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Tome 1, Chapitre 5 Tome 1, Chapitre 5
L’occasion pour Sarah de rencontrer l’équipier de Vince se présenta à peine deux heures plus tard. Mais durant ces deux heures, elle avait entendu suffisamment de choses alarmantes pour en avoir complètement oublié les raisons qui la rendaient curieuse tout à l’heure. Si elle se demandait toujours quel genre de gaillard cela pouvait être, c’était désormais principalement parce que son caractère risquait d’influencer l’avenir immédiat de Stan.
    
    Et la première chose qu’elle apprit sur Lawson, c’est qu’il avait la bougeotte. Lorsque Sarah et Stan se présentèrent au commissariat et demandèrent à lui parler, la jeune flic qui assurait l’accueil ce jour-là indiqua qu’il était absent pour l’instant. Et au ton qu’elle employait, on sentait qu’elle devait souvent faire cette réponse à son sujet. Mais bien sûr, ajouta-t-elle, elle allait contacter le lieutenant et si ces Messieurs – Dames voulaient bien patienter, il ne tarderait sûrement pas à les recevoir. Sarah, tout en maugréant en sourdine contre l’inconfort des banquettes du hall d’attente, observait maintenant l’endroit d’un œil neuf. Il était déprimant au plus haut point et elle n’en avait jamais pris conscience auparavant. Ces murs qui avaient dû être d’un blanc immaculé à l’époque du disco, ces posters aux couleurs délavées, écornés, arborant des slogans qui tentaient, sans subtilité aucune, de convaincre les citoyens que la police veillait bien sur eux en toutes circonstances… Tout cela était déjà ainsi deux ans plus tôt, sans le moindre doute. Mais elle ne le voyait simplement pas alors.
    
    Elle n’avait jamais du s’asseoir là pour attendre qui ou quoi que ce soit, lorsqu’elle était de la maison. Ce couloir n’avait été pour elle jusque-là qu’un lieu de passage en coup de vent. Le temps de gratifier celui ou celle qui était à l’accueil d’un sourire et d’un petit signe, parfois de s’arrêter discuter une minute ou deux. Et puis elle repartait vers son travail. Prêtant peu d’attention à ceux qui se trouvaient à l’époque dans le triste rôle qu’elle ou Stan jouaient aujourd’hui. Ce qui était étrange, d’une certaine manière, car Sarah était en règle générale plutôt sensible à la détresse des autres et que ce n’était évidemment pas des gens heureux qui se retrouvaient ici. Mais c’était comme ça. Dans un coin de sa tête, elle avait sûrement été consciente depuis le début qu’il fallait qu’elle trace une ligne, une frontière. Qu’elle travaille sur ces enquêtes en intégrant le moins possible le fait que des personnes réelles étaient affectées dans le processus. Qu’elle n’était pas assez forte pour fonctionner autrement. Un jour, le mur invisible était pourtant tombé. Pour des raisons qu’elle se refusait encore à analyser après tout ce temps, un visage croisé ici avait réellement marqué son esprit. Une seule fois. Une fois de trop.
    
    Sentant qu’elle dérivait à nouveau vers un passé qu’il valait mieux ne pas ressasser, elle tenta d’arrêter son propre train de pensées négatives en parlant avec Stan, qui, après tout, devait être encore plus inquiet qu’elle et n’avait pas pipé un mot depuis leur arrivée.
    
    — Ils disent qu’ils veillent sur nous, dit-elle en désignant l’un des posters, mais pas sur le bien-être de nos fesses quand on doit patienter sur leurs banquettes.
    
    Stan ne réagit à cette pauvre tentative d’humour que par un grognement indistinct, exprimant mieux que par n’importe quel mot articulé son état d’esprit. Sarah poussa un long soupir, et un second encore quelques instants plus tard, quand un flic qui passait lui fit un petit signe de tête. C’était le troisième depuis leur arrivée qui se comportait ainsi. Juste un signe de tête. Pas un ou une qui ne s’approche pour lui serrer la main, lui faire la bise ou simplement s’enquérir de ce qu’elle fait ici. De trois choses l’une : soit ils savaient en détail les raisons de son départ et lui en tenaient encore rigueur, soit ils étaient platement vexés qu’elle les ait elle-même ignorés après sa démission, soit encore (théorie la plus positive) c’était simplement son apparence actuelle qui les décourageait.
    
    Parce qu’il fallait bien l’admettre : elle et Stan sur cette banquette formaient un drôle de tableau. Assis à gauche, dans une tenue de jogging grise semblable à celle qu’il portait ce matin quand il avait découvert le corps, Stanislas Hillberg, quarante-trois ans, 1m87 sous la toise, 95 kilos de muscles. Quoique, depuis qu’il avait stoppé la boxe et gagnait tant bien que mal sa vie dans une entreprise de sécurité, une partie de ces kilos avait tendance à se carapater hors des biceps pour aller se transformer en graisse dans la zone plus accueillante de la ceinture abdominale. Néanmoins, il restait plutôt impressionnant. Côté carrure en tous cas. Parce qu’en levant le nez pour regarder plus haut que son torse et ses bras, on tombait sur son visage typique de gros dur au cœur d’or, aujourd’hui nanti de belles cernes sous les yeux et d’une pâleur mortelle.
    
    A droite, dans son jeans troué et sa veste en cuir élimée, les cheveux bruns, longs et gras, Sarah Cassel, vingt-huit ans, 1m61 et pouvant prétendre peser 50 kilos le soir après un repas copieux. Le visage d’une gamine trop délurée, tout aussi défait que celui de son compagnon de banquette, mais pour d’autres raisons. Nul besoin de tomber sur un cadavre au petit matin pour avoir ensuite l’air d’en être un soi-même : des nuits blanches trop arrosées à répétition et se faire du souci pour le grand dadais qui a découvert ledit cadavre, c’est largement suffisant.
    
    Et malgré la différence flagrante de mensurations, ça n’aurait pas étonné grand monde de savoir qu’une heure plus tôt, ces deux-là avaient eu une engueulade dont Sarah était sortie gagnante haut la main. Avec pour résultat leur présence sur cette banquette, à attendre le bon vouloir d’un lieutenant qui ne tenait pas en place. Il finit pourtant par revenir au bercail, ce pigeon voyageur, juste au moment où un quatrième poltron saluait Sarah de loin. Entré en coup de vent et plutôt bruyamment par la porte principale, le lieutenant jeta un œil à la ronde, reconnut le témoin clef de son affaire en cours et se dirigea vers lui.
    
    Sarah mit à profit les quelques mètres qu’il devait faire pour arriver jusqu’à eux pour une rapide évaluation visuelle. Silhouette sportive, traits réguliers, cheveux chatains trop courts pour pouvoir en préciser d’avantage la teinte, yeux clairs. Photogénique, pourrait-elle dire d’une manière toute professionnelle. Plaisant à regarder, en fait. Mais le regard qui dégageait une espèce d’ironie perpétuelle et le front bas laissaient présager un caractère fort et entêté, ce qui n’était pas bon signe.
    
    Il arriva à leur hauteur et s’adressa à Stan d’un ton un peu sec.
    
    — Monsieur Hillberg, vous voilà déjà de retour. Et accompagné de votre avocate ?
    
    — Sauf votre respect, vous trouvez vraiment que j’ai l’air d’une avocate, lieutenant ?, répliqua vivement Sarah, avant que Stan ait eu le temps de le détromper.
    
    Lawson sourit et le petit air narquois de son visage s’accentua.
    
    — Non, mademoiselle Cassel, je l’admets. Vous ne ressemblez pas du tout à une avocate.
    
    Il vit la surprise se peindre sur le visage de la jeune femme et en parut satisfait. N’attendant pas qu’elle réagisse, il fit un geste de la main pour les inviter à le suivre et reprit tout en commençant à marcher vers les bureaux :
    
    — Monsieur Hillberg a mentionné votre nom ce matin. Il a dit que vous avez travaillé pour la police. Vince me l’a confirmé. Et je viens de voir un collègue vous saluer. Pas besoin d’être grand devin pour additionner tout ça et comprendre qui vous êtes, pas vrai ?
    
    Sarah fusilla le malheureux Stan du regard. Quel besoin avait-il eu de parler d’elle lors de son témoignage ? Enfin soit, ça n’avait plus guère d’importance maintenant qu’elle avait pris sur elle de l’accompagner pour qu’il répare les inexactitudes dangereuses de ses précédentes déclarations.
    
    — En parlant de Vince, comment va-t-il ?, se contenta-t-elle de demander, résistant à la tentation de s’enquérir de ce que celui-ci avait pu raconter à Lawson à son sujet.
    
    — Pas trop mal. Il a tout de même un pied dans le plâtre, le bras en écharpe et des contusions diverses. Deux semaines de repos minimum selon le médecin. Trois jours grand max selon Vince. Je crois savoir qui finira par avoir raison.
    
    Il tourna la tête et lui adressa un sourire. Pendant qu’elle continuait à le suivre, elle ne put s’empêcher de l’observer attentivement de dos. Son épaule gauche était sensiblement plus tombante que la droite. C’était peut-être signe d’une blessure. Elle se demanda s’il lui était arrivé quelque chose dans l’exercice de ses fonctions, et s’il avait des cicatrices. Elle aimait bien les cicatrices. Les imperfections. Tout ce qui fait en réalité qu’on est ce qu’on est. C’est quelque chose qu’elle aimait immortaliser sur la pellicule. Elle dut se rappeler à l’ordre intérieurement. Ce n’est pas ton prochain modèle, bon Dieu ! C’est un flic. Et s’il n’est pas un minimum compréhensif, Stan va avoir de sérieuses emmerdes. Elle fut prise d’un accès d’angoisse en pensant qu’elle avait eu tort de ramener Stan ici. Mais pendant qu’elle cogitait, ils étaient arrivés au bureau du lieutenant, qui les invita à s’asseoir sur deux chaises qui paraissaient aussi inconfortables que les banquettes de tout à l’heure.
    
    — Installez-vous donc. Ho, Monsieur Hillberg, je suppose que Mademoiselle Cassel est ici pour vous soutenir et que vous ne voyiez pas d’inconvénients à me parler devant elle, au fait ?
    
    Stan parut décontenancé par la question. Il mit quelque secondes avant de répondre, mais ensuite commença à s’expliquer à toute vitesse.
    
    — Ben non, c’est ok pour moi, pas de souci. C’est elle qui m’a conseillé de revenir vous voir quand je lui ai tout raconté, parce que vous voyez, faut que je vous dise…
    
    Le lieutenant lui fit signe d’arrêter.
    
    — SI vous permettez, je prends le temps de relire votre déposition de ce matin et je vous écoute ensuite ?
    
    Mais bien sûr, pensa Sarah illico. Dis plutôt que tu veux le mettre mal à l’aise. Lui flanquer la pression, histoire qu’il sente bien qu’il ne s’agit pas de venir te raconter des salades qu’il aurait inventées après coup, pas vrai ? Et ça marchait. Elle voyait très bien que l’inquiétude de Stan venait de monter d’un cran voire même de plusieurs. Elle dut se mordre la langue pour ne pas lui dire tout haut de ne pas s’inquiéter, que ce type jouait juste avec ses nerfs.
    
    Au bout de plusieurs minutes, Lawson détacha son regard de l’écran, repoussa son clavier, attrapa son carnet et son stylo, qu’il se mit à tripoter machinalement. Clic j’ôte le capuchon, clic je le referme, et ainsi de suite. Un geste accompagnant la concentration alors qu’il consultait ses notes et qui ne trahissait certainement aucune nervosité particulière, contrairement au tap-tap-tap saccadés que faisaient maintenant les talons de Stan qui, le dos rond et la tête basse, s’agitait sur sa chaise.
    
    Enfin, après un moment qui parut forcément interminable, il déposa son carnet, se cala un peu plus dans son siège et fixa Stan du regard.
    
    — Bien, je vous écoute, Monsieur Hillberg. Vous avez un complément d’informations à me fournir par rapport à ce que vous m’avez dit ce matin ? Quelque chose vous est revenu ?
    
    — Ben oui et non, fit Stan tout en se redressant un peu. En fait j’y pensais déjà tout à l’heure mais je croyais que c’était mieux de ne pas vous le dire. Je ne veux pas vous faire perdre votre temps avec une fausse piste, vous comprenez ? Mais la fille qui est morte, elle me fait penser à quelqu’un que je connais. Je me trompe sûrement, mais bon, vous voyez…
    
    Le stylo arrêta de faire clic-clic, le capuchon l’ayant quitté pour de bon. Lawson interrompit Stan pour en venir directement à l’essentiel, et se tenait prêt à écrire.
    
    — Vous avez un nom à me donner ?
    
    — Oui, Alexandra Lemaire. J’ai noté son adresse pour vous. J’ai essayé de l’appeler, elle répond pas.
    
    Il tendit au lieutenant un petit bout de papier froissé et légèrement humide, qu’il avait dû garder en boule dans sa poche de jogging et triturer de ses mains moites un bon moment. Le lieutenant le lut, recopia les informations sur son carnet tout en affichant une mine dubitative.
    
    — Ok, on va vérifier cela. Mais c’est tout de même bizarre que vous ne soyez pas sûr que c’est elle, non ?
    
    — La physionomie d’une personne peut énormément changer après sa mort, surtout dans une mort violente, lieutenant, et vous le savez, intervint Sarah d’un ton glacial.
    
    — Bien sûr, bien sûr, fit-il pensivement. J’aimerais juste que Mr Hillberg me précise un peu pourquoi il a pensé que ce peut être cette jeune femme. Et qu’il m’en dise plus sur ses relations avec elle, naturellement.
    
    Stan prit une profonde inspiration, se frotta nerveusement les genoux.
    
    — Alexandra est… euh… mon ex, voilà. Parfois on allait courir ensemble dans ce coin-là et bon, je ne sais pas si elle a continué à aller là souvent après notre rupture. Cette fille lui ressemble beaucoup mais c’est peut-être mon imagination qui travaille.
    
    Lawson agita la tête, regarda son carnet, nota à nouveau quelques mots.
    
    — Donc, je résume, vous avez vu un corps en contrebas, derrière le tas de rochers, en faisant votre jogging. Vous êtes descendu voir et du fait que vous connaissez une personne à qui il arrive de fréquenter le même endroit et qui ressemble à la victime, vous pensez que ce pourrait être elle ?
    
    Stan tourna un regard hésitant vers Sarah, qui lui fit un signe de tête lui indiquant de répondre honnêtement. Un peu plus tôt dans la journée, elle lui avait jeté à la figure qu’elle savait parfaitement qu’il n’avait rien pu voir de là-haut et c’est ainsi qu’il avait fini par lui avouer qu’il n’avait pas tout dit à la police.
    
    — En réalité, Alex et moi, quand on courrait dans ce coin, il nous arrivait de faire une pause et on descendait là-bas, à l’abri des regards derrière les rochers. On… on se détendait un petit peu avant de reprendre la course, quoi. Parfois ça m’arrive de descendre encore là tout seul et de m’arrêter quelques minutes. C’est ce que j’ai fait aujourd’hui. C’est comme ça que j’ai vu le corps.
    
    — Ce n’est pas ce que vous m’avez raconté ce matin, fit Lawson d’un ton calme.
    
    Le stylo avait repris son clic-clic entêtant et le lieutenant fixait Stan avec intérêt. Lequel était de plus en plus mal à l’aise sous le regard perçant de son vis-à-vis.
    
    — Non, j’aurais du le dire, je sais, mais alors j’aurais dû vous parler d’Alexandra et comme j’ai dit, je ne voulais pas. C’est sûrement pas elle. Quand je descends là-bas, c’est toujours à elle que je pense, vous voyez. Alors peut-être que ça s’est mélangé dans ma tête. Comme une illusion, je sais pas…
    
    Lawson se pencha vers l’avant, appuya un coude sur son bureau.
    
    — Depuis combien de temps êtes-vous séparés ?
    
    — Un peu moins d’un an.
    
    — Et après tout ce temps, elle occupe encore vos pensées au point que vous pensez confondre une autre jeune femme avec elle ?
    Stan ne répondit pas et Sarah intervint à nouveau.
    
    — Stan, je t’ai dit de tout lui dire, cette fois. C’est Alexandra qui avait rompu, lieutenant, et vous ne mettriez pas longtemps à découvrir que Stan essayait encore récemment de recoller les morceaux entre eux, ça ne sert à rien qu’il vous le cache.
    
    — Je vois. Bon. Vous savez de quoi tout cela peut avoir l’air, n’est-ce-pas, Mr Hillberg ? J’espère pour vous qu’il ne s’agit pas de votre amie mais j’ai le pressentiment que c’est bien le cas. Et comment puis-je savoir que ce que vous me racontez maintenant est la vérité alors que vous m’avez menti tout à l’heure ?
    
    Le visage de Stan sembla encore plus se décomposer, si c’était possible. Sarah serra instinctivement les poings et se mordit la lèvre. Lawson les regarda un bon moment l’un et l’autre, plongé dans ses réflexions, puis le clic-clic du stylo s’arrêta, signifiant sans doute qu’il avait décidé quoi faire de Stan.

Texte publié par Spacym, 16 février 2015 à 14h15
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