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Tome 2, Chapitre 7 « Chapitre 7 » Tome 2, Chapitre 7
Il n’y a pas grand-chose de plus déprimant pour un flic que de fouiller la maison d’une victime. Vince avait d’ailleurs toujours trouvé que cette partie du job était la pire. Le cas de Juliette Masson, maintenant formellement identifiée, ne faisait guère exception à la règle. Non seulement la défunte avait été sauvagement poignardée par ce qu’on pouvait sans hésitation appeler un fou furieux, mais en plus sa vie privée était à présent décortiquée jusqu’au moindre détail, jusqu’à découvrir les plus intimes de ses secrets, jusqu’à ce que chacune de ses maigres possessions aient livré tous les indices possibles…et jusqu’à ce que les flics finissent par avoir la sensation de salir sa mémoire. Quoi qu’il ressorte de ce déballage, Vince savait d’avance que cette fille n’avait rien fait pour mériter ce qui lui était arrivé. Ni même pour mériter qu’on mette ainsi sa vie à nu.
    
    D’un regard vague, il parcourut le petit studio dans lequel ils venaient de pénétrer, lui, Lawson, et une équipe de la scientifique. Le fait de connaitre le destin tragique de l’occupante l’influençait sans doute dans son ressenti, mais tout ici lui semblait respirer la tristesse. Sous le pâle soleil d’automne qui pointait timidement au travers d’une fenêtre aux rideaux sombres, les murs jaune paille paraissaient bien ternes, et le tissu grisâtre qui recouvrait le canapé du salon ne faisait rien pour donner un air plus gai à la pièce. Même le fuschia des coussins, tapis dans l’ombre des accoudoirs, virait plutôt vers des tons pourpres rappelant le deuil qui frappait les lieux. Au mur, quelques photos de famille prises pourtant lors d’événements joyeux n’inspiraient à Vince qu’une impression d’injustice et de gâchis. Et il n’était certainement pas le seul à se sentir ainsi désolé.
    
    Sans un mot, c’est d’ailleurs devant l’un de ces clichés que Lawson se planta en attendant que les gens de la scientifique commencent leur travail. Puis il suivit Eloïse, qui, les mains gantées, se mit à inspecter les tiroirs de la défunte. Nostalgique, Vince regarda cette dernière effectuer son travail avec méthode et concentration, échantillonnant et étiquetant les traces d’une vie entière dans de petits sachets en plastique.
    
     Il revit en pensée Sarah faire les mêmes gestes, avec le même sérieux, le même intérêt pour son métier, et il se sentit mal à l’aise. La conversation qu’il avait eue avec elle la veille avait remué en lui une forme de culpabilité qu’il ressentait à son égard depuis deux ans. Ce job dans la police ne lui convenait pas et avait fait du tort à son état nerveux, avait-elle expliqué hier. Vince n’en était pas réellement surpris, et c’était bien là le problème. Dès le départ, il aurait dû prendre en considération que ses humeurs changeantes trahissaient quelque chose de plus profond, et que photographier des cadavres, ce n’était pas une activité recommandable pour quelqu’un comme elle. Au lieu de cela, il l’avait encouragée, comme un père fier de sa fille la pousserait à suivre la même voie que lui. Était-ce parce qu’aucun de ses enfants ne montrait l’envie de reprendre le flambeau qu’il s’était senti flatté de devenir une sorte de mentor pour Sarah? C’était assez ridicule, au fond: lui qui avec l’âge avait perdu toutes ses illusions sur son métier, aurait-il eu dans son subconscient nourri l’espoir malgré tout que quelqu’un suive sa trace ? Aurait-il agi de même si l’une de ses filles, Isabel ou Lisa, avait manifesté l’envie d’entrer dans la police ? Ca ne servait pas à grand-chose d’y réfléchir. Il secoua la tête et s’arracha à ses pensées, mécontent de se laisser ainsi entrainer vers le passé.
    
    Un peu plus tard, après avoir examiné quelques éléments, il se dirigea vers Lawson, lequel, à moitié assis sur l’accoudoir d’un fauteuil, s’était emparé d’un album photo et le feuilletait avec intérêt.
    
    -Ce n’est pas l’école, marmonna-t-il songeusement alors que Vince s’approchait de lui.
    
    -Pardon ?
    
    -Juliette et Alexandra avaient approximativement le même âge, il n’y a pas des centaines d’écoles aux alentours. J’avais pensé que le point commun pouvait se trouver dans ce domaine-là. Ce n’est pas le cas, ajouta-t-il en tournant vers Vince une page où s’étalaient des photos de classe d’un établissement qui n’était effectivement pas celui où avait étudié la première victime.
    
    Vince soupira légèrement. Et voilà. Ils étaient là depuis cinq minutes et Lawson commençait déjà à enquêter à contre-courant des instructions reçues. Vince ne désapprouvait pas totalement sur le fond, mais il aurait été un peu temps que son coéquipier apprenne à agir dans la discrétion et à savoir se tenir à carreau tant qu’il n’avait pas d’éléments concrets. Qui plus est, Vince n’était pas sûr que leur commissaire ait tort, pour une fois.
    
    -Je dois te rappeler ce qu’a dit Eluard ? interrogea-t-il tout en connaissant d’avance la réponse.
    
    -Pas besoin. C’est à peine s’il ne m’a pas explosé les tympans la dernière fois qu’il m’a fait part de ses desiderata.
    
    -Et tu continues à t’acharner à prouver que c’est le même assassin ? Tu sais, Eluard peut aussi avoir raison, de temps en temps.
    
    Lawson déposa l’album photo et croisa les bras, tournant la tête de gauche à droite, les yeux étrécis, à la recherche de ce qui serait le prochain objet de sa curiosité. Son regard parut enfin s’arrêter sur un point précis.
    
    -Eluard a peut-être toute l’allure d’un vautour mais il n’en est pas un, commenta-t-il en se levant. Heureusement pour lui, parce qu’avec le peu d’instinct qui le caractérise, il ne flairerait même pas une charogne à cent mètres.
    
    Sur ces paroles cinglantes, il s’éloigna et Vince fronça les sourcils. Son collègue n’aurait jamais sa photo dans le dictionnaire sous le mot « diplomatie », c’était un fait établi. Mais il avait malgré tout rarement des mots aussi impitoyables, même en parlant d’Eluard. Décidément, cette affaire paraissait remuer quelque chose en profondeur chez Lawson. Et Vince sentait confusément que s’il ne découvrait pas bientôt de quoi il retournait, cela pourrait exploser à la figure de quelqu’un.
    
    D’autant que la presse allait être à l’affût de toute information sur ce nouveau drame. Vince imaginait très bien la scène d’ici : un journaliste leur demandant si la police pensait avoir affaire à un tueur en série, et Lawson acquiesçant sans sourciller, désavouant ainsi le commissaire qui aurait forcément affirmé le contraire haut et fort cinq minutes plus tôt. Piétiner sur une affaire de meurtre était une chose, piétiner et donner une impression de désaccord au sein de la police en était une autre, qui ferait encore plus de bruit dans les médias. Exposer leurs différences d’opinions était à éviter à tout prix. Peu de choses pouvaient pourrir une enquête comme de voir fleurir des rumeurs sur les tensions entre les enquêteurs dans la presse. Lawson n’en avait pas encore fait l’expérience, ou bien il était trop têtu pour le comprendre. Que ce soit l’un ou l’autre, Vince se méfiait de ce que son jeune équipier était capable de laisser filtrer en la matière.
    
    En soupirant, Vince se dit que le seul moyen d’empêcher ce genre de chose d’arriver, c’était bien entendu de choper le coupable au plus vite. Pour la deuxième fois de la journée, il s’engueula intérieurement de se laisser ainsi distraire et fit un effort pour se concentrer à nouveau sur l’affaire.
    
    Il se dirigea vers la petite salle de bain de Juliette Masson, dont Eloïse commençait à examiner le contenu de la boite à pharmacie.
    
    -Des tranquillisants, commenta-t-elle en plissant le nez. Si seulement ce n’était pas là un contenu banal…
    
    A l’évidence, Eloïse avait beau avoir passé au peigne fin nombre de domiciles divers et variés, elle parvenait encore à s’étonner de certaines choses. Elle paraissait découvrir au travers de son travail à quel point un pourcentage affolant de gens avaient besoin de ce type de substance pour faire face à la vie moderne. Encore une fois, les pensées de Vince retournèrent par association d’idées vers Sarah, avant qu’une odeur bizarre mais quelque peu familière ne vienne lui chatouiller les narines et l’intriguer. Il renifla bruyamment et Eloïse, les sourcils froncés, l’imita.
    
    -Oui, fit-elle. Cette fille n’utilisait peut-être pas que des substances légales pour se détendre.
    
    Se guidant à l’odorat, elle se dirigea vers la baignoire encastrée, entrouvrit une petite trappe donnant accès à un espace de rangement réduit, et découvrit bientôt un sachet plastique pas tout à fait étanche dissimulé derrière des flacons de divers produits de nettoyage.
    
    -Bingo, fit Vince d’un ton plus désappointé que triomphant.
    
    Exactement comme il le prévoyait, ce genre de fouilles ramenait plus de petits secrets pathétiques et limite insultants pour la victime que de véritables révélations pour l’enquête.
    
    -Cannabis, commenta Eloïse en pointant un coin du paquet. Mais ça, je ne sais pas ce que ça peut être.
    Et ça non plus, ajouta-t-elle en déplaçant son doigt pour désigner des plantes et des écorces séchées.
    
    Lawson arriva derrière elle, un petit agenda blanc orné de fleurs bigarrées à la main.
    
    -Il y a beaucoup de coordonnées de médecins là-dedans, intervint-il sans transition. Mais vu l’état de santé de la mère de Juliette, je me dis que c’est peut-être des contacts en lien avec cette dernière.
    
    Son regard tomba sur le sachet.
    
    -Tiens, tiens, qu’est-ce qu’on a là ? fit-il en s’en saisissant sans vraiment demander la permission d’Eloïse.
    
    Il le retourna dans tous les sens.
    
    -Oui, ajouta-t-il pensivement. Elle était prête à tout essayer pour soulager les souffrances de sa mère. Ecorce de saule, colchique… Il faudrait vérifier quelle est exactement la pathologie de cette femme mais ça me semble coller.
    
    -Tu connais ces trucs-là ? interrogea Vince d’un air suspicieux.
    
    Lawson sourit à demi, haussa les épaules et fit mine de monter sur ses grands chevaux.
    
    -Je ne suis peut-être pas doué pour m’informer par des moyens modernes mais j’ai grandi à la campagne et oui, j’ai appris quelques trucs qu’on n’apprend pas devant un PC, cher lieutenant Portillo. Toutes ces plantes sont utilisées pour divers maux en homéopathie.
    
    Eloïse laissa échapper un petit rire discret. Comme l’ensemble du commissariat et des collaborateurs de la scientifique, elle aimait à railler gentiment la situation paradoxale du jeune lieutenant technophobe par rapport à ce vieux briscard de Vince et à ses réelles dispositions pour des connaissances qui devraient, en toute logique, être bien plus accessibles à son jeune collègue. Ca l’amusait tout autant lorsque Lawson damait bizarrement le pion à son ainé, comme c’était le cas à présent.
    
    Vince leva les yeux au ciel.
    
    -Ce type de plantes, ça se trouve dans nos forêts ? demanda-t-il encore. Genre, dans des endroits comme celui où on l’a retrouvée morte ?
    
    -Pas toutes, répondit Lawson en fronçant les sourcils. Je dirais qu’elle a dû en acheter certaines dans une boutique spécialisée. Mais elle a pu s’en procurer d’autres par elle-même dans les forêts du coin, oui, évidemment. Pourquoi ?
    
    -Je ne te l’ai pas dit tout de suite parce que je ne suis pas pressé de t’entendre pavoiser sur ton instinct infaillible, ironisa-t-il. Mais Chenais est retourné interroger la mère de Juliette : il a eu confirmation que cette clairière où on a retrouvé le cadavre de sa fille est bel et bien un coin où elles se promenaient toutes les deux. Maintenant je me demande si elles y allaient pour récolter ça.
    
    Tout en parlant, Lawson et Vince quittaient l’appartement, et le jeune lieutenant avait gardé le sachet en mains, que Vince désignait du doigt.
    
    -Je ne vais pas te faire le coup du « je te l’avais bien dit », rétorqua Lawson, mais…
    
    -Mais tu l’avais bien dit, acheva Vince. De toutes façons, c’est bien joli, des intuitions pareilles, seulement ça ne mène à rien de concret, maugréa-t-il ensuite. L’assassin a abandonné le cadavre de la fille dans un endroit qu’elle fréquentait, la belle affaire ! C’est pas ça qui va nous dire comment empêcher ce salopard de récidiver.
    
    -Non, mais ça nous dit quelque chose sur lui. S’il l’a abandonnée là, soit il l’a agressée alors qu’elle y était allée d’elle-même, comme il avait peut-être agressé Alexandra pendant qu’elle faisait son jogging ; soit il les a surveillées assez longtemps pour connaitre leurs petites habitudes et pour une raison ou une autre, il a choisi de mettre fin à leurs jours dans un endroit où elles appréciaient d’aller.
    
    Vince fronça les sourcils et décida de ne pas relever le fait qu’une fois de plus, Lawson partait du principe qu’il y avait un seul et même assassin. Dans l’ensemble, il avait tiré des conclusions similaires sur le lieu des meurtres. Il ne voyait pas en quoi ça les avançait.
    
    -Tu penches pour la seconde hypothèse, pas vrai ? demanda-t-il encore à Lawson.
    
    -C’est la plus intéressante pour nous. S’il prend soin de tuer ces filles dans un endroit qu’elles aiment, c’est qu’elles représentent quelque chose à ses yeux ou bien que ces endroits représentent quelque chose à ses yeux. Ca laisse supposer une relation avec ses victimes. Dans l’autre cas, on a juste un maniaque qui frappe au hasard.
    
    Vince hocha la tête, à moitié d’accord avec son analyse.
    
    -C’est la plus intéressante si tu veux, c’est la pire aussi. Un type qui planifie, qui surveille, qui prépare… il sera plus difficile à choper qu’un gars qui répondrait juste à la pulsion du moment. On doit supposer qu’il a une certaine intelligence et qu’il se maitrise. Et tant qu’on ne sait pas ce que ces filles ou ces lieux représentent pour lui, ça ne nous aidera pas.
    
    Aucune réponse ne vint. Lawson était perdu dans ses pensées, il considérait le sachet d’un œil hésitant. Vince comprit qu’il ne servirait à rien de chercher à récupérer son attention pour le moment. On continuerait la discussion plus tard. Autant se pencher maintenant sur l’enquête de voisinage.
    
    Ils franchirent la porte de l’immeuble dans l’intention d’aller interroger quelques voisins, et Vince avisa une camionnette d’un blanc douteux barrée d’un slogan publicitaire vantant une petite entreprise de rénovations immobilières de la région.
    
    - On a déjà vu ce nom quelque part, non ? fit-il à Lawson. Ce n’est pas ceux-là qui faisaient des travaux dans l’appartement de Stan Hillberg la veille de son suicide ?
    
    Lawson stoppa net et fixa le véhicule. Il sortit son carnet de notes mais ne l’ouvrit même pas avant de répondre.
    
    -Si. Il me semble bien que c’est cette entreprise-là que Bussi a mentionnée dans sa déposition.
    
    Vince se frotta le menton et tenta d’évaluer si cela pouvait indiquer une piste quelconque. Un nom qui apparait dans les deux affaires… de manière indirecte en tout cas. Aucun lien entre la première victime, Alexandra Lemaire et cette société de rénovation. Mais ils avaient travaillé chez le principal suspect de son meurtre, suspect aujourd’hui suicidé, et à présent on retrouvait leur sigle en face de l’appartement d’une autre victime. Il faudrait savoir combien de chantier ils effectuaient, combien d’équipes ils employaient, pour se figurer si c’était statistiquement improbable ou pas...
    
    -Coïncidence, selon toi ? fit Lawson tout haut d’un ton plus que dubitatif.
    
    Vince hésita brièvement. Un lien ténu entre les deux meurtres… Le genre d’élément qu’Eluard détesterait voir apparaitre dans les investigations complémentaires et qui pouvait encourager Lawson dans son effronterie. Mais Vince sentait que quelque chose lui échappait là-dedans et cela ne lui plaisait pas.
    
    -Coïncidence, affirma-t-il d’un ton léger. Puis il se tourna vers son équipier et sourit à demi : Mais on n’aime pas les coïncidences, dans notre métier, pas vrai ?
    

Texte publié par Spacym, 6 août 2016 à 21h44
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