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Tome 1, Chapitre 7 Tome 1, Chapitre 7
D'ordinaire, Lawson avait de bons réflexes, mais cette fois, il fut pris de court. A peine eut-il stoppé net Sarah dans sa progression en lui saisissant le poignet, qu’elle pivota vers lui et, sans une seconde d’hésitation, lui asséna une gifle retentissante.
    
    -Je n’ai pas pu la retenir, je suis désolé, lieu… avait commencé à dire Berroyer, qui suivait la jeune femme de près ; mais le bruit de la claque sembla le rendre instantanément muet, et il se tint aussi coi que s'il craignait d'en recevoir une à son tour.
    
    Lawson lâcha la jeune femme, dont toute l’attention était maintenant concentrée sur lui. Il n’y avait plus de barrière, plus de respect envers un représentant de l’ordre, plus de politesse qui tienne, il le lisait dans ses yeux. Elle lui désigna le corps inanimé exactement comme si c'était lui qui avait pressé la détente.
    
    - Tu es content de toi ? asséna-t-elle d’une voix rendue rauque par l’énervement. Tu vois à quoi tu l’as poussé, oui? Il est innocent, bordel de merde!
    
    Il était innocent, se corrigea-t-elle intérieurement, et des larmes de rage vinrent mouiller ses paupières. Vince vit cette brillance carastéristique de quelqu'un qui se retient de pleurer dans les yeux de la jeune femme et, pensant que la colère allait laisser place au chagrin, il tenta d’intervenir.
    
    -Sarah, je suis désolé…
    
    -Ta gueule, l’interrompit-elle sèchement. Tu ne vaux pas mieux que ton connard d’équipier.
    
    Vince fit pourtant mine de se diriger vers elle pour la réconforter mais elle lui jeta un regard de dédain et fit brutalement demi-tour vers la sortie. L’agent Berroyer, qui avait quitté son air ahuri, la suivit pour reprendre son poste de surveillance à l'entrée, et il reçut en pleine figure la porte en chêne massif qu’elle claqua violemment derrière elle. Il prit un mouchoir en maugréant et se tamponna le nez avec insistance pour vérifier s'il saignait. On aurait pu jurer lire de la déception sur son visage quand il constata que ce n'était pas le cas.
    
    -Hé merde, grommela Vince d’une voix blanche après quelques instants de stupeur. Il faudrait que je lui parle.
    
    Il esquissa un mouvement vers la porte comme s’il allait la suivre.
    
    -Non, répliqua vivement Lawson, laisse tomber, j’y vais, moi.
    
    -Toi ? tonna Vince d'un ton incrédule. Tu rigoles, non ? C’est après toi qu’elle est remontée, tu n’arriveras jamais à la calmer.
    
    Lawson désigna d’un geste vague la béquille sur laquelle Vince prenait appui en trottinant vers la porte.
    
    - Et toi tu n’arriverais même pas à la rattraper.
    
    Sur ce, sans laisser le temps à son partenaire de répondre quoique ce soit, il sortit de l’appartement et descendit prestement les escaliers . Il se trouva alors nez à nez avec Cécile Bartori qui débarquait avec son matériel.
    
    -Ah ! Ces immeubles sans ascenseur, lui fit-elle presque joyeusement, c’est excellent pour la ligne. Si tu poursuis Sarah, je peux te dire qu'elle a tourné à droite en sortant. Et elle m’est passée devant en trombe sans me saluer, ajouta-t-elle d’un ton désapprobateur (uniquement pour elle-même, car Lawson n’avait pas attendu la suite de sa phrase pour continuer son chemin).
    
    Arrivé sur le perron, Lawson aperçut la fine silhouette de la jeune femme tournant au coin de la rue. Il n’y avait heureusement pas grand monde sur le trottoir et il ne bouscula personne en piquant un sprint pour la rejoindre. Arrivé à quelques mètres d’elle, il ralentit néanmoins ostensiblement et l’interpella d'une voix forte.
    
    -Mademoiselle Cassel?
    
    Pas de réaction. Elle continuait d’avancer d'un pas décidé. Il ne savait même pas exactement pourquoi il la poursuivait. Somme toute , il était conscient que Vince avait tout à fait raison et qu'elle ne voudrait pas lui parler. Mais sans parler de la légère sensation de brulûre qui se faisait encore sentir sur sa joue, elle l'avait piqué au vif avec ses accusations. Il grimaça, marmonna quelques jurons pour lui-même puis se décida à passer à quelque chose de plus personnel pour attirer son attention. Après tout, elle venait bien de le tutoyer.
    
    -Sarah? Attends ! Il faut qu'on parle.
    
    Il aurait fallu qu’elle soit sourde pour ne pas l’avoir entendu, et aveugle pour ne pas le voir quand il se porta ensuite à sa hauteur, mais elle l’ignora superbement et actionna l’ouverture à distance de sa voiture comme s’il n’était pas là. Si elle le prend comme ça..., se dit-il. Comme tout à l’heure, il la saisit par le poignet, cette fois paré à l’éventuelle riposte. Mais celle-ci ne fut que verbale.
    
    -Ca fait deux fois, dit-elle en dégageant son bras. Ne t’avise pas de le refaire une troisième ou je porte plainte pour brutalité policière, compris ?
    
    Elle ouvrit la portière, s’installa au volant et vit Lawson planté, les mains sur les hanches, devant son véhicule. Ils s’affrontèrent du regard un moment puis Sarah finit par allumer le moteur. Le lieutenant haussa un sourcil et, lentement, prenant tout son temps, dégagea le passage et la regarda démarrer en trombe.
    
    
    
    
    -Et alors? l’apostropha Vince lorsqu’il revint dans l’appartement d’Hillberg.
    
    -Ho, répondit Lawson d’un air sarcastique, ça s’est bien passé. Elle a eu l’occasion de me rouler dessus et elle ne l’a pas fait. Je crois qu’elle m’aime bien, au fond.
    
    -Ouais. Redis-moi ça quand tu n’auras plus ses empreintes de doigts imprimées en rouge sur ta figure, répliqua Vince avec humeur.
    
    Par réflexe, Lawson porta la main à son visage.
    
    -Elle finira par se calmer, reprit Vince. Sa réaction est exagérée mais compréhensible, après tout.
    
    Lawson ne répondit pas et ils se dirigèrent tous deux vers leur légiste préférée, qui avait mis des gants et placé ses lunettes sur le bout de son nez, signe que l’investigation minutieuse du cadavre avait commencé. Vince attendit patiemment ses conclusions, tandis que Lawson, pour qui la notion même de patience était à géométrie variable, tournait dans la pièce en jetant un œil de temps à autre au médecin.
    
    -J’avais compris que Sarah connaissait ce Monsieur, énonça lentement Cécile tout en inspectant de sa main gantée le pourtour de la plaie que présentait la tempe d'Hillberg, mais je ne pensais pas qu’elle serait bouleversée de voir son corps au point de ne pas me dire bonjour.
    
    Vince se sentit un peu obligé de réagir.
    
    -Elle a coupé les ponts avec tout le monde, Cécile. Avec moi aussi, il ne faut pas croire. Elle n’est pas ravie d’être à nouveau en contact avec nous, et surtout dans ces circonstances.
    
    Cécile se redressa et retira ses gants en soupirant.
    
    -C’est tellement dommage, tout ça. Tu sais, Vince, à aucun moment je n’ai été hostile envers elle. Je savais que je ne connaissais pas tous les éléments et je ne voulais pas la juger. Son attitude me déçoit.
    
    Le lieutenant n’était pas à l’aise. Il n'y avait peut-être que lui qui avait eu le fin mot de l'histoire, et il n’avait pas l’impression, avec du recul, d’avoir fait tout ce qu’il aurait pu pour empêcher que ça tourne mal. Et dans son souvenir, si Cécile n'avait effectivement pas cherché à enfoncer Sarah, elle ne l'avait pas spécialement aidée non plus.
    
    -Ouais, marmonna-t-il donc en haussant les épaules. Quel est ton verdict, pour notre gars? Suicide clair et net ?
    
    -Rien qui contredise cela pour le moment, en tous cas. – Elle pointa du doigt une bouteille d’alcool et des comprimés sur la table de nuit - Il a pu se donner du courage ou penser à d’autres méthodes avant de se décider pour celle-là. Il faudra pratiquer quelques analyses complémentaires, quoiqu’il en soit…
    
    Lawson, qui était à cet instant juste derrière elle, se mit à singer les petites habitudes de Cécile, mimant des lèvres « je pourrai vous en dire plus demain » tout en remontant d’un air pénétré une paire de lunettes imaginaire. Vince remarqua son petit manège. Ce n'est pas franchement le moment de se livrer à des imitations humoristiques, pensa-t-il. Mais c'était probablement là une façon pour son collègue de relâcher un peu la pression, et il ne l'en blâmait pas.
    
    -Je pourrai vous … commençait à dire Cécile, qui s’interrompit en voyant l'expression mi-amusée, mi-désapprobatrice que Vince n'arrivait pas à cacher.
    
    Elle tourna la tête brusquement, espérant surprendre Lawson en flagrant délit de moquerie. Mais il avait sorti son carnet, son fameux stylo et commençait innocemment à prendre des notes. La légiste plissa les yeux d’un air soupçonneux, puis comme prévu, remit ses lunettes sur le haut de son nez et termina d’un ton doctoral la phrase attendue.
    
    -Je disais donc… que je pourrai vous en dire plus demain - Elle jeta un regard un peu triste vers le corps inanimé qui gisait en travers du lit - Pauvre homme. Il était toujours votre suspect dans l’affaire Lemaire?
    
    -Disons qu’on ne l’avait pas encore écarté définitivement, répondit Vince lentement. On a fouillé dans le passé d’Alexandra, parlé à d’autres de ses ex, à des amis, des connaissances d’Hillberg aussi. Il n’avait pas le profil pour le crime commis.
    
    -Mais il avait un mobile et pas d’alibi, il était sur les lieux du crime, intervint Lawson sans même lever le nez de son carnet.
    
    -Pourtant les traces ADN jouaient en sa faveur, compléta Vince. On ne peut qu’espérer qu’il ait laissé une lettre qui clarifie la situation, seulement on n’a rien trouvé de ce genre jusque-là.
    
    Comme pour confirmer les dires de Portillo, Eloïse Camus, une petite jeune femme blonde et enjouée qui avait quasiment remplacé Sarah à la scientifique après son départ, s’approcha d'eux, un appareil photo dans une main et un carnet bleu à spirale dans l’autre.
    
    -Pas de lettre, les enfants !
    
    Sachant que le plus jeune de ceux à qui elle s'adressait était Lawson et qu’il avait tout de même presque dix ans de plus qu'elle, la formulation était étrange, mais ne gênait personne.
    
    -Par contre,... ajouta-t-elle avec emphase tout en agitant le carnet, j’ai son répertoire téléphonique, ça peut être intéressant. Il y a le numéro d’un psy et celui d’un neurologue.
    
    Vince haussa les sourcils.
    
    - M’étonnerait que ses médecins veuillent bien nous parler, mais un psy, c’est significatif. Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
    
    -Vous, je ne sais pas, dit Cécile, mais moi je vérifie encore quelques trucs et je regagne mes pénates, j’ai pas mal de travail.
    
    Vince se tourna vers son équipier.
    
    -On rend visite au Monsieur d’en dessous, décida Lawson. Pour ce que j’en sais, c’est lui qui a prévenu votre copine la furie tout à l’heure et ça m’interpelle, considérant que je suis venu le voir il y a deux semaines, quand on enquêtait sur Hillberg, et qu' il m’avait affirmé alors qu’il ne le connaissait pratiquement pas.
    
    
    
    
    Quelques instants plus tard, il descendait à toute vitesse les deux volées d’escalier qui menaient chez Olivier Bussi, suivi d’un Vince beaucoup moins leste, dont le pas lourd provoquait toute une série de craquements sinistres dans les marches en vieux chêne. Ce boucan, rehaussé des claquements secs de la béquille, avertit l’occupant du premier de leur arrivée et ils n’eurent quasiment pas le temps de toquer à la porte que celle-ci s’ouvrit sur un grand type efflanqué, au visage lunaire et au crane rasé, qui semblait flotter dans une chemise à fleur et un pantalon vert trop larges pour sa carrure. Malgré cet accoutrement plutôt détendu, c'est d'un ton sévère qu'il les invita à entrer. Il déplaça pour eux quelques piles de livres poussiéreux qui encombraient un fauteuil marron usé jusqu'à la corde et les deux acolytes y posèrent leurs fesses sans enthousiasme.
    
    -Vous m'avez menti, Monsieur Bussi, attaqua Lawson sans préambule.
    
    Son vis à vis se frotta le menton d'un air songeur et croisa les jambes, décidé apparemment à ne pas se laisser démonter par cette entrée en matière brutale.
    
    -Je ne vois pas de quoi vous parlez, fit-il lentement.
    
    -Bien, je vais être plus précis, dans ce cas. Je parle de votre relation de voisinage avec Monsieur Hillberg. Je vous cite: "bonjour/bonsoir quand je le croisais dans l'escalier, rien de plus".
    
    -C'est effectivement ce que j'ai dit. Et je maintiens que je le connaissais très peu. Quelqu'un aurait-il prétendu le contraire?
    
    Vince ne put s'empêcher de secouer la tête avec lassitude. Ce n'est certes pas une surprise pour un flic d'être confronté au mensonge et à la mauvaise foi. "Rien que la vérité, toute la vérité", ça n'est déjà qu'utopie dans une salle d'audience quand le témoin le jure pourtant solennellement, alors imaginez dans une simple enquête de voisinage. Le truc n'est pas d'essayer de faire parler les gens à tous prix, mais d'avoir l'instinct de deviner si ce que le lascar vous cache est important ou pas. Selon Vince, un flic capable de ce discernement était à moitié assuré d'être un bon flic. L'autre moitié consistant essentiellement à trouver les leviers pour faire cracher le morceau aux plus coriaces.
    
    Depuis un an qu'ils travaillaient ensemble, Vince avait compris que Lawson excellait dans la seconde partie. Et qu'il n'était pas mauvais dans la première non plus. Mais Lawson était aussi capable d'appuyer parfois là où ça fait mal même pour un petit mensonge de rien du tout. L'imbécile en chemise hawaïenne devant eux n'était très certainement qu'un anti-police primaire qui se montrait peu coopératif par principe ; seulement voilà, malheureusement pour lui, la petite scène de Sarah tout à l'heure avait entamé le capital patience du jeune lieutenant . Même si Lawson gardait son apparence de calme olympien, Vince voyait bien que la moutarde lui montait au nez. Il se dit qu'il valait mieux prendre le contrôle de l'interrogatoire et faire preuve de diplomatie.
    
    -Personne n'a rien dit de tel, fit-il donc avant que Lawson ne puisse répondre, mais nous trouvons étrange que vous le connaissiez peu et qu'en même temps vous ayez à votre disposition le numéro de l'une de ses amies à avertir en cas de problème, Monsieur.
    
    Bussi écarquilla les yeux d'une façon plutôt convaincante.
    
    -Ho, ça? Oui, hé bien, il est vrai qu'elle est venue chez moi il y a un peu plus d'une semaine et m'a demandé de l'avertir au cas où il se passerait quelque chose de bizarre. Je ne me doutais pas que le terme "bizarre" allait prendre cette triste signification, c'est évident.
    
    -Et naturellement, fit Lawson d’un ton faussement détaché, vous acceptez ce genre de demande d'une parfaite inconnue sans broncher.
    
    -Je la connaissais de vue également, lieutenant, n'exagérons rien. Et elle m'a expliqué en quelques mots la situation de son ami. Le pauvre s'est bien suicidé, dites-moi? C'est un acte considéré comme condamnable dans beaucoup de cultures, mais qui peut prétendre qu'il ne réagirait pas ainsi face au genre de pression que Mr Hillberg a subie ? On doit s'abstenir de juger.
    
    Vince jeta un regard en biais à son collègue, et vit qu'il n'avait pas loupé lui non plus le ton grinçant de Bussi lorsqu'il parlait de pression - sous entendu de la part de la police, évidemment . Lawson jouait à présent avec le capuchon de son stylo comme il le faisait si souvent. A nouveau, Vince tenta de désamorcer la tension et changea de sujet.
    
    -Comment avez-vous appris la mort de Monsieur Hillberg ?
    
    - C'est le propriétaire de l'immeuble qui l'a découvert et je suis bien certain qu’il vous en a expliqué les circonstances, mais si vous tenez absolument à l’entendre de ma bouche également,… répondit le témoin en soupirant.
    
    C’est le moment que choisit une espèce de créature agile, à la peau claire et ridée pour faire une entrée en trombe dans le salon et venir renifler les jambes des deux flics. Après son inspection minutieuse de leur bas de pantalon respectifs, l'animal jeta son dévolu sur Lawson et sauta sur le canapé à côté de lui.
    
    -Pas de panique, souffla Vince en se retenant difficilement de sourire, il n’a pas de poil, celui-là. (Mais c'était en fait « elle », comme il le constata quand la créature lui tourna le dos et ondula de la queue sous son nez )
    
    -Ce ne sont pas les poils qui causent l’allergie, je te l’ai déjà expliqué, maugréa Lawson, qui tentait de décourager l’animal en lui faisant « ouste » de la main, sans beaucoup de succès.
    
    -Effectivement, c’est la salive, les peaux mortes et... disons... d’autres choses peu ragoûtantes ayant tendance à coller aux poils, qui sont allergènes, fit Bussi.
    
    Il regarda avec un large sourire Lawson se débattre avec sa nouvelle admiratrice à quatre pattes et reprit :
    
    - Isis est un Sphinx. Ils sont particulièrement affectueux et elle sent tout de suite les gens qui aiment les chats, elle a un instinct de limier pour ça.
    
    Lawson lui décocha un regard positivement furieux.
    
     -Je viens pourtant de vous faire comprendre que je suis allergique à ces bestioles. Votre Isis se goure complètement à mon sujet.
    
    -L’un n’empêche pas l’autre ; lieutenant. Ce type d’allergie peut apparaître très tard, je parierais que vous adoriez ces animaux avant que cela ne se déclenche chez vous.
    
    Isis est juste tombée sous le charme de Lawson, pensa Portillo, c’est pas la première, ni la dernière. Néanmoins, il y avait une différence de taille par rapport aux autres admiratrices que Vince lui avait déjà vues auparavant : quand une femelle de l’espèce humaine devenait un peu trop ronronnante autour de lui, Lawson ne l’attrapait pas par la peau du dos pour la balancer sans ménagement par-dessus l’accoudoir d’un fauteuil. Isis, un peu surprise du vol plané, se reçut malgré tout correctement sur ses pattes, comme tout représentant de son espèce qui se respecte. Pas rancunière pour un sou, elle grimpa d’un bond sur le dos du canapé, vint se poster derrière la tête de Lawson , replia ses pattes sous elle et s’appliqua à faire semblant de dormir.
    
    -Vous n’aviez pas cette bête quand je suis passé il y a quinze jours, fit Lawson en jetant un regard méfiant en arrière.
    
    -Non, elle est arrivée il y a peu, en effet. Ce n’est pas la seule chose qui ait changé depuis la dernière fois que vous êtes venu, dit Bussi en désignant un mur. Le propriétaire s’est décidé brusquement à faire effectuer les réparations que nous réclamions depuis des années. Ce qui nous ramène au décès de Monsieur Hillberg. Il y avait le même problème de fissures chez lui et chez moi. Les travaux ont été faits la semaine passée. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais à mon humble avis, c’est du travail d’amateur. Je m'en suis donc plaint et le propriétaire est passé chez moi pour le constater lui-même. Il est ensuite allé voir l'appartement du dessus, est entré avec sa clef vu que personne ne répondait, et a trouvé le cadavre.
    
    -Et il est redescendu vous le dire ?
    
    -Même s’il ne l’avait pas fait, je l’ai entendu crier et courir vers la porte, je me serais douté que quelque chose s’était passé. Mais oui, il est bel et bien redescendu me prévenir quelques minutes plus tard et est resté chez moi en attendant votre arrivée. J’ai appelé Mademoiselle Cassel après cela.
    
    -Vous n’aviez pas entendu le coup de feu qui a tué Monsieur Hillberg ? demanda encore Lawson. (Et tout en parlant, il fila une tape avec son stylo sur le nez d’Isis. Celle-ci, pensant avoir endormi la méfiance de sa cible, venait de poser les pattes avant sur son épaule, dans le but évident de descendre en douce jusque sur ses genoux. Le patient animal ne se laissa pas trop perturber par la réaction de Lawson et reprit innocemment sa position d'attente. )
    
    -Non, absolument pas. Mais je ne vous cacherai pas que je prends des somnifères. Si le drame s’est produit la nuit…
    
    Bussi conclut sa phrase d'un petit geste fataliste.
    
    -Je vois, répondit simplement Lawson.
    
     Puis il sembla hésiter quelques instants, fit faire quelques clic-clic de plus à son stylo, tourna la tête vers son partenaire et l’interrogea du regard pour savoir s’il avait d’autres questions. Celui-ci fit un signe négatif et ils se levèrent d’un bel ensemble, au grand désarroi d’Isis qui se leva elle aussi et cambra le dos en miaulant, espérant au moins une caresse d’au-revoir du nouvel objet de son affection. Lawson sembla esquisser un geste de la main vers elle, mais il se rendit compte que Bussi et Vince l’observaient tous deux d’un œil amusé et il se détourna de l’animal.
    
    
    
    
    -Il avait raison, pour les chats ? osa demander Portillo un peu plus tard dans la voiture.
    
    Il n’obtint qu’un haussement d’épaules en guise de réponse. Il n’insista pas. Clairement, Lawson vivait mal ce qui s'était produit. Etre accusé d'avoir mené quelqu'un au suicide, même si les mots venaient d'une personne qui était sous le coup d'une émotion violente, c'était déstabilisant. En tant que flic, on sait très bien qu'on peut être amené à blesser ou tuer , mais de façon directe. Vince remerciait souvent le ciel de n'avoir été amené à sortir son arme de service que quatre fois dans sa carrière et de n'avoir causé qu'une blessure sans gravité à un suspect à l'une de ces occasions. S'il lui était arrivé de connaître ce sentiment amer d'avoir gâché une vie par des suspicions mal placées, ça n'avait pourtant jamais été jusqu'au décès de quelqu'un. Mais d'autres collègues avaient vécu des situations plus graves, et Vince reconnaissait les symptômes du malaise chez Lawson.
    
    Une fois arrivés au bureau, il posa sa béquille dans un coin, se servit avec délectation une tasse de cette lavasse qu’on osait appeler café chez eux - pas encore tout à fait remis du thé Earl Grey dont son ex-femme l’avait abreuvé pendant une semaine - et puisqu'il fallait bien en parler un jour, exposa tout de même son analyse de l'affaire à son équipier.
    
    -Bon, comença-t-il sur le ton le plus naturel possible, je vais te dire ce que j’ai noté de bizarre. Pas de lettre de suicide, j’aurais pensé que ce gars était du genre à en laisser une. Surtout s’il a fait ça à cause de la mort de son ex. Il me semble qu'il aurait du vouloir avouer ou bien le contraire : protester une dernière fois de son innocence. Donc soit il ne s’est pas suicidé, soit il n’a pas écrit de lettre. Ou bien il y avait une lettre et quelqu’un l’a fait disparaitre, ça s'est déjà vu mais j'y crois pas.
    
    Lawson écoutait attentivement sans vraiment réagir. Vince poursuivit donc :
    
    - Quand on a interrogé les connaissances de Hillberg, ils le disaient tous incapables de faire du mal à une mouche. On peut les ré-interroger, le savoir mort pourrait délier des langues, va savoir. Ensuite, un détail, le proprio qui entame maintenant des travaux qu’il repoussait depuis longtemps. C’est sûrement sans importance mais ça m’intrigue, d’autant que c’est lui qui a trouvé le corps.
    
    -Et il y a le voisin du dessous qui se fiche de notre gueule, l’interrompit Lawson, installé les mains derrière la tête et les jambes étendues sur sa chaise de bureau, dans une attitude bien plus relax qu’il ne l’était réellement.
    
    -Qu’est-ce que tu entends par là ? Demanda prudemment Vince. D’accord, je crois qu’il connaissait bien mieux Hillberg qu’il ne le dit, mais je pense que c’est juste qu’il n’a pas envie d’être trop impliqué dans l’histoire.
    
    -Et ça ne l’étonne pas qu’Hillberg se soit suicidé. Et ça n’étonne pas non plus ta fameuse Sarah. Tu peux m’expliquer pourquoi deux personnes qui le connaissent et qui, d'après ce qu'on sait, le pensent innocent du meurtre d’Alexandra, ne sont pas plus étonnés que cela qu’il mette fin à ses jours ?
    
     -Ils pensent tous les deux qu’il a craqué sous la pression,… fit Vince en se massant lentement le front.
    
    Lawson se redressa et ramena vivement sa chaise vers l’avant, planta son regard dans celui de son équipier.
    
    - Et tu penses la même chose ? Tu crois que j’ai exagéré avec lui ?
    
    Vince prit un instant pour réfléchir.
    
    -Non, finit-il par dire. Tu es revenu souvent à la charge. En fait, on est revenus souvent à la charge, après tout, y'a pas que toi qui l'aie interrogé. Mais on est restés corrects.
    
    -Alors quoi? , fit Lawson en levant les mains dans un geste d’interrogation.
    
    -Alors il doit y avoir autre chose, sauf si ce type était juste plus fragile qu’on ne le pensait, Ethan, répondit doucement Vince en utilisant sciemment le prénom de son équipier pour marquer encore plus qu'il ne le blâmait pas.
    
    -Non, non. Quelque chose ne tourne pas rond, Portillo. Et je vais trouver quoi, je peux te le jurer.
    
    Il se mit debout brusquement, attrapa sa veste et avant que Vince aie le temps de demander où il allait, disparut en coup de vent de la pièce. Toute la mauvaise foi du type qui se sent coupable, pensa Vince . Mais pas le désarroi de celui à qui ça arrive pour la première fois. Il fronça les sourcils. Aussi secret que soit Lawson sur sa carrière précédent son transfert ici, Vince lui avait tout de même un jour demandé s'il avait déjà dû faire feu sur un suspect, c'est un sujet incontournable entre équipiers. Pas une seule fois, avait répondu Lawson. Mais en conclure qu'il n'avait donc jamais pris une vie avait peut-être été prématuré. Il y a bien des façons de tuer quelqu'un, après tout. Surtout quand on est flic.
    

Texte publié par Spacym, 26 février 2015 à 19h07
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