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Tome 1, Chapitre 4 Tome 1, Chapitre 4
C’était à la fois simple et compliqué. Ce n'était pas non plus si long à raconter que Vince le prétendait mais il est vrai que le début de l’histoire remontait bien loin en arrière. Vingt-quatre ans plus tôt plus précisément, alors que Sarah ne s’appelait pas encore Sarah, ainsi qu'il l'expliqua à Lawson…
    
    -C’est tout con. Si tu ne la trouves pas sous ce nom dans nos fichiers, c’est parce que pour l'état civil, c’est pas Sarah, son prénom. Celui qui figure sur ses papiers ne lui plait pas trop.
    
    -Il est si moche que ça ?, sourit Lawson. Il ya des moyens pour en changer légalement, elle le sait ?
    
    L’attitude du jeune lieutenant trahissait un intérêt un peu étrange et exagéré pour le sujet, que Vince s’empressa d’essayer d’endiguer.
    
    -Il n’est pas moche. Juste spécial. Et disons qu’il… lui rappelle une affaire familiale assez pénible, si on veut. Sarah est son deuxième prénom. Au bout d’un moment, tout le monde a pris le pli d’utiliser celui-là.
    
    Avant d’accepter de tout raconter, Vince avait exigé que Lawson le mette au courant des derniers développements de leur affaire et qu'il lui dégote un café. Le premier point avait été vite réglé puisqu'il y avait peu d'éléments nouveaux. Pour le second, Lawson avait de bonne grâce cherché dans tout l’hôpital un distributeur qui ne soit pas vide ou en panne. En plus du café serré pour Vince, il s’était servi pour lui-même un capuccino, même s’il ne se faisait pas d’illusion sur la qualité de ce qui sortirait de l’appareil. Et alors qu’il écoutait son partenaire, il gardait le gobelet en mains sans en avaler une goutte, le faisant tourner entre ses doigts comme s’il voulait les réchauffer au contact du plastique qui s’amollissait sous l’effet du liquide brûlant. Il finit cependant par le déposer sur le rebord poussiéreux de la fenêtre, les sourcils froncés.
    
    -Genre, quelqu’un d’autre dans la famille qui portait le même prénom et qui a mal tourné ? Ou qui a connu une mort tragique ? Un truc dans ce goût-là ?
    
    Vince se redressa légèrement, essaya de changer de position son bras douloureux.
    
    -C’est pas ça, mais c’est un peu l’idée quand même. Enfin, de toutes manières, ça n’a aucun intérêt pour toi. T’as juste à savoir que je la connais depuis ses quatre ans parce qu'elle a grandi dans mon quartier. Elle venait jouer à la maison avec mes filles. Elle a même été leur baby-sitter, à une époque.
    
    -Et en grandissant, elle admirait ton métier et elle est devenue flic, dit Lawson d'un ton plus affirmatif qu'interrogateur.
    
    -Oui et non. En grandissant, elle est devenue photographe. Enfin, c’est plus exact de dire qu’elle a suivi une formation dans ce domaine . Parce qu’après ses études, elle avait pas l’air d’arriver à trouver un débouché qui lui plaise. Ses parents s’inquiétaient. A un moment, je me suis souvenu qu’un gars de la scientifique allait bientôt partir à la retraite. J’en ai parlé à Sarah, je lui ai demandé pourquoi elle n’essayait pas de passer le concours d’entrée. Photographier des indices, c’était peut-être pas très glamour, pas très artistique, mais le boulot était intéressant. C’était il y a quoi… cinq ans peut-être? – Il plissa les yeux, cherchant à se souvenir avec plus de précision, puis laissa tomber - Elle a pris ma suggestion très au sérieux. Elle s’est formée aux autres aspects du job, et elle a été engagée.
    
    -Donc, répliqua Lawson, c’est bien ce que je disais, elle est devenue flic à cause de toi.
    
    Il jouait l’étonnement devant l’apparente incohérence des propos de Vince, mais il avait bien compris la nuance que faisait celui-ci. Il voulait juste le forcer à le dire tout haut.
    
    -Ouais, dit Vince avec un petit rire sans joie, elle me l’a fait remarquer pas plus tard que ce matin: j’ai tendance à pas voir ceux de la scientifique comme des flics à part entière. J’oublie un peu trop qu’avec l'oeil derrière un appareil photo, une loupe ou un microscope, ils voient l’horreur tout autant que nous. Ca doit être pour ça que j’ai merdé vis-à-vis de Sarah.
    
    Avec des gestes bien plus lents et maladroits qu’à son habitude, il prit le café ramené par Lawson, en avala une gorgée, le redéposa et se passa la main sur le front. Son équipier savait qu’il allait poursuivre et attendit sans mot dire.
    
    -Donc, reprit effectivement Vince, les premières années, elle s’est vraiment très bien débrouillée. Elle est méticuleuse, elle a le sens du détail, l’œil aiguisé. Elle se plaisait dans son équipe. J’étais plutôt fier de l’avoir aidée à trouver un truc qui lui convienne. Mais en fait, j’avais un peu oublié comment elle était, plus jeune. Sujette à des coups de déprime, des sautes d’humeur. Des trucs qui avaient l’air de crise d’adolescence ou qu'on mettait sur le compte d’une espèce de tempérament artistique. Rien de grave, mais peut-être que j’aurais dû me douter que psychologiquement, elle ne tiendrait pas le coup.
    
    Il s'arrêta à nouveau, et cette fois ça semblait être pour de bon.
    
    -Dépression?, demanda Lawson en hochant doucement la tête d’un air compréhensif.
    
    Mais l’expression de Vince le détrompa aussitôt.
    
    -Dieu m’est témoin que j’aurais préféré que ce soit ça. J’aurais vu venir, j’aurais eu une idée de quoi faire. Mais c’était quasiment l’inverse. Elle se sentait capable de tout. Sans qu’on sache pourquoi, elle a fait une fixation sur une affaire qu’on avait en cours à ce moment-là. Et évidemment, elle a déconné dans les grandes largeurs. –Il fit instinctivement un geste des deux mains pour illustrer son propos et grimaça de douleur – Après ça, elle a dû démissionner. Elle m’a envoyé au diable, et tous les autres collègues qui avaient de la sympathie pour elle avec. Quand elle a été un peu calmée, elle a dit qu’il fallait qu’elle coupe les ponts totalement avec ce job, pour pouvoir mettre tout ça derrière elle définitivement.
    
    Il y eut un instant de silence, et il ajouta d’un ton triste et pensif : J’espère vraiment qu’elle y est arrivée.
    
    
    
    S'il avait posé la question à Sarah, elle aurait répondu que oui, elle y était arrivée. Ou du moins elle le croyait jusqu’à aujourd’hui. Elle avait analysé son propre comportement. Mis des mots sur ses problèmes. Accepté de l’aide « professionnelle » comme on dit. Essayé de faire autre chose de sa vie. Elle n’était pourtant toujours pas parvenue à concilier les divers sentiments qu’elle ressentait vis-à-vis des amis qu’elle avait laissés derrière elle. Parfois elle en voulait encore à Vince, terriblement. Ce flic expérimenté, aguerri à juger du caractère des gens, qui avait été assez aveugle pour la pousser vers cette carrière. Oh bien sûr, c'était tellement facile, tellement hypocrite de vouloir rejeter la faute sur lui. Pendant des mois après sa démission, Sarah avait oscillé entre cette colère sans réel fondement et le sentiment de culpabilité pour les risques qu'il avait tout de même pris pour elle. Deux émotions contradictoires mais qui l'une comme l'autre, l'avaient poussée à s'éloigner de lui, comme de tous ceux qu'elle avait côtoyés dans son travail.
    
    Les photos de scène de crime seraient un peu moins déprimantes si elles étaient prises par toi, avait-il dit à l'époque où il lui avait parlé du job. Sa voix un peu éraillée, son ton franc et direct résonnaient encore aux oreilles de Sarah maintenant, alors qu'elle contemplait une dernière fois cette scène de crime-ci. Une espèce de malaise s'empara d'elle. Cet endroit la narguait. Comme si le destin avait décidé de la mettre à l’épreuve. Quelque chose s’éveillait en elle, qui ressemblait à de la mélancolie, à des regrets.
    
    Depuis ce coup de fil paniqué de Stan, les souvenirs remontaient en pagaille à la surface. Les bons comme les mauvais, les détails insignifiants comme les moments forts. Bien entendu, c'était ce qu'il y avait de moins agréable dans le lot qui se frayait le chemin le plus direct jusqu'à sa conscience. Cette chute malencontreuse que Vince venait de subir donnait l’impression stupide à Sarah qu’elle lui portait la poisse. Si elle n’y prenait pas garde, elle allait encore ressasser des bêtises et des idées noires.
    
    Son téléphone sonna, la tirant momentanément de ses pensées. C’était le numéro de Stan, mais elle ne décrocha pas de suite. Elle avait une soudaine envie de fuir tout cela. Elle se sentait injustement fâchée contre son ami de s’être mis dans cette situation et de l’avoir appelée, elle, à la rescousse. Elle avait pourtant sa part de responsabilité: si elle ne lui avait pas raconté une version vraiment très édulcorée de son expérience professionnelle avec la police, il aurait sans doute réfléchi à deux fois. La sonnerie cessa et après quelques instants, la mauvaise conscience de Sarah lui fit appuyer sur la touche rappel.
    
    -Stan? Est-ce que ca va? Je suis venue là où tu m’as dit et j’ai appris qu’ils t’avaient emmené au poste.
    
    -Ouais, mais ils m’ont laissé partir. Ils avaient juste besoin de précisions sur mon témoignage, Sarah. Tout va bien. Tout va bien.
    
    Sarah n’aimait pas beaucoup cette formulation. Quand Stan répétait deux fois ses phrases, c’est qu’il essayait de se convaincre lui-même de ce qu’il disait. Pourtant, sa voix était réellement pleine de soulagement. D’un soulagement naïf. Il ne réalisait pas que la police attendait des éléments matériels avant de le traiter officiellement comme un suspect. Elle se demanda s’il était judicieux de l’inquiéter en le lui signalant, et décida que non.
    
    -Qu’est-ce qu’ils t’ont dit exactement?
    
    -Ben tu sais, de rester à leur disposition «au cas ou», de ne pas quitter la région, ... C’est les trucs habituels, pas vrai?
    
    Le ton était avide de réponse affirmative. Pas sûr qu’il soit même capable d'entendre autre chose qu’un oui. Il ne sembla d’ailleurs pas capter l’hésitation dans la voix de Sarah lorsqu’elle acquiesça.
    
    -Oui , je suppose.
    
    -Merci de t’être déplacée en tous cas. C’est sympa.
    
    -Pas de quoi, c’est normal.
    
    -Ouais... enfin non, c’est pas «normal», t’étais pas obligée.
    
    Il semblait ragaillardi, et en même temps, elle sentait qu’il hésitait à ajouter autre chose. Elle était quasiment certaine qu’il avait caché des éléments aux flics. Avait-il envie de dire l'entière vérité à quelqu’un? Elle finit par se décider à lancer un hameçon et voir s’il allait y mordre.
    
    -Stan? Cette fille, tu ne l’avais vraiment jamais vue avant ?
    
    La réaction ne se fit pas attendre, il passa sur la défensive instantanément.
    
    -Pourquoi tu demandes ? Tu crois que je lui ai fait du mal ? J’aurais jamais fait ca- Il fit une pause et répéta plus bas - Non, j’aurais jamais fait ca.
    
    Sarah sentit son estomac se nouer mais fit un effort pour continuer la conversation sur un ton naturel.
    
    -Tu vas souvent courir par là, tu aurais pu la croiser. Son assassin l’a peut-être attrapée quand elle faisait son jogging dans le coin, elle aussi, on ne sait jamais.
    
    Seul un bruit de respiration hachée se fit entendre au bout du fil pendant une bonne minute. Il réfléchissait à cette théorie... ou il préparait ce qu'il allait lui répondre ?
    
    -Peut-être. Mais elle avait pas de tenue de jogging, en tous cas. Elle avait plus de vêtements du tout, tu sais. Elle était...
    
    Et la phrase resta en suspens. Sarah comprit que les images horribles devaient lui revenir en tête. Elle se dit qu’il valait mieux couper court à la conversation et le voir face à face si elle voulait en savoir plus.
    
    -Ecoute, passe chez moi d’ici une heure, ok ? Tu me raconteras. Ca a du être affreux, je suis sûre que tu as besoin de parler.
    
    Il accepta cette proposition sans méfiance et Sarah eut un peu honte de ce qu’elle était en train de faire. Une espèce d’alarme interne s’alluma en elle. Une alarme silencieuse, répercutant des vibrations invisibles sur ses nerfs fragiles. Ne recommence pas. Souviens-toi comment ça s’est passé la dernière fois que tu as joué les malines avec un suspect. Mais ça n’avait rien à voir cette fois. Stan était innocent, lui. Il s’agissait juste de l’aider à éviter d’avoir des ennuis à cause de ses mensonges.
    
    Elle regarda autour d'elle. Tout en parlant au téléphone, elle était revenue jusqu’à sa voiture et sur un coup de tête, elle décida de sortir son appareil photo du coffre et de prendre quelques clichés des environs. Aujourd'hui, sa propre spécialité était de tirer le portrait aux gens mais à l'origine, elle s'était éprise de cet art en tombant sous le charme d'instantanés de paysages. Canyons vertigineux, chutes d’eau scintillantes, forêts aux couleurs surréalistes,... et chaos rocheux. Elle avait visité le monde par procuration grâce aux travail des photographes les plus talentueux et pour le peu qu’elle ait voyagé par la suite pour voir ces endroits de ses propres yeux, l’image sur papier glacé lui avait toujours parue finalement plus vraie que la réalité. La façon dont le monde et les gens devenaient mieux que nature via l’objectif l’émerveillait.
    
    Elle passa un bon quart d’heure à mitrailler les alentours. L'agent Berroyer était resté dans le coin après le départ de l'ambulance et prenait son air le plus militaire pour faire déguerpir les curieux qui passaient par là. Mais il avait au moins, dans la pagaille qui avait suivi la chute de Vince, saisi que Sarah était une ancienne de la maison, ce qui achetait à la jeune femme une forme de passe-droits tacite, apparemment. Elle immortalisa donc le paysage avec ardeur. La lisière de la forêt de pins maritimes entre lesquels on pouvait deviner la silhouette des Pyrénées dans le lointain, les cailloux rugueux et nus, la face la plus abrupte et haute du chaos rocheux; qui semblait vouloir cacher jalousement qu'à peine quelques centaines de mètres plus loin, l'Océan Atlantique lui-même venait s'écraser au pied de l'autre versant de cette même crête.
    
    Un instant, elle interrompit son travail, à nouveau fascinée par l'ambiance étrange qui se dégageait ici. Elle se demanda si quelqu'un allait tenir compte de ce facteur dans l'enquête. Sûrement pas Vince, en tous cas. Peut-être son équipier. Comment s'appellait-il déjà ? Ha oui. Lawson. Elle avait entendu Berroyer lui parler au téléphone tout à l'heure. Elle était un peu curieuse de savoir quel genre de type c'était. Quelque chose lui disait pourtant que si jamais elle avait l'occasion de le rencontrer, l'atmosphère de la scène de crime n'allait pas être le sujet de discussion numéro un. Surtout si ce que lui disait son instinct concernant Stan s'avèrait exact.

Texte publié par Spacym, 23 janvier 2015 à 19h04
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