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Tome 2, Chapitre 8 Tome 2, Chapitre 8
Quand une enquête coince, reprends-la du début. C'était là l'un des préceptes que Vince appliquait et qu'il avait répétés un nombre incalculable de fois à Sarah. Aussi étrange que cela puisse paraitre, repartir des premiers éléments connus, s'efforcer de le faire avec un œil neuf, ça amenait parfois des résultats surprenants. C'est pour cela que, ce matin-là, Sarah avait décidé de retourner à la source de cette affaire, là où tout avait commencé, le vingt-trois septembre dernier, avec la découverte du corps mutilé d'Alexandra.
    
     Elle avait peine à croire qu'on était déjà aujourd'hui à la fin du mois d'octobre, soit plus d'un mois plus tard. La mort de Stan deux semaines après ce drame, le second meurtre il y a quelques jours...Sarah avait la sensation que ces événements s'étaient enchainés à toute vitesse. C'est comme si ça avait été hier qu'elle s'était trouvée ici, au bord de cette pente, à contempler une scène de crime qui - elle l'ignorait alors mais le pressentait peut-être déjà - allait la ramener vers les travers qu'elle avait enterrés au plus profond d'elle-même.
    
     A nouveau elle contemplait ce splendide chaos rocheux. La même impression que l'autre fois l'assaillit, celle d'une désolation mêlée de mystère et de beauté intemporelle. C'était même peut-être plus fort encore cette fois-ci, puisqu'il n'y avait pas l'agitation de flics circulant en tous sens dans les parages pour gâcher la vue. L'impressionnante tache de sang, quant à elle, avait été lavée par les pluies diluviennes ayant assombri une bonne partie du mois écoulé. On n'en devinait plus que les contours, si du moins on savait précisément où elle s'était trouvée.
    
     Sarah avait contrarié son caractère de lève-tard pour l'occasion, venant ici assez tôt le matin, afin de retrouver les mêmes conditions que lors de la découverte du corps. Ainsi, le seul dérangement qu'elle avait subi depuis son arrivée avait été issu d'un joggeur qui, après l'avoir saluée brièvement et détaillée des pieds à la tête à son premier passage, avait tenté d'engager la conversation au retour.
    
     D'abord contrariée, Sarah s'était aperçue qu'au contraire, interroger quelqu'un ayant ses habitudes ici pourrait s'avérer édifiant. Au début, le type avait interprété ses questions à propos de la fréquence à laquelle il venait là comme une preuve que son charme fonctionnait sur elle. Mais sans grande surprise, dès qu'elle avait mentionné le meurtre, dès qu'elle avait cherché à savoir s'il avait déjà croisé Alexandra, il n'avait pu retenir une grimace ennuyée. De toute évidence, ce gars avait jugé Sarah sur l'appareil photo qu'elle portait en bandoulière et l'avait cataloguée comme un genre d'artiste. Après ces questions, il avait clairement révisé son point de vue et la prenait maintenant pour une journaliste au mieux, une flic au pire. Il y a tout un monde de différence entre draguer une artiste et draguer une représentante des forces de l'ordre, il avait donc écourté la conversation et filé sans demander son reste. Ce qui ne manquait pas d'une certaine ironie, puisque Sarah n'avait jamais été ainsi fuie par un homme à cause de son métier lorsqu'elle était réellement dans la police.
    
    
    
    A présent seule, elle se demandait quoi faire. Aucune idée de génie ne lui venait, bien qu'elle ait, en pensée, passé en revue méthodiquement tous les éléments collectés sur le meurtre ayant eu lieu ici. Peut-être faudrait-il qu'elle enchaine avec une visite à la clairière où avait été découverte Juliette Masson ? Histoire de comparer. Seulement, ce meurtre-là était encore récent. Si elle s'aventurait sur cette scène de crime, elle risquait fort de trouver des membres des forces de l'ordre accomplissant des devoirs d'enquête dans les parages. Avec un peu de malchance, elle tomberait sur quelqu'un qu'elle connaissait, quelqu'un qui s'empresserait de rapporter sa présence à l'emmerdeur public numéro 1 ou, plus probable et encore pire, à Vince.
    
     Dépitée, elle s'apprêta à faire demi-tour et à reprendre son véhicule, décidée malgré tout à prendre le risque d'aller zoner autour de la fameuse clairière. Elle calcula mentalement quel serait le chemin le plus court. La vie ne rechignant jamais à vous mettre dans la vue des coïncidences ironiques et cruelles, elle réalisa soudain que son trajet l'amènerait à passer par les lieux de l'autre affaire qui avait marqué sa vie. Celle qui l'avait fait basculer dans l'instabilité psychologique, deux ans plus tôt.
    
     Malgré elle, les souvenirs la submergèrent, la ramenant à la fraîcheur d'un autre petit matin, dans un autre paysage qui aurait dû être joli lui aussi, mais que les circonstances rendaient atroce...
    
    
    
    Ce jour-là, il y avait un petit corps chétif étendu sur une herbe verdoyante. Une vision d'horreur qui avait fait tomber une chape de plomb sur tous ceux l'ayant approchée. Arthur, trois ans, deux mois et dix-neuf jours. Retrouvé mort le lendemain de sa mystérieuse disparition du jardin de ses parents.
    
     Quelques oiseaux, inconscients de ce qui se déroulait en dessous d'eux, manifestaient leur humeur estivale en chantant à qui mieux mieux dans les feuillages. La petite rivière ayant charrié le cadavre jusque-là gargouillait joyeusement sur les rochers qu'elle dévalait quatre à quatre à quelque distance. Sur le bord boueux de ce cours d'eau, on devinait un florilège d'empreintes de pas, mêlé de quelques traces de genoux et de mains. Il était clair au premier coup d'œil qu'on ne pouvait plus rien pour le pauvre gosse, mais ceux qui l'avaient trouvé et ramené sur la berge n'avaient pas pu faire autrement que de s'agenouiller autour de lui et d'essayer de le ranimer. En vain. Les grands yeux bleus du bambin, écarquillés comme s'il avait été plus surpris qu'effrayé par ce qui lui arrivait, ne fixeraient plus jamais rien d'autre que le vide.
    
     Contrairement aux habitudes de ces foules curieuses qui s'agglutinent autour des drames humains en bourdonnant comme des mouches, les quelques passants tenus à distance par les agents ne disaient pas un mot ou presque. A peine pouvait-on deviner quelques murmures horrifiés au centre de l'attroupement.
    
     Du côté des forces de l'ordre, personne n'était dans son état normal non plus. Sans paraitre se rappeler qu'il détestait cela, Vince avait avalé d'une traite le gobelet de thé qu'une vieille femme habitant à proximité leur avait proposé. Rigaux avait rangé au placard sa théorie selon laquelle il fallait toujours faire preuve d'humour, même dans leur job, surtout dans leur job, pour tenir le coup. Depuis la veille, il n'avait pas lâché une seule vanne sur quelque sujet que ce soit. Eluard, venu sur la scène de crime directement de chez lui, avait, dans la précipitation, oublié de mettre une cravate. Mieux que cela, il ne s'était même pas montré contrarié de son oubli au moment de passer devant les caméras.
    
     Et la « comtesse », l'imperturbable et hautaine Cécile, en avait laissé tombé son petit rituel. Au diable les estimations prudentes en attendant d'en savoir plus demain. Après son examen préliminaire du corps, au lieu de remonter ses lunettes, elle les avait ôtées. Elle s'était pris la base du nez entre le pouce et l'index de la main droite, appuyant du bout des doigts sur le coin de ses yeux comme pour empêcher des larmes d'en sortir. Puis elle s'était tournée vers tous ces hommes au teint cireux, aux traits fatigués, ceux-là même qui avaient participé aux recherches depuis que l'enfant avait été déclaré disparu, et qui maintenant accusaient le coup du terrible échec.
    
     -Le décès a été causé par un seul coup violent à la tête, probablement dans l'heure qui a suivi sa disparition, avait-elle dit.
    
     Et après avoir jeté un regard circulaire autour d'elle, elle avait ajouté d'une voix bien plus douce qu'à l'accoutumée :
    
     - Vous n'avez rien à vous reprocher. Il n'y avait aucune chance de le retrouver à temps.
    
     Puis elle avait empoigné sa mallette et était remontée vers les véhicules. Elle avait alors croisé Sarah qui, l'appareil photo en bandoulière, immobile et les poings serrés, contemplait la scène d'un regard vide.
    
     -Sarah, ça va ? Si tu te sens mal, n'hésite pas à le dire, il n'y aurait vraiment aucune honte à flancher un peu.
    
     Mais Sarah n'avait quasiment pas capté ses paroles. Par automatisme, elle avait hoché la tête et lui avait assuré que ça irait. Cécile lui avait encore adressé quelques mots, parlé de ce qu'elle ressentait à voir une jeune vie détruite, de la détresse des parents, mais aussi de celle des bénévoles qui avaient organisé les recherches et espéré en vain accomplir un miracle. Cécile n'avait pas d'enfants elle-même, mais tout le monde la savait très proche de ses nièces. C'était heureusement très rare qu'elle se retrouve avec un gosse sur sa table d'autopsie. Quand cela arrivait, elle en était tout aussi bouleversée que si elle était mère, il n'y avait aucun doute là-dessus. Après quelques minutes, la légiste était repartie, laissant Sarah toujours pétrifiée et perdue dans ses pensées.
    
     Cécile croyait probablement que c'était l'effroi qui avait figé ainsi la jeune femme. Mais ce n'était pas cela. Enfin, pas seulement cela. Ce qui occupait toutes les pensées de Sarah à ce moment, c'était une certitude. Parce que la veille, en traversant le hall d'attente du commissariat, elle avait aperçu les proches du petit Arthur. Tous atterrés. Tous affolés. Tous paniqués. Non. Tous sauf un. Ho, il faisait bien semblant, et sans doute avait-il réellement peur, mais pas de la même chose que les autres. Sarah avait croisé son regard et, sans raison précise, elle avait su.
    
     Ce n'était pas une intuition fantaisiste, un coup de tête ou son imagination fertile qui battait la campagne. D'autres au commissariat, y compris Vince d'ailleurs, partageaient ses soupçons. Mais voilà, dans les semaines qui suivirent, fautes de preuves suffisantes, c'en était resté à cela : des soupçons, rien de plus.
    
     Trop peu de choses tangibles, un suspect ayant bien préparé ses arguments pour expliquer logiquement tout ce qui pouvait paraître l'accuser. Plus les gars de la criminelle, les vrais flics, avançaient vers le sombre constat que cette affaire resterait officiellement irrésolue, plus Sarah, elle, voyait les choses avec clarté. Comme une évidence, comme un évènement inévitable qui se profilait au loin. Elle, elle trouverait le moyen. C'était une certitude aveuglante, au vrai sens du terme. Un chemin lumineux vers son but semblait s'ouvrir à elle dans son esprit, mais elle ne voyait plus la réalité en face. Elle ne réalisait pas l'erreur monumentale qu'elle était en train de commettre. Quelque chose en elle était en marche, quelque chose de terrible, que personne n'avait pu arrêter avant qu'il soit trop tard.
    
     De filatures illégales en harcèlement du suspect via les réseaux sociaux, en passant par les tentatives d'infiltrer sous une fausse identité son cercle d'amis pour obtenir des informations, elle avait enterré toute chance de réussite de l'enquête officielle. Le suspect avait fini par porter plainte, exigé sa démission. Ses avocats avaient souligné l'implication de Sarah dans la récolte d'indices : désormais, tout élément de preuve auquel elle avait eu accès serait, étant donné son comportement obsessif, entaché de doute et inutilisable contre leur client. Les agissements de Sarah avaient mis hors de portée de la police un probable tueur d'enfant. Elle avait reçu cette constatation, assénée d'un ton sec par le commissaire, comme une violente gifle en pleine figure. Une gifle qui l'avait fait retomber brutalement sur terre. Et dont elle avait mis des mois à se relever. Vince avait essayé désespérément de la modérer pendant toute cette histoire. Il avait mis sa carrière en danger pour tenter de la couvrir. Bourrelée de honte d'elle-même, elle l'avait remercié de son soutien en l'envoyant au diable après le fiasco.
    
    
    
    Pas étonnant qu'aujourd'hui il s'inquiète autant de la voir se lancer à nouveau dans une enquête personnelle. Pourtant c'était si différent cette fois. Oui, c'était à nouveau une certitude aveuglante qui la guidait. Mais elle n'avait - malheureusement - aucun suspect à harceler. Plus de carrière à gâcher. Sa certitude n'était plus celle d'une culpabilité, c'était celle d'une innocence. L'innocence de Stan. Si elle n'avait pas su ce gros dur au cœur tendre incapable de faire du mal à une mouche, si elle n'avait pas peur que sa mémoire reste salie par des accusations mensongères, elle n'aurait jamais sauté à pied joint là-dedans. Ici, sur ce chaos rocheux, s'était peut-être déroulé le premier meurtre. Mais pour elle, tout avait réellement commencé avec le soi-disant suicide de Stan.
    
     -Quand une enquête coince, reprends-la du début, murmura-t-elle pensivement pour elle-même.
    
     Stan, une victime lui aussi en réalité, mais sur la mort de qui la police ne daignait pas enquêter... Sarah se mit au volant et démarra en trombe. Elle savait quoi faire à présent. Saisir à pleines mains l'affaire par le seul bout dont les flics ne voulaient pas.
    

Texte publié par Spacym, 8 septembre 2016 à 08h57
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