaumière, épuisées mais rassurées. Alterra se plaça devant elles.
— Pendant que nous façonnions cette protection, j’ai pu entrer en contact avec les autres Gardiennes. Nous commençons à comprendre comment contrer ces créatures. Si nos déductions sont exactes, elles sont….
Tout alla si vite. Alterra, transpercée par une lance, s’effondra. Les enfants hurlèrent et cachèrent leurs visages. Zora repoussa brutalement ses enfants et arracha la lance du corps de la Gardienne.
— Maman ! cria Hestia. Pourquoi tu as fait ça ? »
Le visage de Zora se tourna vers la jeune fille. Il se mit à enfler et à se moduler comme de la pâte à pain en train de cuire. Peu à peu apparut une figure hybride, à moitié celui d’une jeune femme, à moitié celui d’une vieille. Theuggia éclata de rire et s’écria :
— C’est pour mieux te manger, mon enfant !
Aussitôt la bulle de protection vola en éclat et les autres Noxiennes fonçaient droit sur les familles. L’une d’elle lâcha le corps de Zora sur le sol comme elle l’aurait fait d’un sac de pommes. Ozzy et Hestia se précipitèrent vers leur mère en hurlant. Au milieu du chaos, Basilio eut le temps de voir qu’une Noxienne tenait par le cou le squelette en costume qui leur avait sauvé la vie. Cette fois-ci, il ne bougeait plus.
Marisa atterrit lourdement sur le dos, au milieu de la mousse et des fleurs. Elle recouvra peu à peu ses sens. Tout n’était plus que douleur. Elle avait perdu sa connexion avec le Gardien des Roches.
Et Patte-en-Bois…
La forêt résonna des sanglots d’une orpheline aux cheveux brûlés.
Le décor devint flou. Agatha et Feng se sentirent vaciller. Peu à peu, tout se stabilisa, l’image redevint nette. Elles se trouvèrent dans une petite demeure, très simple, bien nettoyée. Une belle dame aux cheveux noirs et à la peau mate, assise à table devant une tasse de thé, discutait avec la femme au corbeau. Elle lançait des regards anxieux. Au fond de la pièce, trois petites enfants, deux garçons et une fille, dormaient à poing fermé sur une couchette.
— N’aie pas peur, fit la femme aux cheveux gris en sirotant sa tasse. Tant que je suis ici, il ne te fera rien.
— Ce n’est pas pour moi que j’ai peur, répondit la femme aux cheveux noirs avec un accent chantant. J’ai peur pour eux. »
La belle jeune femme baissa ses yeux noirs sur ses mains. Le corbeau, lui, avait levé les siens sur les enfants qui dormaient. Le femme aux cheveux noirs reprit alors :
— Outremonde est pire que l’ancien.
— Hmmm… tout dépend où tu te trouves. Il faut dire que tu es plutôt mal tombée. Tu aurais dû me suivre quand j’ai brisé tes chaînes.
— J’ai eu peur.
— Ce que la peur peut nous faire faire, se gaussa la femme au corbeau.
La jeune femme baissa les yeux sur sa tasse qui refroidissait.
— Tu sais que je peux te sauver une deuxième fois, reprit la vieille.
— Je sais. Mais j’en connais le prix.
— Qu’est-ce qui t’en empêche ?
— À votre avis ? s’écria la jeune femme en se levant de sa chaise.
La présence de ses petites sembla lui revenir. Elle baissa la voix :
— Vous me parlez d’ôter la vie d’êtres humains. Je sais que vous voulez rendre la justice mais je ne peux pas faire ça. Si je libérais mon pouvoir pour détruire, je ne vaudrais pas mieux que les meurtriers que nous condamnons.
— Mais tu as un potentiel énorme. Imagine tout ce que nous accomplirons ensemble ! J’ai vu ce que tu es capable de faire ! Ne pas exploiter ta puissance serait un gâchis sans nom ! »
La jeune femme se déplaça vers la petite fenêtre. Silencieuse comme une ombre. Hésitait-elle ? Après un temps, elle tourna ses yeux d’ombre vers la femme au corbeau :
— Je ne serai pas votre soldate. Je vous suis reconnaissante de m’avoir sauvée mais je n’ai plus besoin de vous. Vous n’avez pas besoin de moi. Je suis mère à présent. Si j’accepte votre proposition, je ne pourrai plus regarder mes enfants en face. Pouvez-vous le comprendre ?
— Oui, ma chère, je comprends. » La femme aux cheveux gris caressa la tête de son corbeau puis se leva. Juste avant de franchir le seuil, elle lança : « Bonne chance, ma petite. »
L’image redevint floue tandis qu’un autre décor se dessinait déjà. Agatha et Feng se trouvèrent devant une auberge. Probablement la plus puante de toute la ville. Une bagarre avait éclaté. Le tavernier en colère jeta les importuns dehors en leur montrant le poing. L’un d’eux, un grand bonhomme aux allures de brute, quitta les lieux en titubant. Une veine palpitait sur son front.
— Mais qu’est-ce qu’il a ? demanda Feng qui ne put s’empêcher de chuchoter.
— C’est l’alcool, déclara sombrement Agatha. Maman m’a dit que si on en buvait trop, on perdait la raison pendant des heures. Parfois, on devenait méchant.
— Il me file la chair de poule, ce type.
— Ne t’en fais pas, il ne peut pas nous entendre. Filons d’ici.
Mais avant de tourner les talons, elles se rendirent compte que la brute avait croisé le chemin de la femme au corbeau. Celle-ci lui fit mine d’approcher. L’homme s’avança, le regard abruti. La sorcière posa sa main sur sa nuque et l’attira à elle. Elle lui murmura quelque chose. L’homme eut alors un sursaut de colère. Il s’écria :
— Elle a osé ! Avec un autre, sous mon toit ! La garce ! Je le savais ! »
Aussitôt, la brute détala à toute jambe en poussant d’effroyables jurons. Agatha et Feng ne comprirent pas ce qui arrivait mais il leur semblait que la femme au corbeau regardait dans leur direction. Un drôle de rictus se dessinait sur ses lèvres.
Derrière elle s’étira une forme noire. Un bec immense s’ouvrit. Le spectre était de retour et avalait tout sur son passage. Sans réfléchir, les filles coururent à nouveau, zigzaguant parmi les fragiles demeures, traquées par l’ombre prédatrice aux yeux d’incendie. Elles filèrent devant une petite maison. Une vitre se brisa. Des cris horribles se firent entendre, plus effroyables que les imitations des Cœurs-Vidés. Des hurlements d’homme enragé, des cris d’enfants, la clameur horrifiée d’une femme qui suppliait. Non il ne fallait pas voir ça ! Surtout pas voir ça ! Il ne fallait pas reconnaître cette voix ni ce bel accent chantant.
Chaos
Cris
Vengeance
Agatha et Feng avaient perdu la notion du temps. Comment la ville portuaire était-elle devenue un tel brasier ? Des hommes et des femmes couraient dans tous les sens, certains avec des seaux, d’autres avec rien du tout. La plupart tentait de fuir. Sur la place du marché, une gigantesque forme humanoïde à la tête de chouette déploya ses ailes et poussa un hurlement terrifiant. Des taches de sang maculaient son plumage, des morceaux de chair se collaient à ses serres et des viscères humains pendaient de son bec.
Heureusement, un miroir apparut entre la créature enragée et le spectre.

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