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Tome 1, Chapitre 3 Tome 1, Chapitre 3

     -Et mer ... !
    
    Le lieutenant Lawson venait de constater avec exaspération que le rapport qu’il était occupé à taper avait, pour une bonne moitié, disparu de son écran. Il étouffa donc un juron et jeta discrètement un regard à la ronde, espérant vaguement qu’un bug avait frappé le système informatique du commissariat et que ce n’était pas lui qui avait - une fois de plus - effectué une mauvaise manipulation. Mais personne d’autre ne semblait s’énerver contre son PC ni râler en sourdine. Il n’y avait aux alentours que le brouhaha et les va-et-vient habituels.
    
    Le coin de ses yeux se plissa légèrement, ses sourcils se rapprochèrent sous l’effet de la contrariété et de la concentration, faisant blanchir la discrète cicatrice qui courait au dessus de son œil droit. Il se rapprocha de l’écran et tenta, en cliquant sur quelques boutons de l’application, de reproduire les manoeuvres que son partenaire de travail Vince Portillo lui avait montrées plus d’une fois. Peine perdue. Son texte s’était bel et bien évaporé dans les limbes inaccessibles du système, rejoignant ainsi les nombreux fichiers que Lawson avait déjà réussi, depuis un an qu’il travaillait ici, à faire disparaitre accidentellement. Rien dans les mains, rien dans les poches, Mesdames et Messieurs, marmonna-t-il, Ethan Lawson va, devant vos yeux ébahis, transformer tout un dossier informatique en courant d’air d’un simple geste de l’index .
    
    Il se renversa sur son siège de bureau à roulettes, le fit pivoter, et passa lentement les mains sur son visage. Il rejeta ensuite un coup d’oeil de biais à l’écran et soupira. Evidemment, son texte n’était pas miraculeusement revenu à sa place. Il laissa ses bras tomber sur les accoudoirs, agita ses doigts comme pour les convaincre de retourner au clavier taper à nouveau consciencieusement tout ce qui avait été perdu. Mais il n’en avait franchement pas envie. Si seulement Vince était là, il trouverait sûrement un moyen. Ethan répugnait à demander de l’aide à quelqu’un d’autre. C’était déjà assez gênant de devoir compter sur un type de vingt ans de plus que lui pour l’aider à se dépatouiller avec ça, inutile d’étaler son ignorance devant d’autres personnes.
    
    Ce genre de désagrément était un peu la conséquence de la manière dont il avait été élevé. Ce n’est pas que ses parents n’aient pas vu le train du progrès passer ; c’est plutôt qu’ils avaient sciemment refusé de monter dedans. Ethan avait bien essayé de rattraper ce train par la suite, sans succès, car c’en était un du genre express. Et de toute façon, il avait appris à aimer la vraie vie. Les nouvelles technologies l’intéressaient globalement assez peu. Dieu sait que tous les aspects de son éducation n’avaient pas été positifs, mais celui-là l’était à ses yeux.
    
    Il soupira et décida qu’il réparerait son erreur plus tard. Sans l’aide de Vince, sans doute, puisque celui-ci avait trouvé le moyen de se blesser sur la scène de crime où il était resté superviser la fin de la récolte d’indices.
    
    « Le lieutenant Portillo est tombé dans une espèce de trou », avait expliqué l’agent Berroyer un peu plus tôt. Pour être précis, l’agent avait aussi spécifié à mi-voix que le lieutenant Portillo jurait comme un charretier, insultait copieusement quiconque tentait de l’aider, et que ce n’est qu’à grands renforts de diplomatie qu’on l’avait convaincu qu’il avait besoin d’un médecin et ne sortirait pas de là tout seul. Ce qui avait partiellement rassuré Lawson : Vince était au moins psychologiquement dans son état normal, l'accident ne devait pas avoir été trop grave. Il reprit contact avec Berroyer pour prendre des nouvelles de l’évolution de la situation.
    
    -On l’a emmené à l’hôpital pour faire des examens, lieutenant. Il est blessé au bras et à la cheville. Les secouristes pensent qu’il a au minimum une grosse entorse ou même quelque chose de cassé. C’est ma faute, lieutenant, je n’aurais pas du faire monter le lieutenant Portillo avec moi là-haut.
    
    Lawson tenta de déculpabiliser Berroyer, puis se renseigna sur ce qu’il en était de l’avancement des recherches sur la scène de crime. Dix minutes et au moins une douzaine de phrases se terminant par « lieutenant » plus tard, il avait appris que « l’espèce de trou » était en ce moment examiné par la scientifique. On y avait repéré ce qui pouvait être des vêtements appartenant à la victime. Mais suite à la malencontreuse chute de Portillo, un mini éboulement s’était produit dans la cavité et ils allaient devoir l'évacuer pour vérifier s’il y avait autre chose à découvrir. Après avoir raccroché, Ethan évalua ce qu’il y avait de mieux à faire maintenant et décida qu’aller un peu harceler la légiste était une option risquée mais acceptable.
    
    Il entra dans la morgue armé de son plus beau sourire et cependant sans illusion sur l’accueil qu’il allait recevoir. Ca ne loupa pas : sans même lever les yeux de son travail, le docteur Cécile Bartori lui asséna sa réplique habituelle en détachant clairement chaque syllabe.
    
    -Ethan Lawson, qu’est-ce qui n’est pas clair pour vous dans la phrase « je pourrai vous en dire plus demain »?
    
    Ensuite, pour maintenir le rituel établi et sa réputation de sévérité, elle lui lança un regard par dessus les lunettes qu’elle plaçait toujours sur le bout de son nez dans ces circonstances. Etant donné qu’elle n’était plus de première jeunesse, ça aurait pu facilement lui donner une allure de vieille prof acariâtre, mais ce n’était pas le cas. Le surnom de Cécile était « la comtesse » - référence à l’allure hautaine qu’elle aimait se donner et à la ressemblance de son nom avec celui de la légendaire Comtesse Bathory. Et avec l’âge, ce sobriquet lui allait paradoxalement de mieux en mieux. Car si elle avait maintenant cinquante-sept ans, elle en paraissait quinze de moins . Et elle restait assez sexy pour qu’aucun flic masculin ne se fasse prier pour aller chercher en personne les résultats de ses analyses, affaire urgente ou pas. Bien sûr, on pouvait l’accuser, comme la comtesse de triste renommée, de rechercher en quelque sorte une jeunesse éternelle. Mais c’était via des moyens modernes bien connus qu’elle ne se cachait même pas d’utiliser. Personne n’imaginait donc Cécile se baignant dans le sang des cadavres qu’on lui apportait pour sa cure de jouvence journalière.
    
    Et si ça avait été là le secret de sa beauté préservée, elle en aurait été pour ses frais avec le cas qui les occupait aujourd’hui : Lawson avait été marqué par la quantité de sang répandue au sol sur la scène de crime. Il espérait au moins des précisions sur ce point.
    
    -C’est pour une urgence, se défendit-il donc en souriant. ( Cécile le regarda d’un air soupçonneux mais intrigué. Il poussa son avantage et poursuivit) . Vince a eu un accident tout à l’heure, je vais aller lui rendre visite à l’hôpital et ça lui remonterait le moral si j’avais du nouveau à lui donner sur l’enquête. Tu sais la passion qu’il voue à son métier.
    
    Cécile soupira, déposa l’instrument qu’elle tenait, remit ses lunettes en position normale et s’appuya des deux mains sur le rebord de la table.
    
    -Grave, cet accident ?
    
    -Peut-être quelque chose de cassé, je n’en sais pas plus.
    
    -Je suis désolée pour lui. Mais je ne peux pas t’en dire beaucoup pour l’instant. Je crois que le visage est en assez bon état pour qu’on puisse espérer qu'elle soit identifiée rapidement. Je peux aussi te confirmer qu’on n’a pas de trace d’agression sexuelle. Mais évidemment, je ne te l’apprends pas, avec un meurtre commis à coups de couteau comme celui-ci, l’acte symbolique de pénétration doit être pris en compte.
    
    -Surtout qu’il n’a pas été avare en nombre de coups portés, acquiesca Lawson. L’acharnement sur le cadavre après son décès ne fait aucun doute, pas vrai ?
    
    -Tu ne crois peut-être pas si bien dire. Ce n’est pas seulement la quantité de sang répandue qui est bizarre, sa consistance l’est également. Ca donne à réfléchir, mais je continue à penser qu’on n’a là que le sang de la victime elle-même.
    
    Lawson fronça les sourcils.
    
    -Tu veux dire que le sang était moins épais qu’il ne devrait l’être et s’est répandu plus facilement ? Tu crois qu’elle prenait quelque chose qui...fluidifie le sang ?
    
    Cécile secoua la tête énergiquement et reprit son ton doctoral.
    
    -A ce point-là, je dirais plutôt qu’on le lui a administré. C’est pourquoi je dis qu’il y a peut-être encore plus d’acharnement que tu le penses. Elle se serait vidée de son sang avec seulement quelques-unes des blessures qu’on lui a infligées. Mais je répète, sans analyses complémentaires je ne peux pas te confirmer avec certitude ce que je te raconte.
    
    Lawson acquiesca. Cécile restait prudente mais il l’avait rarement vue se tromper sur ses premières constatations. Il continua à raisonner sur ce qu’elle venait de lui apprendre.
    
    -L’acharnement est un signe que c’est quelque chose de personnel ? La victime connaissait son assassin ?
    
    -Ha, je t’en prie, je ne fais pas dans le profilage, fit Cécile en prenant quelques feuilles en main. Tu sais ce que ton équipier dirait de çà : « baratin psychologique ». Il croit à l’instinct de flic, d’une certaine façon, mais il croit surtout aux preuves matérielles. - Elle se pencha sur ses premières notes pour commenter. - De ce point de vue, je peux te dire que l’arme est à lame courte et bien affûtée. J’essaierai d’avoir quelque chose de plus précis au plus tôt.
    
    -Ok, on s’en tient aux preuves matérielles pour le moment. Les coups m’ont semblé désordonnés, c’est matériel, ça.
    
    -Il y en a beaucoup, et un peu partout sur le corps, c’est vrai.
    
    -Mais ça peut être un signe d’inexpérience, ou simplement de colère ?
    
    -Tu veux savoir si c’est le coup d’essai de ce tueur, si tu dois t’attendre à te retrouver sur d’autres scènes de crime identiques sous peu ? Peur d’avoir un serial killer sur les bras ?
    
    Peur n’était pas le mot juste. L’idée de donner la chasse à un psychopathe n’effrayait pas Lawson. Elle lui inspirait plutôt tout un panaché de sensations parfois contradictoires, allant du dégoût jusqu’à une forme d’excitation sans doute malsaine. Curiosité, tristesse, haine, détermination. Mais pas de peur, non. Car, ses collègues actuels l’ignoraient, mais Lawson avait déjà croisé un tueur en série sur son chemin des années auparavant. Pour avoir eu l’occasion de regarder ce monstre dans les yeux jusqu’à la nausée, il savait que la terreur qu’ils occasionnaient autour d’eux ne faisait que nourrir l’égo déjà démesuré de ce genre de malade. Et quoiqu’il arrive, il ne voulait plus jamais ajouter sa propre peur comme contribution à la glorification personnelle d’un salopard de l’acabit de celui qu’il avait eu le redoutable honneur de faire tomber à l’époque .
    
    Mais comme il tenait à ce que son expérience passée en matière de serial killer reste ignorée de ses nouveaux collègues, il se garda bien de réagir à la dernière phrase de Cécile, et il détourna la conversation sur le cas de Stanislas Hillberg.
    
    -En fait j’ai un suspect, si on veut. Le gars qui a découvert le corps, on pense qu’il ment sur la façon dont il l’a trouvé, et aussi sur le fait qu’il dit ne pas connaitre la victime. Mais il s’en est tenu à son histoire quand j’ai pris sa déposition. Je l’ai laissé partir pour l’instant mais si les analyses l’impliquent en quoi que ce soit...
    
    -Tu n’as pas l’air convaincu toi-même de ce que tu dis, fit remarquer Cécile.
    
    Lawson haussa légèrement les épaules.
    
    -Je sais que les gens mentent pour plein de raisons qu’ils pensent être de bonnes raisons, y compris quand ils sont innocents .Ce Hillberg est costaud, et même très costaud. C’est un ancien boxeur. Tu vas trouver ça idiot mais je verrais plus un type comme lui tuer une femme avec ses poings dans un accès de rage. Le couteau, le fait qu’on n’ait pas dissimulé le corps... Baratin psychologique , peut-être, mais je ne suis pas sûr du tout que le mode opératoire colle avec ce que je sais de lui.
    
    Ce fut au tour de Cécile d’hausser les épaules d’un air fataliste. Durant ses nombreuses années de carrière elle avait dû en voir des vertes et des pas mûres dans ce métier, des cas qui se résolvaient d’eux-mêmes et d’autres dans lesquels le suspect le moins évident s’avérait être coupable. Lawson décida qu’il l’avait suffisamment embêtée comme cela, retourna au bureau, prit quelques notes manuscrites sur la discussion qu’ils venaient d’avoir, enfila sa veste et partit rendre visite à son équipier. Il allait, comme il l’avait annoncé, donner des nouvelles à celui-ci.
    
    Mais il avait aussi la ferme intention de tirer certaines choses au clair avec lui.
    
    Sans surprise, il trouva Vince en pleine altercation avec une infirmière. Ce vieux râleur venait de se faire plâtrer la jambe, il devait encore passer quelques examens mais il soutenait qu’il pouvait sortir tout de suite de l’hôpital sans problème. Une vraie tête de mule, et Ethan était pourtant parcimonieux avec ce qualificatif dont d’autres l’affublaient souvent lui-même. Il finit par arriver à calmer la situation et le lieutenant Portillo accepta de se remettre au lit, non sans maugréer.
    
    -Alors, comment tu as réussi ton coup, cette fois ? , l’interrogea Lawson d’un ton presque amusé tout en s'asseyant face à lui.
    
    -Laisse tomber. J’ai été distrait, c’est tout. Je parlais avec quelqu’un.
    
    -Je sais. Avec une certaine Sarah, il parait.
    
    Une surprise non feinte se peignit sur le visage de Vince.
    
    -Qui t’a dit ça ?
    
    -Monsieur « oui lieutenant » , l’agent Berroyer. Il m’a dit qu’il y avait une jeune femme sur la scène de crime. Jeune femme que tu semblais connaitre et qui a été toute chamboulée quand tu t’es cassé la figure.
    
    -Ouais, marmonna Vince. Sarah est une amie. Je connais ses parents. On habitait le même quartier.
    
    -Et Berroyer m’a dit que les gens de la scientifique semblaient la connaitre également. Et je ne peux m’empêcher de m'interroger sur ce qu’elle faisait là. Sans compter que notre témoin Mr Hillberg m'a demandé si je connaissais une certaine Sarah Cassel qui aurait travaillé chez nous. Mais ça devait être avant mon arrivée, je suppose. Coïncidence ?
    
    Vince faisait carrément la gueule, cette fois.
    
    -Longue histoire. Et sans importance pour l'affaire. Laisse tomber, je te dis.
    
    Lawson s'installa un peu plus pronfondément dans son siège comme pour signaler qu'il avait tout son temps.
    
    -Trop tard. Malgré ma maladresse quasi légendaire avec les outils informatiques, j’ai cherché dans nos fichiers internes. Pas de Sarah Cassel. Inconnue au bataillon. Je peux demander à d’autres collègues qui ont plus d’années que moi dans la maison, ajouta-t-il innocemment.
    
    Portillo soupira bruyamment. Il ressentait comme une trahison envers Sarah de raconter cette histoire. Mais Lawson finirait par l’apprendre d’une manière ou d’une autre, autant que ce soit par lui.

Texte publié par Spacym, 17 janvier 2015 à 21h30
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