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Tome 1, Chapitre 8 Tome 1, Chapitre 8
Le petit moulin en porcelaine de Delft ramené de vacances par tante Odile avait fait un bruit étrange en se brisant sur le parquet. Il s’était cassé en deux proprement sans éclater, comme si une invisible fêlure préexistante avait tout encaissé et cédé définitivement sous le choc. C’était bien possible que cela se soit passé ainsi, d’ailleurs. Ce joli bibelot bleu et blanc finement travaillé avait connu quelques déménagements agités, dont le dernier lorsque Sarah avait, un an plus tôt, décidé sur un coup de tête de s’offrir ce loft avec l’argent que lui avaient laissé ses grands parents maternels. Stan l’avait aidée à trimballer les caisses, en y mettant une délicatesse parfois approximative mais une tonne de bonne volonté.
    
    Stan.
    
    Sarah le revit, là, planté une bière à la main au milieu d’une quinzaine de cartons, reprenant son souffle, se passant le poignet sur le front en contemplant le travail accompli d’un air satisfait. Ben ça en a des affaires, quand même, un petit bout de femme comme toi. C’est ton matériel qui pèse aussi lourd ? Elle avait souri, répondu que oui, lui avait expliqué comment elle allait aménager une partie du loft en studio photo. Elle lui avait ensuite demandé s’il voulait inaugurer en posant pour elle un de ces jours. Bien qu'un peu gêné par cette idée, il avait fini par accepter. Ces souvenirs agréables ne faisaient que du mal à Sarah maintenant et elle fut tentée d’envoyer les deux décorations restant sur son buffet rejoindre par terre le petit moulin et les autres victimes de son accès de colère. Mais au lieu de cela, elle se tourna vers la verrière et jeta son dévolu sur l’assiette souvenir de sa naissance. Laquelle présentait l’avantage d’être en étain - ce qui lui avait valu de survivre à tous les caprices de sa propriétaire jusque-là - et surtout, surtout, de faire beaucoup de bruit lorsqu’on la balançait rageusement contre un radiateur.
    
    Quand Sarah était gamine et qu’on la contrariait, il lui arrivait de dévaster sa chambre de telle façon que sa mère disait que le diable de Tasmanie des Looney Tunes était certainement passé par là. Un jour d’ailleurs, on l’avait emmenée voir une espèce de spécialiste du comportement des enfants. Ce type, après quelques entrevues, avait recommandé qu’on inscrive Sarah à des cours de sport, genre arts martiaux, pour lui permettre un défoulement physique et l’apprentissage de la maîtrise de ses nerfs. Elle ne pouvait pas nier, avec du recul, que les leçons de judo qu'elle avait pris par la suite lui avaient apporté quelque chose mais le noeud du problème n'avait pas disparu. Il était juste devenu moins visible. En grandissant, ses petites crises s'étaient raréfiées d'elles-mêmes. Elles ne se reproduisaient plus que dans des cas extrêmes comme celui-ci.
    
    Pourtant, le spécialiste avait tort, ce n’était pas tant le défoulement physique qui finissait par la soulager quand elle se mettait dans un état pareil. Non, Sarah était parvenue à la conclusion qu’en fait c’était une question de bruit. De désordre. Créer le fracas et la désolation autour d’elle finissait par ramener le silence et le calme dans sa tête, comme si elle ne pouvait se débarrasser du chaos qui régnait en dedans qu’en le jetant à l’extérieur. Il faut croire donc que l’assiette en étain avait fait suffisamment de vacarme dans sa chute, car la tension nerveuse de Sarah retomba.
    
    Exit la colère, la culpabilisation pouvait faire son entrée . Un coup d’œil au petit moulin brisé, et le souvenir lui revient que celui-là était l’un des seuls rescapés du dernier gros massacre,deux ans plus tôt. Sa démission forcée de la scientifique avait causé des ravages sur son psychisme, et sur sa collection de bibelots par la même occasion. C’était quelques mois plus tard qu’elle avait sympathisé avec Stan et l’un des commentaires qu’il avait fait la première fois qu’elle l’avait invité chez elle, c’était précisément qu’il n’y avait pas beaucoup de décorations.
    
    Stan.
    
    Elle serra les poings un instant. Mais non, c’était fini. Elle avait passé ses nerfs sur Lawson et Vince en leur gueulant dessus, sur son volant et son klaxon pendant son trajet retour et enfin sur son mobilier en rentrant. Elle était vidée nerveusement. Prête à abdiquer devant le chagrin, pleurer , s’endormir quelques heures, puis recommencer le cycle. Le tout accompagné de quelques verres de n’importe quoi de suffisamment fort, et de cigarettes. Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’un semblant d’équilibre veuille bien se rétablir dans ses émotions. Ou jusqu’à ce qu’un élément extérieur vienne interrompre le cercle vicieux.
    
    Elément extérieur qui se présenta sous la forme d’un coup de sonnette très appuyé, le lendemain matin. L’alcool que Sarah avait ingurgité pour s’abrutir ne lui avait même pas offert le luxe d’un sommeil sans rêves. Elle était plongée dans un de ces classiques universels du cauchemar où l’on se voit fuir au ralenti un danger imminent, mais elle n’arriva pourtant à en émerger que lorsque l’importun eut déjà renouvelé le dring-dring sonore 4 fois . Elle jeta un œil à moitié ouvert à l’horloge et constata qu’il était en fait risible d’encore parler de « matin » à l’heure qu’il était. En plus d’un mal de tête carabiné, elle était courbaturée .Elle s’était finalement endormie sur son divan, un verre vide renversé à ses pieds, une des photos qu’elle avait prises de Stan serrée dans la main.
    
    Dans un moment comme celui-là, elle était ravie de disposer d’un interphone, elle s’en approcha, appuya sur le bouton pour ouvrir la communication et articula un « ouais ? » peu engageant pour quiconque se trouvait au bout du fil.
    
    -C’est moi, Sarah. Ouvre.
    
    Avec le crachotement dans le haut-parleur et une entrée en matière aussi laconique, heureusement que le système offrait l’image également : figure rougeaude, silhouette trapue, imper d’une propreté douteuse , voix un peu tendue. C’était Vince, et il semblait mal à l’aise.
    
    -Fiche le camp, répliqua-t-elle donc, sans même vouloir en savoir plus.
    
    -Ne fais pas l’enfant, il faut qu’on parle.
    
    -Je t’écoute. Dis ce que tu as à dire et barre-toi.
    
    -Sarah, enfin. Ne sois pas ridicule, laisse-nous entrer, s’il te plait.
    
    « Nous »? Parce qu’en plus il avait amené l’autre salopard avec lui? Avant qu’elle ait trouvé une réplique appropriée, le salopard en question entra dans le champ de la caméra pour s’approcher de l’interphone.
    
    -Notre hiérarchie pense que le suicide de ton ami est un aveu de culpabilité pour le meurtre d’Alexandra, fit-il d’un ton calme. Je pense que tu n’es pas d’accord avec ça.
    
    Sarah sentit comme une décharge électrique la parcourir. Son regard voyagea des débris de statuettes qui ne s’étaient bien sûr pas ramassés tous seuls entretemps, aux verres sales, aux bouteilles vides, aux papiers d’emballage éparpillés et au cendrier débordant sur sa table basse. Si elle était comme sa mère, elle mourrait plutôt que de laisser entrer quelqu’un avec un bordel comme celui-ci régnant chez elle. Dis-leur de revenir plus tard. Range un peu, soigne ce mal de crâne, reprends tes esprits et reçois-les à tête reposée, sinon ça tournera mal. Elle regarda l’écran sur lequel elle voyait clairement que Vince n’était pas ravi de l’intervention de son partenaire dans la conversation. Et puis merde ! Rien à foutre de qu’ils allaient penser. Sans même leur dire d’entrer, elle actionna le bouton d’ouverture.
    
    Ils se regardèrent en entendant le léger bruit du mécanisme, puis Lawson attrapa la poignée . Quand ils arrivèrent au premier, Sarah était sur le pas de sa porte. Une épaule appuyée contre le chambranle, elle s’écarta sans un mot pour les laisser passer, ferma derrière eux et guetta leur réaction quand ils jetèrent un œil à la ronde. Prête à sauter à la gorge de celui qui oserait faire un commentaire. Ce dont ils se gardèrent bien, l’un comme l’autre.
    
    -Alors ? fit simplement Sarah au bout de quelques instants pendant lesquels ils étaient tous trois restés plantés là à se toiser du regard.
    
    -On peut peut-être s’asseoir pour parler un peu ?, fit Vince d’un ton conciliant.
    
    Elle soupira, se dirigea à droite vers le coin salon, se laissa tomber sur le canapé et désigna un fauteuil blanc chargé de coussins chamarrés à Portillo, ignorant intentionnellement Lawson dans son geste. Mais si elle croyait le mettre mal à l’aise en se comportant de la sorte, c’était raté. Il se mit en devoir de commencer à faire le tour de la pièce en examinant le décor par le menu. Vince désapprouva silencieusement, Sarah lui lança une œillade assassine.
    
    -Alors, répéta-t-elle en regardant son ancien ami bien en face, tout en s’allumant une cigarette. Qu’est-ce que tu as de si important à me dire ? Et je te préviens, zappe le passage où tu prétends que tu es désolé de la mort de Stan.
    
    -Je ne peux pas zapper ça, Sarah. Je suis réellement désolé. On l’est tous les deux, fit-il en tournant légèrement la tête vers son collègue qui continuait sa petite visite des lieux. Personne ne voulait que ça finisse ainsi.
    
    -Finisse ? Parce que c’est fini, maintenant, c’est ça ? ricana sans joie la jeune femme. Stan a tué son ex et s’est fait sauter la cervelle par remords, c’est la conclusion de la crème de la crème des lieutenants de police de la région ?
    
    Vince agita la tête négativement.
    
    -Tu déformes tout, ce n’est pas ce que je voulais dire. Le commissaire Eluard est bien d’avis que c’est ce qui s’est passé, mais on ne va pas clôturer l’enquête sur son simple avis.
    
    Sarah ne commenta pas et attendit la suite. Elle souffla lentement la fumée de sa cigarette, dans la direction de son vis-à-vis. Jamais elle n’aurait fait ce genre de choses dans son état normal, se dit Vince. Ce n’était qu’un détail, mais il avait fumé toute sa jeunesse et avait cessé très difficilement à l’approche de la cinquantaine. Sarah le savait très bien et avait le plus grand respect pour cet effort, d’ordinaire.
    
    Il reprit :
    
    -Lawson a ré-interrogé quelques personnes hier, en… en insistant un peu plus que la première fois qu’il les avait vus. Certains ont dit des trucs intéressants. L’ ancien entraineur de Stan, par exemple. Un dénommé Louis Remy. Tu le connais ?
    
     -Un tout petit peu, admit-elle. Mais Stan a stoppé la boxe très peu de temps après que j'aie fait sa connaissance.
    
     - Justement, il a expliqué que cet arrêt de la carrière de Stan, c'était parce qu’il commençait à avoir des séquelles neurologiques. Tu étais au courant?
    
    Sarah sembla hésiter à répondre. Elle prit une grande bouffée de sa cigarette et détourna le regard quelques instants.
    
    -Oui, finit-elle par dire d'un ton de défi. J'ai même rencontré Stan dans la salle d'attente de mon neurologue. - Vince eut un air troublé- Quoi ? Ca t'étonne ? J'ai fini par me faire soigner, tu vois. Et si tu veux tout savoir concernant Stan, il souffrait d’une ETC. C'est le raccourci pour encéphalopathie traumatique chronique. Ce n'est pas rare dans sa discipline, malheureusement. Mais quand il en a eu la confirmation... ça l'a démoli.
    
    Ses derniers mots étaient empreints d'une telle tristesse que Vince se sentit mal à l'aise. Il sortit son carnet sans doute plus pour se donner une contenance que pour vraiment y consulter quoique ce soit.
    
    -Je ne peux qu'imaginer. Bon, enfin, la première fois qu’on avait parlé à l’entraineur, c’était bien sûr pour se renseigner un peu sur Hillberg en tant que suspect. Et le gars avait à ce moment juré ses grands Dieux que son ancien poulain n’aurait pas fait de mal à une mouche, et qu’il n’avait rien d’autre à en dire. Hier, il a été franchement sonné d’apprendre la nouvelle de sa mort. Il a été un peu plus bavard.
    
    Il fit une pause. Sarah faisait mine de se désintéresser complètement de ce qu'il disait. Les jambes repliées sous elle dans le fauteuil, le coude droit appuyé sur sa main gauche, la cigarette en suspens, elle avait l'air ailleurs. Mais ce n'était qu'une attitude. Elle écoutait attentivement, Vince le savait très bien.
    
    - On a peut-être une nouvelle piste grâce à Louis, reprit Vince. D’après ce qu’il nous a dit, un autre des types qu’il entraîne a essayé de draguer Alexandra après sa rupture avec Stan. Elle n’était pas intéressée, et le type est réputé pour mal supporter les refus de la gent féminine. Louis était au courant un peu par hasard. Il n’en avait jamais parlé à Hillberg pour éviter des embrouilles entre lui et Driss – c’est le nom du Casanova en question. On va interroger ce type, et on a encore quelques autres suspects pas totalement mis hors de cause. On a déjà passé en revue tout ce que la région compte de pervers et assassins remis en liberté, on va recommencer en ratissant plus large.
    
    Le même air toujours absent sur le visage, Sarah suivait du coin de l’œil les allées et venues de Lawson, qui continuait à jouer les touristes. Il avait fait un tour jusqu’au bout de la pièce principale du loft, examiné avec intérêt le coin que Sarah avait aménagé pour les séances photo, n’hésitant pas à mettre son œil derrière l’appareil qui trônait sur le trépied , ni à feuilleter tranquillement les albums posés à côté. Maintenant il était revenu côté salon, et s’était accroupi près du buffet. Il tenait en main les deux morceaux du petit moulin brisé, les emboîtant comme s’il cherchait à voir si cela pouvait être recollé. Il se releva, déposa délicatement l’objet sur le meuble. Sarah fronça les sourcils puis détacha son attention de lui pour la reporter sur Vince.
    
    -Si je comprends bien, lança-t-elle froidement en écrasant sa cigarette – ce qui fit passer deux mégots par-dessus bord du cendrier déjà bien trop plein - , tu es venu pour me convaincre que vous faites bien votre job dans cette affaire. Que vous continuez à chercher l’assassin d’Alexandra. Hé bien tant mieux, mais ça ne ramènera pas Stan.
    
    Vince s'avança un peu dans le fauteuil et fit un geste des deux mains pour appuyer ce qu'il allait dire.
    
    -Non, Sarah, ce qu'il faut, c’est que tu comprennes qu’on a besoin de toutes les informations possibles. D’après tous ceux qu’on a interrogés, il y a vraiment un avant/après sa carrière de boxeur, dans la vie de Stan. Il n’a quasiment plus fréquenté ses anciennes connaissances. Ses collègues dans la boite où il travaillait maintenant le connaissent peu. Ils le décrivent comme assez renfermé. On dirait bien que tu étais devenue la personne la plus proche de lui dans sa nouvelle vie. Et quand tu auras retrouvé ton calme et ton objectivité, tu te rendras compte que c’est important que tu nous dises tout ce que tu sais, si tu veux qu’on puisse prouver qu'il na pas mis fin à ses jours par remords.
    
    - En supposant qu'il a bien mis fin à ses jours, intervint soudain Lawson, qui s’était rapproché à côté du fauteuil qu’occupait Portillo.
    
    Il fallut quelques secondes à Sarah pour réaliser ce qu’il venait de dire, mais pas à Vince, qui maitrisa difficilement son envie d'engueuler son partenaire, qui n'était pas censé révéler à Sarah qu'ils avaient des doutes sur le sujet. La jeune femme affichiat maintenant une mine incrédule et emplie d'une colère qui n'attendait qu'une occasion d'éclater.
    
    -Quoi ? Vince, qu’est-ce que ton collègue raconte, là?
    
    Il ne restait plus qu'à jouer carte sur table, en espérant qu'elle ne se monte pas la tête avec ça, pensa Vince.
    
    -Sarah, fit-il d'une voix qu'il voulait apaisante, je te jure que nous n’avons aucun élément tangible qui aille contre l’hypothèse d’un suicide. Je te le promets. C’est vrai qu’on se pose des questions, vu que Stan n'a pas l'aissé de lettre... Mais j'avais dit à la grande gueule qui me sert d’équipier qu'il valait mieux attendre avant de t’en parler!,ne put-il s'empêcher d'ajouter d'un ton sec.
    
    -Tu m'excuseras, mais ce n’est pas courant que les proches du décédé acceptent si facilement l’idée du suicide et j'ai besoin de comprendre pourquoi, rétorqua Lawson vivement.
    
    Evidemment, Sarah prit la remarque pour elle. Presque d’un bond, elle fut debout et à moins d’un mètre du jeune lieutenant. Vince crut qu’elle allait à nouveau lui retourner une gifle - et quelque part ça aurait été bien fait pour lui. Mais elle se contenta de se planter devant lui les mains sur les hanches pour le défier du regard.
    
    -Ha oui ? Alors je n’ai pas réagi logiquement selon tes connaissances certainement très pointues en matière de psychologie, c’est ça ?
    
    -Ce n’est pas la peine de monter sur tes grands chevaux, fit tranquillement Lawson. Je faisais juste remarquer que tu sais forcément des choses que nous ignorons, sans quoi tu aurais sûrement émis des doutes quant au suicide.
    
    -Mais je vous les ai déjà dit tout à l’heure, ces choses que vous ignoriez. Ca tient en 3 lettres : E.T.C. Faites votre job et vérifiez en détail les effets de cette maladie.
    
    Elle tourna le dos pour repartir vers le fauteuil mais se ravisa.
    
    -Et tiens, je vais vous aider un peu : troubles de la mémoire, tremblements, vertiges, malaises, risque accru de dépression, tendances suicidaires, reprit-elle en comptant son énumération sur ses doigts. Alors oui, lieutenant, quand j'ai vu mon ami atteint de cette maladie mort d’une balle dans la tête, je me suis dit qu’il devait être encore plus mal en point que je ne l’avais cru et qu’à force de lui tourner autour, bande de salopards, vous l’avez fait plonger ! - Elle se tourna vers Vince et pointa un doigt accusateur vers lui- Stan ne voulait pas vous parler de ça, mais je t’avais dit, qu’il était fragile. Je te l’avais dit.
    
    Après avoir hurlé littéralement une partie de sa phrase, la voix de Sarah venait de se briser. Un silence pesant s’installa. Elle retourna près du canapé, attrapa une autre cigarette. Sa main tremblait légèrement lorsqu’elle actionna le briquet.
    
    -Il souffrait de tous ces symptômes- là ?, finit par demander Lawson.
    
    -Non, fit Sarah en se rasseyant, il avait seulement les vertiges, les malaises, la tendance dépressive. Mais dès qu’il perdait la notion du temps pour une raison ou une autre, ça le faisait paniquer. Il s'imaginait qu'il commençait à avoir des absences. A plus long terme, c’était sans doute la démence qui l’attendait.
    
    -Pas étonnant qu’ il ait plus ou moins coupé les ponts avec son passé, dit Vince. Son ex était au courant ?
    
    Sarah émit une espèce de ricanement.
    
    -Son ex… Alexandra… Oui, elle savait. Ce n’est pas bien de dire du mal des morts mais… elle était aide-soignante à domicile, tu le sais. Des gens qui perdent la boule, elle en voyait tout le temps. Ca ne devait pas être tentant pour elle de rester avec quelqu’un à qui ça allait peut-être arriver. Alors, elle a donné des tas de raisons pour rompre avec Stan, elle n’a bien sûr pas invoqué celle-là, mais bon…
    
    Elle haussa les épaules, se passa la main sur le front et se massa légèrement les tempes du bout des doigts. Avec le coup de sang qu’elle venait de se payer, le mal de tête devenait intenable. Vince sembla s’en rendre compte et commença à penser qu’il était temps de partir.
    
    -Sarah, écoute, encore une fois, je suis sincèrement désolé. Réellement. On va se démener pour débrouiller cette affaire, je te le jure. Je te remercie de nous avoir reçus, c’est pas évident pour toi, je m’en doute. On va y aller maintenant, mais appelle-moi s’il y a quoique ce soit…
    
    - Juste une question, dit encore Lawson. Tu es intimement convaincue que ton ami s’est suicidé?
    
    Il la regardait intensément, comme si son opinion à lui sur le sujet allait dépendre de ce qu’elle allait répondre, ce qui la perturba.
    
    -Je ne sais pas, finit-elle par dire. Jusqu’à tout à l’heure, je ne m’étais même pas posée la question, mais là, je ne sais plus.
    
    Lawson hocha lentement la tête.
    
    -Ok. Bon, Vince a raison, il est temps qu’on te laisse. Et je suis désolé, moi aussi, que tu le croies ou pas.
    
    Il marcha vers la porte et sortit sans attendre son équipier, comme s’il voulait laisser encore quelques instants à Vince pour parler seul à seul avec elle. Celui-ci se mit doucement debout, s’avança vers le canapé en boitillant un peu –il avait laissé la béquille dans la voiture- posa la main sur l’épaule de Sarah.
    
    -A bientôt. Et ne reste pas toute seule à ruminer tout ça. Appelle tes parents. Je sais que tu ne les vois plus très souvent depuis qu’ils ont déménagé, mais parle à quelqu’un.
    
    -Ca va, ca va aller, merci.
    
    Elle le laissa repartir sans le raccompagner à la porte, et se dirigea vers l’une des fenêtres pour observer les deux hommes qui remontaient en voiture. Elle fut surprise de constater que Portillo semblait enguirlander son partenaire. Puis elle alla à la salle de bain enfin se chercher un cachet, l’avala rapidement avec un peu d’eau, regarda son visage de déterrée dans le miroir. Et maintenant quoi ? Maintenant, dès que le mal de tête allait la laisser un peu tranquille, son cerveau allait se mettre à carburer à cent à l’heure. Ce doute que l’autre con avait semé en elle allait germer. Elle prit une douche, tenta de faire le vide dans son esprit, sans succès. Les mots et les souvenirs commencèrent une ronde infernale dans sa tête.
    
    Elle resta presque une demi-heure à laisser couler l’eau qui devenait pourtant presque froide sur elle, la douleur qui disparaissait faisait place à une espèce de bouffée d’énergie comme elle n’en avait plus ressentie depuis longtemps. Elle finit par sortir, enfila un peignoir de bain et se mit impulsivement à remettre de l’ordre dans le chaos qui régnait un peu partout chez elle, alors que son cerveau déroulait sans fin des images, des raisonnements qui arrivaient forcément tous à la même conclusion, tout simplement parce qu’elle voulait qu’ils arrivent à cette conclusion et les orientait inconsciemment en conséquence. Elle ne voulait pas avoir été la plus minable des amies pour Stan en ne devinant pas qu’il allait se flinguer. Non. Mais elle allait être la plus minable si elle laissait tout le monde croire qu’il s’était suicidé après avoir tué Alexandra. La police allait régler ça, sans doute ? Mon œil. Ils allaient se démener ? Tant mieux pour eux s’ils croyaient y arriver. La mort de Stan était liée à celle de son ex. Ca faisait 15 jours déjà qu'Alexandra était morte, et ils n’avaient clairement pas la queue d’une piste solide là-dessus. Quelqu’un d’extérieur avait beaucoup plus de chances qu’eux d’y arriver.
    
    Le soir venu, il n’y avait plus dans les parages un seul grain de poussière qui ait survécu au ménage intensif auquel elle s’était livrée. Le petit moulin de tante Odile avait été recollé et avait repris sa place sur le buffet. Et dans la tête de Sarah, il n’y avait plus trace de doute ni de signe de dépression. La petite voix de la raison qui avait tenté de lui rappeler qu’elle avait fait le même genre d’erreur il y a deux ans avait fini par la fermer. Tout cela avait été remplacé par quelque chose de bien plus dangereux. La certitude. La certitude que Stan avait été tué, et que quelque soit celui qui avait fait cela, elle allait le lui faire payer.
    

Texte publié par Spacym, 13 mars 2015 à 21h09
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