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tome 1, Chapitre 54 « Mise au point » tome 1, Chapitre 54

Mise au point

Les ténèbres m'entourent. Lourdes. Vides. Mes sens sont en éveil, pourtant je ne perçois rien d'autre qu'une infinie vacuité. Je sens ma respiration saccadée, mes joues humides. Le contraste d'une clarté soudaine m'éblouit. Mon bras levé devant mon visage dégage une odeur ferrugineuse. Je peine à comprendre ce qui m'entoure. Agenouillée sur un sol caillouteux, les nuances pourpres qui teintent mes mains me donnent la nausée. Le calme ambiant m'apparaît surnaturel. Une sorte de cuvette s'élève tout autour de moi, creusée dans la roche.

La vérité me frappe, tout comme cette ignoble douleur dans ma poitrine. Je suis à l'épicentre de ce cratère. De quoi me suis-je rendu responsable ? Tout ce sang…

Et puis cette voix masculine, douce, ce visage aux traits anguleux nuancés par cette expression si avenante et ces boucles blondes…

– Je viens en allié…

– …jour, Aeternalis, s'y superpose le timbre d’Amaryllis.

Amaryllis…

Étourdie par ces réminiscences du passé, je peine à reprendre pied dans ce qui compose mon présent. Était-ce le timbre de Jeremiah, à l'instant ? Ma réponse tarde à venir ; après mes aveux d'hier soir, Amaryllis s'inquiète :

– A ? T'es là ?

– Oui, bonjour Amaryllis.

Mon empressement est palpable dans mon ton, cette distance qui se creuse avec la réalité aussi.

– T'es sûre que ça va aller ? J'ai l'impression que… Enfin… T'es jamais restée aussi longtemps transférée dans ce pendentif, non ?

Il est vrai que j'avais pris l'habitude de converser un peu avec elle, chaque soir, dans ma forme matérielle. Amaryllis me confiait ses craintes, ou nous parlions de tout et de rien pour tromper l'angoisse qui planait sur nous tel un spectre trop envahissant. Je ne lui ai pas encore avoué que je n'étais plus en capacité de sortir d'ici.

Non, en effet.

Amaryllis se mord la lèvre, hésite, puis chuchote avec une peine contenue qui me fend le coeur :

– Tu peux plus… C'est ça ?

C’est exact, je ne peux plus m'extraire de cette amulette… Navrée.

– C'est moi qui en suis navrée… soupire-t-elle. Si j'avais su… On aurait peut-être pu…

Mon état est indépendant de notre volonté. Nous avons agi pour le mieux, et nos efforts ont payé.

– Pour servir mes objectifs ! Sans penser à toi.

– Je suis assez grande pour me préoccuper de moi-même. J'ai toujours agi de mon propre chef ; ramener Jeremiah revêtait une grande importance à mes yeux. Tu n’as rien à te reprocher.

Elle hoche la tête mais ses yeux sont brillants. D'autres préoccupations me taraudent. Ma protégée les met en mot comme si elle avait lu dans mes pensées :

– Ça fait deux jours… murmure-t-elle. Il avait dit qu'il me recontacterai rapidement. Ça veut dire quoi, rapidement, pour lui ? Et puis, j'ai encore cru l'entendre m’appeler…

Je n'ose pas lui avouer que je l'ai entendu aussi. Tout cela n'augure rien de bon. Je préfère éluder le sujet et ramener ma protégée à des préoccupations plus terre à terre :

Tu vas être en retard en cours, si tu ne te presses pas ! Jeremiah tiendra sa promesse, j'en suis persuadée.

Elle acquiesce, une expression résolue se peignant sur son doux visage. Cette attente est une torture, néanmoins elle a déjà connu bien pire. Pile à l'heure, elle rejoint Francis qui l'attend pour le petit déjeuner.

– Coucou Ama ! la salue-t-il avec entrain en la gratifiant d'une bise.

Le sourire forcé de sa cousine ne le trompe pas, cependant il ne relève pas et tente plutôt d'engager une conversation bon enfant. Sa stratégie fonctionne à merveille puisqu’Amaryllis parvient à se détendre. C'est dans une ambiance chaleureuse qu'ils se dirigent tous deux vers leurs cours respectifs.

– On se retrouve à midi ! s’enthousiasme Francis.

Avant de partir de son côté, il s’avance pour lui glisser à l’oreille :

– Et si t’as besoin de parler, je suis là.

Cela fait seulement quelques jours que Francis a découvert l’existence de sa cousine. Cependant, les liens qu’ils partagent et ce week-end passé ensemble les ont rapprochés. Lorsqu’Amaryllis l’a contacté, samedi soir, il n’a pas hésité une seconde à accepter de l’accueillir chez lui, sans même en avoir demandé l’accord à sa mère au préalable. Ils ont passé leur dimanche ensemble. Francis parvient à merveille à changer les idées de ma protégée. Amaryllis ne lui a pas encore tout dévoilé concernant cette ligne temporelle alternative que nous avons quittée et, malgré l’envie d’en savoir plus qui doit le dévorer, Francis ne relance pas ce sujet sensible de lui-même. Il se montre si prévenant ! Je regrette qu’Amaryllis ne l’ai pas recontacté plus tôt ; il s’avère un soutien sans faille, comme il l’a toujours été. Un peu émue, Amaryllis rejoint son premier cours et la matinée se déroule sans évènement notable. Cependant, alors que ma protégée s’apprête à rejoindre Francis pour la pause méridienne, un appel retentit, bien plus clair que celui que j’avais cru percevoir tôt ce matin.

Amaryllis ?

Elle se fige, son cœur battant la chamade. Je comprends que nous l’avons toutes deux perçu.

Est-ce que tu m’entends ?

Mon Doux Peintre ! s’empresse-t-elle de répondre. Je m’inquiétais, tout va bien ?

Intéressant, ainsi je pourrais saisir leur conversation télépathique sous cette forme. Amaryllis a bifurqué, s’éloignant à présent de la cafétéria à pas vifs.

Oui, désolé, j’ai eu… un contretemps, mais ça va maintenant ! Mes pouvoirs sont à leur apogée, je vais avoir un petit temps d’adaptation, rien de grave.

– Un effet secondaire, alors ?

– Oui, je crois. Tu tiens le coup, de ton côté ?

Après avoir poussé la lourde porte qui mène à l’atelier, Amaryllis y entre et se laisse tomber dans un fauteuil, secouée par toutes ces émotions.

J’ai hâte de te revoir…

– Moi aussi, ma Jolie Fleur. Mais il va falloir jouer stratégie, si on veut retrouver Ludo et vaincre mon père. Ilya a peut-être un indice, il faut…

– Ilya ?

Un blanc suit l’interrogation tendue d’Amaryllis. J’espère que Jeremiah va répondre sans détour et lever tous ces doutes qui planent sur ma protégée. Elle retient son souffle dans sa détresse, allez Jeremiah, un peu de nerf !

Je suis désolé que tu aies appris ça comme ça. Ma Jolie Fleur… Mon cœur t’appartient, et à toi seule. Ce mariage ne signifie rien, nous ne l’avons pas choisi. J’aime Ilya d’une autre manière, elle est comme une sœur pour moi. D’ailleurs, je dois aussi te remercier pour ça, je ne suis pas le seul que tu as sauvé.

Ouf… je préfère ça ! Amaryllis laisse échapper un soupir, étourdie par ces révélations et cette tension qui se dissipe.

Je ne comprends pas… balbutie-t-elle.

Quand tu l’as bousculée en partant du bal, tu as renversé sa coupe. Elle était empoisonnée… Je m’en suis souvenu en retrouvant mes souvenirs d’avant. Et après ton départ, samedi, l’assassin a réitéré. Je l’ai empêché de justesse.

– Tu as pris des risques ! C’est à cause de ça que tu ne m’as pas contactée plus tôt.

Ce n’est même pas une interrogation, Amaryllis est redoutable. Jeremiah laisse encore une fois un silence s’installer.

C’est vrai, mais je vais bien. Il en faut plus pour me poser problème ! En tout cas, je pense qu’Ilya fera une alliée de choix. Elle était persuadée que Ludo était mort. Elle n’hésitera pas une seconde à nous aider, parce que c’est lui qu’elle aime, pas moi.

– Oh ! s’exclame Amaryllis.

Une raison de plus qui aurait poussé Ludovic à nous aider. Pourquoi nous l’avoir cachée ? Est-ce par hasard que nous avons sauvé Ilyana ? Nous a-t-il menti à propos de son pouvoir ? A-t-il pu percevoir des choses dont il ne nous a pas parlé ? Ou alors, il ne savait tout simplement rien de cet assassinat. Cela me parait peu probable, pourquoi n’aurait-il pas cherché à la revoir, une fois libéré des griffes de son séquestrateur ?

On ne va pas pouvoir se revoir tout de suite, ma Jolie Fleur… Il faut qu’on soit prudents. On reste en contact, pour l’instant je réfléchis à un plan d’action. Et Francky, ça va ?

– Oui. Tu sais, il n’a aucun souvenir de tout ça, lui… Je lui ai presque tout raconté, il a hâte de te rencontrer !

– Et Justine ?

– Je… En fait j’ai perdu le contact, mais elle va bien, je suppose.

– Ah… laisse échapper Jeremiah.

Je sens une pointe de culpabilité dans cette perplexité. Le connaissant, il doit se torturer à l’idée de ce qu’Amaryllis a enduré suite à sa mort.

Et… reprend-t-il, hum… Lucas ?

– Il va très bien aussi, tout a été effacé pour eux.

– Tu vas faire quoi, pour Justine et Francky ? On s’était rencontrés au même moment…

– J’en ai pas encore parlé à Francky… Je compte bien les présenter, je me disais qu’on devrait peut-être… Attendre que tout ça soit réglé ?

– Mmmh… Qui sait, peut-être que le destin les réunira plus tôt.

Les lèvres d’Amaryllis s’étirent et ses yeux pétillent.

Je ne te connaissais pas si optimiste !

– C’est normal, c’est toi qui m’a contaminé !

Amaryllis étouffe un rire discret. Peut-être que Jeremiah a raison, peut-être que certains événements doivent avoir lieu sans pouvoir être modifiés. Je chasse cette pensée amère, si c’est le cas, tout ce que nous avons entrepris aura été vain et je ne peux m’y résoudre. Jeremiah a peut-être troqué son cynisme pour l’optimisme, dans mon cas il semblerait bien que ce soit le contraire. Depuis que l’Artefact a été brisé, je broie des idées noires.

Je t’aime ma Jolie Fleur, Ilya est là, je te fais un débrief une fois qu’on aura parlé !

– Attends ! Ludovic nous a fourni quelques indices, c’est maigre mais… Il était apparemment retenu dans une forêt de conifères, proche de l’endroit où nous nous sommes croisés la première fois. Mais ses souvenirs étaient trop flous pour qu’il ait pu nous en dire plus, il m’a dit s’être enfui dans un état second…

– Intéressant ! Je reviens vers toi dans la soirée, on pourra faire corréler nos indices, comme ça.

– D’accord… se résigne-t-elle. Je t’aime, à ce soir !

– À très vite.

Amaryllis ferme les yeux, apaisée. Elle respire profondément et sort de cet abri où elle s’est réfugiée par réflexe au moment où le timbre de Jeremiah a résonné dans son esprit.

– T’avais raison ! J’aurais pas dû m’inquiéter comme ça, je sais pas ce qui m’a pris…

C’était une réaction normale. Savoir que celui qu’on aime va se marier avec une autre n’est agréable pour personne, peu importe l’explication.

Elle s’esclaffe en arrivant à la cafétéria. Lorsqu’elle s’avance dans le brouhaha ambiant, Francis lui fait de grands signes.

– T’as toujours les bons mots pour me remonter le moral ! murmure-t-elle. Merci d’être là, A…


Texte publié par Wildflower8906, 24 mars 2026 à 16h33
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