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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2
On dit que nul n’est prophète en son pays. Il devrait exister un dicton du même acabit pour les splendeurs de la nature, généralement ignorées de ceux qui ont pratiquement le nez dessus à longueur d’année. Sarah n’était pas native de la région, mais c’était tout comme. Elle y vivait depuis ses trois ans, n’avait même aucun souvenir d’avoir habité ailleurs auparavant. Et malgré son attrait pour les paysages photogéniques comme celui-ci, elle ne le connaissait que par ouï-dire, jusqu’à aujourd’hui du moins. C’était Stan qui, faisant régulièrement son jogging dans cette forêt, lui avait mentionné une fois ou deux ce lieu étonnant. Il insistait pour qu’elle le voie. Sarah, peu portée sur le sport, avait grimacé et rejeté poliment sa proposition de venir courir avec lui un de ces quatre, mais elle avait promis tout de même de jeter un œil à l’occasion à ce qu’il qualifiait de « merveille ».
    
    Comment aurait-elle pu imaginer les circonstances morbides qui l’obligeraient finalement à tenir sa promesse? Alors qu’elle continuait à descendre lentement le sentier caillouteux, elle sentait une boule d’angoisse se nouer inexorablement au creux de son estomac. Et la tache presque ovale, clamant rouge sur gris le drame qui s’était produit là, n’était en fin de compte pas pour grand-chose dans cette nervosité qui la prenait aux tripes. Non, ce qui la stressait, c’était la présence sur la scène de crime d’un homme à la silhouette trapue, qui écoutait les gars de la scientifique tout en passant une main aux doigts boudinés dans ses cheveux châtains ternes et ondulés.
    Le lieutenant Vince Portillo. Celui que la mauvaise conscience de Sarah l’obligeait à fuir obstinément depuis plus de deux ans.
    
    Elle s’arrêta un instant, histoire de respirer un grand coup et d’essayer de se concentrer sur ce qui s’était passé ici. Elle imagina Stan, l'air affolé et incrédule, descendant le même sentier, quelques heures plus tôt... Son regard habitué à évaluer les distances et les perspectives scruta les alentours. Elle pivota sur elle-même, passa en revue le chemin à peine praticable sur lequel elle se trouvait, et ensuite ce qu'elle pouvait encore apercevoir du sentier forestier qui l'avait amenée au bord de la falaise. Et elle fronça les sourcils. Quelque chose clochait.
    
    En débouchant de la forêt, on n'avait pas de vue dégagée sur la scène de crime à moins de mesurer au bas mot deux mètres cinquante, un imposant amoncellement rocheux se trouvant dans l’axe de la tache de sang. Le cadavre, qui avait entretemps été enlevé, avait dû être totalement invisible pour les promeneurs qui passaient là-haut. Et le sentier forestier qu'empruntait Stan pour son jogging ne longeait la falaise que sur une très brève distance pour ensuite bifurquer à nouveau vers les arbres... Mécontente de ces constatations, Sarah secoua la tête et se décida à reprendre sa progression.
    
    Le vent la décoiffa à nouveau. Il était assez frais pour la saison et elle commençait à regretter amèrement d'être sortie de chez elle si précipitamment sans penser à enfiler un lainage. A sa décharge, il fallait admettre que le soleil radieux était trompeur. Elle reporta son regard vers les personnes qui récoltaient les indices. Ils n'étaient plus que quatre, le travail touchait à sa fin. Vince discutait maintenant avec un agent en uniforme, mais il finit par tourner la tête dans sa direction et l’apercevoir. La pelote compacte dans l’estomac de Sarah, qui s’était un peu détricotée, refit immédiatement un nœud de plus.
    
    Vince s'avança vers elle. De toute évidence, il venait à sa rencontre dans le but de la tenir éloignée de l'endroit crucial. Sarah accéléra le pas sans même s’en rendre compte et esquissa un sourire mi-forcé, mi-sincère. Arrivé à sa hauteur, Vince se planta devant elle et la regarda des pieds à la tête. Il affichait un air circonspect. Pas hostile. Pas courroucé. Juste curieux et un peu hésitant. Elle se laissa observer en se demandant quelle impression elle lui donnait. Vince n'avait pas changé d’un iota en deux ans. Elle oui. Enormément. Avec ses cheveux qu’elle avait laissés pousser sans beaucoup en prendre soin, son jeans délavé , sa silhouette qu’on devait maintenant plus qualifier de maigre que de mince et l’odeur de tabac qu’elle dégageait sans doute à plein nez, l’examen auquel Vince se livrait actuellement ne devait pas donner un résultat très favorable.
    
    Mais il n'allait faire aucun commentaire, elle en mettrait la main au feu. Il avait l'air un peu rustre au premier abord, et il l’était parfois réellement. Cependant, elle savait qu’il ne se permettait jamais de dire quoi que ce soit sur l’allure physique d’une femme. Ni en mal, ni en bien d'ailleurs. Une forme de respect , de pudeur ou de peur d’être maladroit, on n'aurait su le dire. Ce n’était pas un signe de désintérêt en tous cas. Vince ne disait peut-être rien tout haut mais il n’avait pas les yeux dans sa poche.
    
    - Ca fait longtemps, finit-il par lâcher d'une voix qu'il voulait neutre mais dans laquelle perçaient désapprobation et contentement à la fois.
    
    - C’est vrai. Un peu plus de deux ans, je crois.
    
    Il ne vint pas à l’esprit de Sarah de s’excuser ou de donner une explication bidon pour ne pas avoir gardé le contact. Ce n'était pas son genre de faire ça. Et Vince n’était de toutes façons pas du genre à attendre des excuses des autres non plus. Le silence s’installa. Presque involontairement, elle fit un mouvement pour regarder par dessus l’épaule du flic.
    
    - Si tu veux leur dire bonjour, fit-il en désignant d’un mouvement de tête ce qui se trouvait derrière lui, il faudra attendre qu’ils aient fini.
    
    -Non, non merci. Ce ne serait pas une bonne idée.
    
    Une certaine inquiétude se peignit sur les traits de Vince. Ses rides d’expression se creusèrent, son front se plissa un peu plus.
    
    - Qu’est-ce que tu fiches ici ? Je suis content de te revoir, c’est vrai, mais pas sur une scène de crime, tu comprends ?
    
    - Je suis ici à cause de Stan.
    
    Devant l’air d’incompréhension de son vis-à-vis, elle continua :
    
    - Stanislas Hilberg, le témoin. Le gars qui a trouvé le corps. C’est un ami à moi. Il m’a appelée, enfin, plus exactement, il m’a laissé un message. Je n’étais - elle sembla un instant chercher ses mots - pas disponible. Il avait l’air paniqué alors dès que j’ai entendu ça, je suis venue.
    
    Vince haussa les sourcils.
    
    - Ha oui ? Pourquoi il t’a appelée, toi ? Vous êtes proches à quel point ?
    
    Il sortit presque machinalement son petit carnet de notes, ce que Sarah n’apprécia guère.
    
    - Pas au point que tu imagines. Je le connais juste un peu. C’est un type gentil, mais tu as sûrement remarqué que ce n’est pas une lumière. Je dois être la seule personne de son entourage qui a des contacts dans la police, il a cru bien faire. Et il m’a indiqué l’endroit où il se trouvait quand il m’a laissé le message, donc me voilà, c’est tout. Où est-il maintenant ?
    
    - Mon équipier l’a emmené au poste pour des questions complémentaires.
    
    Voilà ce que Sarah redoutait depuis tantôt. Dans ses explications un peu confuses au téléphone, Stan avait indiqué avoir vu un corps en contrebas alors qu’il faisait son jogging. Ce qui était virtuellement impossible comme elle s’en était vite rendu compte elle-même. Vince était assez fine mouche derrière son allure de flic bourru, cette incohérence ne lui avait sans doute pas échappé. Stan devait maintenant faire figure de principal suspect. Evidemment, le lieutenant ne pouvait pas se permettre de le dire tout haut, mais ça crevait les yeux. Sarah tâcha pourtant d'enchainer comme si de rien n'était.
    
    - C'est Thomas qui interroge Stan, alors? Comment il va, lui?
    
    Avant même qu'elle ait terminé sa phrase, Vince avait commencé à agiter la tête négativement.
    
    - Thomas a été muté il y a plus d'un an. J'ai un autre équipier maintenant. Un nouveau venu, tu ne le connais pas, ajouta-t-il devant le regard curieux de la jeune femme.
    
    Bien sûr, la vie du commissariat ne s'était pas arrêtée après son départ, mais cette simple information fit l'effet d'une petite gifle à Sarah. Parce qu'on a beau savoir que c'est impossible que tout reste pareil, quand on revient dans un lieu qu'on a quitté depuis longtemps, on s'attend toujours inconsciemment à ce que rien n'ait bougé d'un pouce ou presque.
    
    - Vous savez déjà qui est la victime ?, finit-elle par demander après quelques instants de silence.
    
    - Pas encore. Elle était nue et on n’a rien trouvé aux alentours jusque-là qui permette de savoir qui elle est.
    
    Sarah s’agita et pencha à nouveau la tête pour regarder derrière lui. Maintenant la curiosité et un relent de réflexes professionnels qu'elle aurait préféré voir s'estomper commençaient réellement à prendre le pas sur tout le reste.
    
    -Mais vous pensez pouvoir l’identifier ? Le corps est très abîmé ? On dirait qu’il y a beaucoup de sang, ça parait même trop pour une seule victime.
    
    -Elle est complètement exsangue, d’après les premières constatations de Cécile. Elle doit vérifier mais il n’est pas exclu que ce soit bien uniquement le sang de la victime qui soit là. Si tu voyais dans quel état elle est... - le visage de Vince qui s’était un peu détendu se renfrogna à nouveau comme s’il se souvenait tout à coup à qui il était en train de parler - ... mais tu ne le verras évidemment pas. Ecoute, je comprends que tu sois inquiète pour ton copain , mais contente toi de le soutenir moralement, ok ? Tu n’es plus flic, rappelle-toi.
    
    - Je sais, répliqua-t-elle d’un ton un peu acerbe. Je n’ai d’ailleurs jamais été flic au sens où tu l’entends, pas vrai ? Je ne veux pas me mêler de votre enquête. Dis-moi juste si j’ai raison de penser que vous tenez Stan pour suspect ?
    
    Le lieutenant regarda le sol pensivement pendant de longues secondes, posa les mains sur les hanches, finit par relever la tête et soupirer bruyamment.
    
    -Je ne vais pas te mentir, Sarah, la réponse est oui. En tous cas en ce qui me concerne. Et en ce qui concerne mon équipier aussi, j’en suis pratiquement certain. L’histoire qu’Hilberg a raconté n’est pas crédible. Tu ferais peut-être bien d’aller au poste. Si les choses se précisent, tu pourras au moins l’aider à trouver un bon avocat.
    
    Vince avait l’air sincèrement désolé. Il posa une main sur son épaule, dans une attitude paternaliste qu’il avait eue maintes fois envers elle par le passé. Sarah resta silencieuse. Elle envisagea de rebrousser chemin et de s’en tenir aux bons conseils de cet homme qui la connaissait depuis toujours. Pourtant elle ne voyait pas Stan commettre un meurtre. Elle aurait tellement voulu pouvoir transmettre cette conviction à Vince. Mais elle risquait de faire pire que mieux si elle lui parlait un peu trop des origines de son amitié pour Stan.
    Elle resta plantée là, regardant ses pieds, les mains serrées dans les poches de sa veste en cuir dans une vaine tentative de les réchauffer, réfléchissant à ce qu’elle pourrait dire pour la défense de son ami. Pendant la discussion, un autre flic en uniforme qui devait être en train d’explorer les alentours jusque-là s’était approché. Son regard voyagea de son supérieur à la jeune femme. Le visage encore quasi juvénile mais d’un sérieux remarquable, il était visiblement inexpérimenté, nerveux à l’idée de commettre un impair, et il hésitait à parler devant Sarah. Il avala plusieurs fois bruyamment sa salive, avant de s’adresser à Vince.
    
    -Lieutenant ?
    
    -Oui, Berroyer, vous avez quelque chose ?
    
    Le jeune homme s’anima, son visage s’empourpra et il se mit à faire de grands gestes en parlant.
    
    -Pas vraiment, lieutenant, mais j’ai repéré une espèce de cavité dans les rochers là-bas. Ca peut être assez grand pour que quelqu’un s’y glisse ou y jette quelque chose, lieutenant. Je peux vous montrer, au cas où vous penseriez que ça vaut le coup que l’équipe médico-légale jette un coup d’oeil là-dedans, lieutenant.
    
    -Vous êtes payé au nombre de fois où vous dites lieutenant, ou quoi ? Je viens voir ça tout de suite, laissez-moi juste une seconde.
    
    Le jeune homme ouvrit la bouche très certainement pour répondre «oui lieutenant » mais se ravisa à temps et la referma sans rien dire. Vince se tourna à nouveau vers Sarah.
    
    - Il vaudrait mieux que tu t’en ailles, maintenant. J’ai été content de te revoir. Ne reste plus sans donner de nouvelles, d’accord ?
    
    - J’essaierai.
    
    Elle s’éloigna et retourna au pied du sentier, pendant que Vince accompagnait Berroyer pour emprunter un autre chemin, d’accès difficile, qui montait à sa droite vers une zone rocailleuse, couverte d’une épaisse mousse jaunâtre et probablement glissante. Sarah réprima un sourire en voyant le lieutenant peiner mais s’escrimer par bravade à suivre son jeune collègue qui, lui , escaladait le monticule sans effort. Ca, c’était aussi typiquement Vince. Il n’avait décidément pas changé du tout. Ce Berroyer, s’il avait une once de bon sens, aurait dû deviner que monter sur ces rochers ne serait pas évident pour un gars qui affichait cinquante-cinq balais et n’était pas franchement de nature sportive. Mais puisque ce jeunot n’avait même pas douté de sa capacité à le suivre, il était bien sûr hors de question que le lieutenant Vicente Portillo baisse pavillon.
    
    Sarah resta là sur son sentier à les suivre du regard et au bout d’un moment, n’y tenant plus, finit par crier à Vince que ce n’était pas prudent. Sur le ton de la rigolade, certes, mais dans l’espoir quand même qu’il allait admettre sa défaite et envoyer quelqu’un d’autre examiner la trouvaille de Berroyer. Ca ne fonctionna évidemment pas. Bon an mal an, le duo se trouva enfin à quelques mètres de l’endroit qui les intéressait, en zone plus ou moins plate.
    
    - Hé Vince, lui cria encore Sarah avant de se décider à partir pour de bon, fais gaffe quand même pour le chemin inverse, ou tu pourrais redescendre beaucoup plus vite que prévu - De la main elle mima une glissade rapide - Sinon, tes collègues peuvent peut-être appeler les pompiers pour te sortir de là en douceur. Comme un gros matou aventureux coincé dans un arbre, tu vois ?
    
    Le lieutenant sortait une lampe torche pour examiner la cavité annoncée, il se tourna vers Sarah et prit un air faussement vexé.
    
    - Jeune fille, cria-t-il à son tour, si tu crois que je...
    
    Le connaissant, il avait sûrement une réplique cinglante en tête, mais un bruit d’effondrement se fit entendre, et Vince et sa lampe torche disparurent brutalement du champ de vision de Sarah.

Texte publié par Spacym, 15 janvier 2015 à 20h07
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