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La neige avait recommencé à tomber.
    
    Swan jeta un coup d’œil inquiet à la fenêtre : il espérait qu'Evy ne se trouvait pas trop loin de la cabane. Il savait que la jeune femme ne se laisserait pas impressionner par quelques flocons, mais si elle tardait trop, la surprise qu'il comptait lui faire risquait d'être gâtée.
    
    La belle brune avait eu l'air un peu soupçonneux quand il lui avait suggéré de faire une promenade – mais après tout, elle était toujours partante. Quand il avait ajouté qu'il se sentait un peu fatigué et préférait rester à l'intérieur, elle avait montré un mélange de soupçon et d’inquiétude. Avant de se souvenir, sans doute, de sa réputation d'individu imprévisible. Tant qu'elle n'en déduisait pas qu'il était dangereux ou infréquentable, cela lui convenait.
    
    Assis confortablement dans un des deux fauteuils du chalet, le jeune homme gardait un œil sur le poêlon mijotant sur la cuisinière. La bâtisse ne comportait que deux pièces, une salle commune qui servait de salon et cuisine et une chambre qu'il avait, dans un élan chevaleresque, laissé à Evy. De toute façon, ils n'étaient qu'amis… proches… Même si personne n'était vraiment dupe.
    
    Et certainement pas le comte, quand Swan lui avait demandé humblement de le faire bénéficier de cette cabane jurassienne. Le vieil érudit se souvenait à peine de l'existence de cette propriété dont il avait dû hériter d'un vague cousin. Comme une famille de bûcherons locaux était payée à l'entretenir, elle demeurait suffisamment habitable pour servir de retraite agréable même au cœur de l'hiver. Le vénérable ami de la famille, même si chaque année le rapprochait plus dangereusement des quatre-vingt-dix ans, gardait l'esprit vif et l’œil pétillant. Il semblait approuver le rapprochement entre les rejetons de deux familles qui lui étaient chères, même si tout le monde ne partageait pas son point de vue.
    
    Le décor était romantique à souhait, dans un style certes plus bucolique que sophistiqué. Les murs de bois, les discrets décors sculptés dans un style un peu naïf, le mobilier simple et massif, les objets pittoresques – faïences, instruments de cuisine, coussins brodés – lui donnaient impression d'avoir été enfermé dans une maison de poupée à taille presque humaine. Le chalet s'accrochait au flanc d’une colline boisée, que l'hiver avait recouvert d'une épaisse couche de neige.
    
    Il se leva pour remettre une bûche dans le feu : ces gestes simples lui rappelaient étrangement les tâches qu'il devait accomplir quand il se trouvait encore à la caserne. Ce qui aurait dû le perturber, comme tout ce qui se rattachait à cette période pénible de sa vie… mais là, au contraire, il en tirait une étrange sérénité. Son esprit fébrile, qui sautait d'une idée à une autre et convoyait d'étranges émotions, semblait avoir découvert une certaine sérénité.
    
    Il était persuadé que la présence d'Evy n'y était pas étrangère. Du moment où il l'avait revue, elle l'avait captivé. Il se souvenait d'une enfant, il avait découvert une femme : une beauté légèrement exotique aux yeux dorés et aux cheveux sombres comme la nuit, qu'elle n'avait pas hésité à couper comme l'exigeait la mode du moment. Il avait peine à croire que le garçon manqué maigrichon qu'il avait autrefois côtoyé avait pu ainsi, de chenille, devenir nymphe puis papillon.
    
    Le papillon en question était en train de frapper à la porte, avec une instance qui fit comprendre à Swan que, tout à ses rêveries, il ne l’avait pas entendue de suite. Il se leva précipitamment, manquant de trébucher sur ses pieds. Il n'aurait décidément jamais rien d'un prince charmant…
    
    Remettant de l'ordre dans ses boucles blondes et redressant le col de sa chemise sous son pull de jacquard, il se rua vers la porte qu'il ouvrit avec une révérence.
    
    « Tu attendais que je me change en glaçon ? protesta la jeune femme d'un ton contrarié, que démentait la lueur amusée dans son regard.
    
    « Je suis navré… J’étais trop absorbé dans ma tâche… Mais entre !
    
    - Je pensais que jamais tu n’allais me le proposer. »
    
    Elle tapa des pieds pour déloger la neige de ses bottes avant de pénétrer dans la pièce. Avec empressement, Swan lui ôta son manteau et l'accrocha à la patère à côté de la porte. La jeune femme huma l'air :
    
    « Mais… ça sent très bon ! Qu'est-ce qui mijote ainsi ? »
    
    Il éclata de rire et s’effaça pour la laisser passer, livrant à sa vue la table recouverte d'une nappe à carreaux, où le couvert avait été dressé. Il avait même déniché un bougeoir décoré pour donner un air romantique, puisqu'en cette saison il était un peu dur de trouver des fleurs.
    
    Elle haussa un sourcil :
    
    « Tu as préparé le repas ? »
    
    Il secoua la tête d'un air navré :
    
    « Ton incrédulité fait mal… Je n'ai pas préparé le repas, j'ai préparé... un repas d'exception ! »
    
    Il lança un regard un peu inquiet vers le poêlon de fonte :
    
    « Enfin, je l'espère, ajouta-t-il avec plus de réserve. Si tu veux bien t'asseoir…
    
    - Volontiers. Cette promenade m'a ouvert l’appétit ! Même si je comprends mieux pourquoi tu n'as pas voulu m'accompagner ! »
    
    Prestement, il posa la corbeille de pain sur la table puis ouvrit la bouteille de vin jaune qu'il s'était procuré pour l'occasion. Remplissant le fond d'un verre, il le goûta en tentant d'avoir l'air expert avant de servir Evy. Il essaya de faire abstraction de la lueur toujours un peu critique dans ses prunelles dorées, comme si elle ne parvenait pas à le prendre au sérieux. Il en était sans doute le seul responsable… Il enviait les gens qui pouvaient se montrer digne et charismatiques en toutes circonstances. Il parvenait difficilement à réprimer le côté fantasque de son caractère, sans doute à cause des longues années pendant lesquelles il avait dû réprimer toutes traces de sentiments et d'émotions.
    
    Dès qu'il se trouvait en territoire raisonnablement sûr, son incapacité à garder ses pensées pour lui le faisait passer pour rebelle ou insolent. Mais qu'y pouvait-il ? C'était comme si la digue de son esprit était fissurée et que tout revenait à la surface en vagues plus ou moins intenses. Il était donc condamné à être mal-aimé par la plus grande partie des gens -déjà souvent indisposés par ses yeux écarlates.
    
    Il n'y avait que lors des missions qu'il parvenait à se discipliner et donner le change – même s'il devait encore et toujours y travailler.
    
    Ses réflexions, comme de bien entendu, durent être transparentes aux yeux d'Evy. La jeune femme fronça légèrement les sourcils :
    
    « Tout va bien ?
    
    - Oh, oui, ne t'inquiète pas ! »
    
    Il lui adressa un grand sourire, auquel elle répondit en secoua la tête avec un amusement résigné. Il leva son verre, l'encourageant à boire, et goûta l'explosion des parfums qui jouèrent sur son palais quand le liquide aussi doré que les yeux d'Evy coula entre ses lèvres.
    
    « En votre honneur, Lady Evelyn... »
    
    Elle esquissa une petite grimace :
    
    « Tu sais que j'ai horreur de ce titre ! protesta-t-elle.
    
    - Moi, je l'adore : cela te donne du mystère ! Mais passons à la suite. Il n'y aura hélas que deux service, le plat principal et le désert.
    
    - Cela me convient très bien. »
    
    Swan se leva et, attrapant un épais torchon de lin, alla chercher le poêlon ; la toile épaisse de suffit à pas à le garantir de la chaleur de la fonte ; il posa avec précipitation le récipient sur le dessous de plat en osier.
    
    Autant pour la distinction... Il secoua sa main brûlée, sans se départir de son sourire afin de ne pas inquiéter la belle convive.
    
    « Tu devrais la passer sous l'eau froide », conseilla la jeune femme, l'esprit toujours pratique.
    
    Le jeune homme préféra ouvrir la fenêtre et l'enfouir dans la neige, en se maudissant de sa gaucherie. Quand la morsure de la glace fut plus intense que celle du feu, il examina ses doigts, constatant avec soulagement que les dégâts n'étaient que superficiel. Après tout, il avait connu… bien pire. Il retourna auprès de son invitée et prenant soin, cette fois, de replier plusieurs fois le torchon, ôta le couvercle du poêlon.
    
    Il fut un peu déçu de l'aspect du plat, qui ressemblait à une sorte de ragoût maronnasse. Il fallait juste espérer que la saveur pourrait rattraper cette apparence vulgaire.
    
    « De quoi s'agit-il ? demanda-t-elle avec une curiosité non dénuée de méfiance.
    
    - Civet de sanglier aux châtaignes et champignons des bois.
    
    - Tu as trouvé des champignons, en plein hiver ? » s'étonna Evy.
    
    Déçu qu’elle n’ait pas l’air plus impressionnée, il lui lança un regard navré :
    
    « Ils sortent d'un bocal, je le crains… Mais le reste est parfaitement frais ! »
    
    Sans plus attendre, il la servit copieusement – et aussi délicatement que possible. Il emplit sa propre assiette et s'assit, les mains sagement posées de part et d'autre de son couvert, attendant qu'elle goûte, le cœur battant. Avec une lenteur démoralisante, elle piqua un morceau de viande avec sa fourchette et le porta à sa bouche. Il guetta avec attention ses réactions, mais il ne savait comment décrypter ses réactions : le léger plissement des paupières frangées de longs cils, le frémissement des narines délicates, la moue sur ses lèvres bien dessinées... Elle déglutit puis le fixa du regard avec une expression pensive. Enfin, elle prit la parole :
    
    « Où as-tu appris à cuisiner ainsi ?
    
    - Cela… te plaît ?
    
    - Bien sûr ! C'est parfait, encore meilleur que la cuisine de ma mère !
    
    - Ne lui dit surtout pas, elle risquerait d'être jalouse… remarqua Swan, gêné. Déjà qu'elle ne m'aime pas beaucoup, ajouta-t-il, dépité.
    
    - C'est parce qu'elle ne te comprend pas. Mon père t'apprécie, lui ! Il parviendra bien à lui faire entendre raison ! »
    
    Il était sceptique sur ce point, mais il n'osa pas le lui dire. Pour détourner la conversation, il décida de répondre à sa question :
    
    « C'était l'une de mes tâches chez les Forsythe. J'aidais Dora, qui était la nourrice de Juliet avant de devenir gouvernante et cuisinière… J'aimais beaucoup cela. La cuisine était le seul endroit où il avait un peu de chaleur… »
    
    Il baissa la tête, frissonnant légèrement à l'évocation de ces souvenirs :
    
    « Je n'avais pas à me plaindre tant que je me trouvais chez eux. Le major avait vite compris que je n'avais pas ma place à cet endroit. Il m'a protégé autant que possible. Tous les membres de la maisonnée se montraient plutôt gentils avec moi, que ce soit son épouse, Juliet, Dora, Lyra… et même Wind à sa façon… mais je ne pouvais jamais vraiment relâcher mon attention... à cause des autres... »
    
    Il se tut subitement, surpris d'en avoir dit autant sur la période la plus lugubre de sa vie.
    
    « Tu es resté liés avec eux, non ?
    
    - Oui, bien sûr, j'ai été invité au mariage de Juliet l'année dernière ; nous nous écrivons toujours régulièrement. De toute façon, elle sait probablement tout de ma vie par l'intermédiaire de Lyra. »
    
    Evy secoua la tête, les yeux pétillants :
    
    « Et après, tu prétends que personne ne t'aime !
    
    - Ce n'est pas exactement cela… rectifia-t-il, gêné. Ça m'est égal de ne pas être apprécié d'individus pour qui je n'ai aucune estime. Mais quand il s'agit de personnes que j’apprécie ou que je respecte, c'est… douloureux. »
    
    Elle posa gentiment la main sur la sienne :
    
    « Si c'est à ma mère et Erasmus que tu penses, je suis sûre que ça s’arrangera tôt ou tard. Je suis de ton côté, Swan. »
    
    Elle lui adressa un sourire encourageant :
    
    « Allez, mange avant que ça ne soit froid ! »
    
    Ils savourèrent en silence, jusqu'à ce qu'il ne reste plus une trace dans leur assiette. Evy déclina une seconde portion :
    
    « Je me réserve pour le dessert ! »
    
    Il avait bien failli oublier ! En essayant de ne pas montrer autant de précipitation, cette fois, il alla chercher les ramequins dans la cuisinière. La surface était bien dorée, avec une légère couche caramélisée, mais il n'y avait aucune des traces noirâtres tant redoutées. Swan n'avait rien prévu de trop audacieux : il avait trouvé une recette de crumble qui lui paraissait réalisable malgré son peu d'expérience en la matière. Même si les récipients étaient de simple faïence verte, sans la moindre ornementation, au moins ce plat montrait une apparence décente.
    
    Il déposa le dessert devant Evy, prenant soin cette fois de ne pas rechercher son approbation. L'idée de lui déplaire lui était insupportable, mais il la soupçonnait de jouer avec lui comme une belle chatte avec une souris un peu crédule. Une fois assis de nouveau devant elle, il prit le temps de lui resservir du vin.
    
    « C'est peut-être un peu chaud, je te conseille d'attendre un peu pour ne pas te brûler le palais !
    
    - Tu es prévenant !
    
    - Comme il sied à un gentleman. »
    
    Elle éclata de rire :
    
    « Je n'ai pas besoin de cela, Swan. Toute collaboration entre nous devra être égalitaire, et tu le sais très bien... »
    
    … collaboration ?
    
    Il sentit la confusion s'emparer de lui. Que voulait-elle dire par...collaboration ? Il la regarda reprendre une cuillerée de crumble et la goûter avec précaution.
    
    « Que nous allons passer de plus en plus de temps ensemble… » dit-elle malicieusement.
    
    Il se sentit tout à la fois extatique et paniquée : est-ce qu'il comprenait bien ses intentions ?
    
    Le mot qu'elle avait employé était pour le moins ambigu – sans doute à dessein. Il n'osait pas lui demander ce qu'elle voulait réellement dire au risque de sembler naïf ou lent d'esprit. Sans doute aurait-il dû sauter sur l'occasion, mais quelque chose le retenait : la peur de se tromper, ainsi qu'une certaine timidité. Dans l'éventualité où elle lui proposait une relation plus… intime, il n'avait aucune envie d'aller trop vite. Après tout, elle avait six ans de moins que lui : il y aurait des gens pour penser – il devinait déjà lesquels – qu'il avait honteusement profité de son « innocence ». Et puis… il n'était pas réellement le dandy hédoniste qu'il affectait d'être, mais briser cette façade révélerait une fragilité qu'il n'était pas prêt à assumer, même s'il soupçonnait Evy de la discerner.
    
    « Que se passe-t-il ? demanda-t-elle malicieusement. Tu ne manges plus ton dessert ? »
    
    Il reposa sa cuillère, qui était restée en l'air, avant de remarquer prudemment :
    
    « Je suis tout à fait d'accord avec toi. Qu'il n'y ait pas d’ambiguïté. C'est juste que…
    
    - Tu n'es pas prêt à faire équipe avec moi à Gladius Irae ? »
    
    … Equipe ? … Gladius Irae ?
    
    Il ne savait pas s'il devait être déçu ou soulagé.
    
    « Tu n'as pas l'air très enthousiaste. Tu trouves que je suis trop jeune ? Que je manque d’expérience ? A mon âge, ma mère était déjà sur le terrain.
    
    - Oh non, pas du tout, protesta-t-il. D'autant que les talents de sorcellerie comme le tien sont rares. Tu n'as pas ton pareil pour envoûter les gens », ajouta-t-il avec un peu plus de hardiesse.
    
    Il marqua une pause avant de déclarer :
    
    « Mais… crois-tu vraiment que monsieur Dolovian acceptera cet arrangement ?
    
    - Erasmus ? J'en fais mon affaire », assura-t-elle avec désinvolture.
    
    Sur cette certitude, elle se remit à consommer son crumble avec un plaisir évident :
    
    « Il va vraiment falloir me dire quelles épices tu as mis dedans… Cannelle, girofle, un peu de muscade...
    
    - Cardamome, précisa-t-il machinalement, l'esprit trop encombré de réflexions diverses pour l'imiter. Mais pourquoi moi, Evy… ? Je ne suis pas l'agent qui a la meilleure réputation. Ton frère aurait été un meilleur choix…
    
    - Tu sais comme moi qu'il faudra encore du temps avant qu'il soit prêt. Tu ne vas quand même pas me dire que je manque de jugement ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.
    
    - Bien… bien sûr que non, se hâta-t-il de lui assurer.
    
    - De plus, ajouta-t-elle malicieusement, quand on rencontre un homme qui cuisine aussi bien, on le garde près de soi... »
    
    Elle se pencha pour voler la cuillère dans sa main, la plongea dans la part de crumble du jeune homme et la lui présenta :
    
    « En tant que collaborateur… ou plus, si affinités ! »
    
    C'est ainsi que Swan découvrit qu'on pouvait facilement s'étrangler avec du crumble...
    
    

Texte publié par Beatrix, 30 janvier 2015 à 14h37
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