Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 2, Chapitre 5 Tome 2, Chapitre 5
Si Lawson finit par cesser de tourner en rond, il n'était pas certain que ses pensées aient fait de même. Vers les quinze heures, alors qu'ils avalaient un sandwich, vite fait ,entre deux coups de fil, deux ordres aboyés à droite et à gauche, deux rapports de la situation à Eluard, Vince n'arrivait pas à capter l'attention de son équipier. Et ça commençait à sérieusement l'emmerder. Après tout, s'il avait une idée, qu'il le dise ! Et sinon, qu'il mette de côté ce qui le tracassait et se concentre sur l'affaire.
    
    -Tu m'écoutes ou t'es encore sur ta planète? était-il donc en train de lui dire d'une voix sourde, alors qu'ils marchaient l'un à côté de l'autre vers le commissariat, leur repas à la main.
    
    A cet instant précis, Lawson était seulement en train de se demander comment empêcher une tranche de concombre aventureuse de s'enfuir de la baguette d'un côté pendant qu'il maitrisait un quartier de tomate récalcitrant à l'autre bout. C'était le désavantage de commander un truc avec beaucoup de crudités ,et sans sauce d'aucune sorte, qui pourtant les engluerait et les ferait tenir en place. Mais c'était là la manière dont il se refusait à céder totalement aux mauvaises habitudes alimentaires légendaires de son métier.
    
    -J'ai entendu, dit-il après avoir enfin avalé le morceau qu'il avait mordu. Tu viens de parler à Chenais au téléphone, et on a identifié la victime. Une dénommée Juliette Masson.
    
    -On l'a peut-être identifiée, correction. On a une bagnole à son nom abandonnée dans les parages de la scène de crime, et d'après les premières infos, cette Mlle Masson correspondrait globalement à la description de notre victime. Et on n'arrive pas à la joindre. Chenais et Berroyer sont dans son quartier et vérifient si les voisins l'ont vue.
    
    -Ma main à couper que c'est elle, objecta Lawson. Ca a été pareil pour le véhicule d'Alexandra Lemaire.
    
    Vince avala tout rond le dernier morceau de sa baguette thon-mayonnaise et tamponna le bord de ses lèvres avec sa serviette.
    
    -Oui, bon, je suis assez d'accord, mais ne le dis pas trop fort, ok ? Eluard a déjà bien été clair sur le fait qu'on devait à priori traiter ça comme une affaire séparée.
    
    -Et depuis quand tu obéis au doigt et à l'oeil à Eluard ?, persifla Lawson. Tu sais qu'on raconte pourtant qu'il n'ose pas te contredire.
    
    -On raconte beaucoup de conneries, marmonna Vince. Là, j'ai envie de rester sur cette affaire; sur l'entiereté de cette affaire, je précise, parce qu'Eluard serait bien capable de charger une autre équipe de ce nouveau meurtre. Je préfère au moins faire semblant de suivre ses instructions. Alors, si t'es persuadé que c'est le même gars, soit t'as des arguments massue pour le prouver et tu les expliques, soit tu restes discret sur tes théories.
    
    Pas de réponse. Vince jeta un regard mauvais à son équipier.
    
    -Ce qui est sûr, reprit-il, c'est que cette fois, les médias vont pas fermer leur gueule. On n'a sûrement pas beaucoup de temps avant qu'il y ait du ramdam.
    
    -Exactement. Je crois qu'on ferait bien, quoiqu'Eluard en dise, de parler au plus vite à la famille d'Alexandra. Qu'on parte sur l'hypothèse que c'est le même coupable ou pas, même notre charmant commissaire sait que la presse , elle, fera le raccourci . Et qu'ils adoreront l'idée que ça puisse être un tueur en série. Il vaut mieux que les proches soient préparés à lire ça dans les journaux.
    
    - J'irai les voir dans l'après-midi. Normalement ces requins de journalistes auront quand même la décence de se tenir à carreau tant qu'on n'aura pas une identification, ça nous laisse un tout petit peu de marge.
    
    Un « bip » se fit entendre dans la poche de Lawson. Il ne se donna pas la peine de vérifier son portable, ce qui étonna Vince.
    
    -Tu regardes pas qui c'est ?
    
    Lawson roula en boule le papier du sandwich (qu'il avait terminé en réussissant l'exploit de n'égarer aucun bout de salade en chemin) , et le jeta d'un geste précis dans une poubelle.
    
    -Si c'est une urgence pour l'enquête, le tien sonnera aussi.
    
    -Et si c'était un appel privé ?, insista Vince. Ta mère, un ami, une petite copine ...?
    
    -Tu es bien curieux aujourd'hui, sourit Lawson avec malice. Ce matin mes « casseroles » , maintenant ma famille.
    
    Mais tout en disant ses mots, il sortit tout de même son téléphone de sa poche, vérifia le message.
    
    -Copine, dit-il sentencieusement.
    
    Vince fut plutôt surpris. Il n'avait aucune idée que son équipier voyait quelqu'un. Il faudrait qu'il le cuisine un de ces quatre sur le sujet.
    
    -Satisfait ?, ajouta Lawson d'un ton moqueur en rangeant son portable.
    
    -Le prends pas mal. Je te trouve un peu ailleurs ces derniers jours. Et t'as mauvaise mine, je me demandais si tu avais des problèmes personnels, c'est tout. Si j'ai été indiscret, je m'excuse.
    
    -Non, non, se contenta de répondre Lawson avec un geste vague de la main. C'est rien. J'ai bien une espèce de souci personnel, et le texto n'a rien à voir avec ça d'ailleurs, mais franchement, pas la peine que tu t'inquiètes. Je vais me reprendre.
    
    Bien sur, si Vince savait que le « souci personnel » s'appelait Sarah Cassel, il piquerait une crise. Mais elle était bel et bien la raison pour laquelle le jeune lieutenant avait été bizarre récemment. Il avait pris la décision stupide de ne rien raconter à Vince sur les agissements de la jeune femme, et il devait en assumer les conséquences. Depuis qu'il l'avait surprise à mener sa petite enquête, il avait dans ses moments libres gardé un oeil sur elle, histoire de vérifier qu'elle se tenait tranquille comme il le lui avait ordonné.
    
    De surcroît, pour mieux savoir à quoi s'attendre de sa part (et aussi parce que fouiner était un seconde nature chez lui et que cette fille l'intriguait) , il avait été jusqu'à user de son charme envers la plus bavarde des archivistes du commissariat, afin d'en apprendre un peu plus sur Sarah. Une partie de sa soirée d'hier avait été ainsi passée le nez dans une pile de dossiers sur lesquels l'ancienne protégée de Vince avait travaillé.
    
    Au passage, il avait ainsi appris son véritable prénom, et avait même sa petite idée sur la raison pour laquelle elle ne voulait pas le porter. Et dans l'ensemble, il avait pu constater qu'elle était plutôt douée dans son job. A plusieurs reprises, ses observations avaient permis de faire avancer des enquêtes pas évidentes. Au vu de l'affaire qui lui avait coûté sa carrière, il était indiscutable par contre qu'elle avait dû craquer nerveusement.
    
    Ce qui aboutissait à ce que Lawson ne soit qu'à moitié rassuré d'avoir constaté, lorsqu'il l'avait surveillée, qu'elle semblait avoir laissé tomber ses investigations. Premièrement, elle n'avait pas l'air du genre à abandonner si facilement, il était possible qu'elle prépare un coup fourré; et deuxièmement, si elle était instable, elle pourrait vraiment s'attirer des ennuis de toutes sortes en s'entêtant dans cette voie. En la couvrant, il avait pris un risque qui pouvait avoir des conséquences bien plus fâcheuses pour elle que pour lui. Si jamais il lui arrivait malheur d'une façon ou d'une autre, ce serait sur sa conscience. Alors de fait, Lawson était mal à l'aise avec cette situation et cela se ressentait dans son attitude, en particulier vis à vis de Vince.
    
    Et ce matin, pour rajouter une couche à tout ce qu'il ruminait déjà, cette scène de crime avait amené d'autres raisons pour lui de gamberger, avec des éléments qui lui avaient causé des impressions de déjà-vu, des réminiscences qui le troublaient au plus haut point. Ce qui lui trottait en tête sur le sujet était sans fondement réel, et très certainement idiot, mais l'idée était là, obsédante, et elle ne le lâcherait pas de sitôt.
    
    De retour au bureau, il réceptionna un premier tirage de quelques-uns des clichés de la récente scène de crime. Eloïse savait que l'envoi numérique ne convenait pas à tous les flics et que beaucoup d'entre eux aimaient avoir tout cela sur papier, elle mettait donc un point d'honneur à immédiatement imprimer et livrer quelques photos sélectionnées soigneusement.
    
    Il était en train d'examiner ce qu'elle avait apporté et de comparer certains éléments avec ceux de l'affaire Lemaire, quand ce fut au tour du téléphone de Vince de sonner.
    
    -Fille ? Ex-femme ? Petite amie ?, demanda Lawson, d'un ton innocent mais avec un superbe air narquois sur la figure.
    
    -Berroyer, répliqua Vince avec un haussement de sourcil éloquent, tout en décrochant.
    
    La conversation fut courte et pas joyeuse, au vu de l'expression de Vince.
    
    -Il semble que la mère de Juliette Masson soit hospitalisée, malade à un stade terminal, fit-il après avoir raccroché. D'après les voisins, Juliette est sans emploi et passe beaucoup de temps avec elle depuis qu'elle la sait condamnée... Ca me fait penser à un truc, ajouta-t-il d'un air contrarié, comme si une idée lui échappait.
    
    Lawson attendit que Vince farfouille dans ses notes.
    
    -Ouais, c'est ça, reprit-il en pointant une phrase du doigt, y'a un type que j'ai interrogé tout à l'heure près de la clairière, un dénommé Chaklis, qui m'a parlé d'une jeune femme accompagnée de sa mère malade qui se promenait parfois dans le coin. Peut-être une simple coïncidence...
    
    -J'en doute. Et ça n'aurait plus rien d'une coïncidence si la victime s'avère bien être Juliette Masson .
    
    Vince se frotta le front.
    
    -Attends, même si c'est elle, ça voudrait dire qu'on l'a tuée dans un endroit où justement, elle se balade souvent avec sa mère ? Ca reste très bizarre.
    
    -Apparemment, tu as perdu de vue qu'Alexandra Lemaire faisait à une époque son jogging avec Stan Hillberg, près du chaos rocheux où on l'a retrouvée morte, dit Lawson qui jouait avec son stylo en le faisant tourner entre ses doigts, sans clic-clic pour une fois, un air quasi triomphant sur le visage.
    
    -C'est ...tiré par les cheveux, comme lien, rétorqua Vince avec une hésitation qui contredisait son ton ferme.
    
    Lawson haussa les épaules. On aurait beau faire, il était clair qu'il avait une opinion arrêtée sur la question, et il était têtu.
    
    -Si tu le dis. Bon, je suppose qu'on va devoir aller trouver la mère de Mademoiselle Masson.
    
    -Une mourante sur son lit d'hôpital, grommela son équipier. Et si on lui faisait peur pour rien ? Si ce n'était pas sa fille ?
    
    -Est-ce qu'il y a d'autres membres de la famille qu'on pourrait interroger?
    
    -Pas à ma connaissance, admit Vince à contrecoeur.
    
    -Alors on a pas trop le choix, je dirais. Mais tu sais quoi ? On a dit que tu devais voir les proches d'Alexandra, vas-y, je vais m'occuper de Mme Masson.
    
    Et l'entrevue fut affligeante, mais peut-être pas de la manière dont il s'y attendait. Mme Masson avait une attitude que Lawson avait déjà vue chez d'autres personnes très malades, une espèce de détachement, comme si elle n'était déjà plus de ce monde. Mais aussi une forme de clairvoyance quasiment agressive.
    
    - Pourquoi ne me dites-vous pas simplement que ma fille est morte, lieutenant ? Je ne suis pas sénile, vous savez. Et je suis encore capable d'encaisser une nouvelle comme celle-là, avait-elle asséné froidement après que Lawson lui ait posé quelques questions prudentes sur l'emploi du temps de sa fille et lui ait demandé si elle pouvait lui montrer une photo de la jeune femme.
    
    Il avait alors hésité un instant sur le comportement à adopter, pour finalement choisir la franchise.
    
    -Parce que je ne suis pas encore à cent pour cents sûr qu'elle le soit, Madame. Mais nous avons retrouvé sa voiture abandonnée à proximité du cadavre d'une personne lui ressemblant. Et malheureusement, je ne vous cacherai pas qu'il s'agit d'un meurtre.
    
    La vieille femme, dont seuls les yeux mobiles semblaient encore vivants, avait acquiescé silencieusement.
    
    -Elle devait passer me voir il y a plusieurs heures, elle n'est pas venue et elle n'a pas appelé. Je crois que ça règle la question.
    
    Il y avait alors eu un long moment de silence, avant qu'elle reprenne :
    
    - Je ne vais pas vous faire jurer d'attraper son assassin. Ce serait grotesque. D'autant que je risque de ne plus être là pour voir ça. Je suis certaine qu'il paiera pour ses crimes d'une manière ou d'une autre.
    
    Elle avait alors porté la main à sa poitrine et Lawson avait vu briller une chaînette entre ses doigts, à laquelle était pendue un crucifix, sans doute. Elle s'était finalement tournée vers lui et l'avait regardé intensément.
    
    -Il paiera, n'est-ce-pas, lieutenant ?
    
    
    Lorsqu'il rentra chez lui ce soir-là, il avait encore en tête l'image de ce regard brillant de larmes contenues, de fureur et en même temps de foi aveugle en une justice divine. Il avait l'impression que toute cette affaire allait le rendre fou. Quand il était dans cet état d'esprit, courir le détendait parfois, mais il faisait déjà noir, et le répit offert par les quelques rayons de soleil ce matin avait été court :une fine pluie glaciale s'était remise à tomber. Il n’irait pas non plus surveiller Sarah à nouveau, il avait compris que Vince lui rendait visite ce soir pour lui annoncer la découverte d'un autre corps, et avec un peu de chance, elle n'était donc pas en train de faire de conneries.
    
    Il ouvrit son frigo, hésita à sortir un plat du congélateur, mais il n'avait pas très faim non plus. C'était bien parti pour une insomnie où il tournerait en rond dans son salon comme un lion en cage. Etre du genre solitaire, avec peu d’amis et plus de flirts passagers que de vraies histoires de cœur, cela lui convenait la plupart du temps, sauf dans des périodes comme celle-ci. Là, il aurait bien besoin de quelqu’un à qui parler, quelqu’un d’extérieur au boulot, sauf qu’il ne s’était pas encore vraiment lié avec quiconque depuis qu’il avait emménagé dans la région, excepté avec quelques collègues, justement.
    
     Après une enfance pendant laquelle il avait été extraverti plus par imitation de son entourage qu’autre chose, il s’était en effet découvert à l’adolescence un tempérament bien plus renfermé ; et ce n’était certainement pas un hasard si la relation amoureuse la plus sérieuse qu’il ait eue jusque-là était née alors même qu’il travaillait sur une affaire extrêmement pénible. Cette réflexion lui rappela soudain le message sur son portable. « Appelle-moi pls, même si tard. Missy. ». La curiosité de Vince lui revint en mémoire et il sourit de sa propre réponse. Une copine. Ce n'était pas totalement faux. Il y a un peu plus d'un an, quand Lawson habitait encore dans sa Vendée natale, c'était même carrément vrai.
    
    Il se décida donc à appeler Missy comme elle le demandait, d'autant que ça faisait cinq jours qu'il ne l'avait plus eue au bout du fil et que ça constituait peut-être bien un record en soi. Avec un peu de chance, elle aurait un truc amusant à lui raconter, qui lui changerait les idées. Il faudrait juste louvoyer entre les sujets plus scabreux qu’il n’était pas d’humeur à aborder, mais après tout, ça faisait plus d’un an qu’ils avaient gardé le contact de cette façon sans qu’il y ait trop de tensions. Pas si mal pour un couple qui s’était séparé après une histoire qui avait duré quatre ans, mais ça tenait au fait qu’ils se connaissaient en réalité depuis l’enfance. Ils avaient eu la chance que leur amitié d’antan survive, ou plus exactement, Missy avait fait en sorte qu’elle survive.
    
    - Hello, dit-elle de sa voix toujours joyeuse et , pour l'heure, un peu essoufflée.
    
    Elle avait répondu après deux sonneries à peine, et Lawson se la représentait bien en train de courir vers son portable, dans le froufroutement de ses éternelles longues jupes et les « tic tic » de ses bracelets qui s'entrechoquent.
    
    -Je ne dérange pas? demanda-t-il par habitude.
    
    La réponse était toujours non, et très sincèrement, il aurait aimé qu'un jour elle lui dise oui. Ca lui plairait de savoir qu'elle sortait à nouveau avec quelqu'un. Parce qu'il voulait la voir heureuse ou parce que cela soulagerait sa propre conscience d'une partie de sa culpabilité envers elle ? Un peu des deux, sans doute.
    
    - Of course not. Quand je dis que tu peux me rappeler n'importe quand, je ne plaisante pas. Et puis, toi, tu ne me déranges jamais, tu devrais le savoir. Mais... il y a une heure ou deux de ça, oui, tu aurais pu me déranger, ajouta-t-elle d'un ton mystérieux.
    
    Il répondit d'un « ho ho » plein de sous-entendus.
    
    -Pas ce que tu crois, idiot. Je prenais un verre avec la bande, tout bêtement. Mais voilà la grande nouvelle qu'on fêtait... Notre bonne vieille Anthéa a décidé que ce n'était plus de son âge de s'occuper seule de la gestion de son restaurant. Et devine à qui elle passe le relais, hmmmm ?
    
    Il n'attendit pas qu'elle réponde à cette question purement rhétorique pour la féliciter sincèrement. Anthéa, la tante de Missy, faisait là sans conteste un très bon choix. La jeune femme avait vraiment toutes les qualités requises.
    
    -Maintenant, j'ai une faveur à te demander, reprit Missy d'une petite voix aux intonations enfantines qui alarma un peu Lawson. On va fêter ça comme il se doit la semaine prochaine, et ce ne sera vraiment pas si fun si tu n'es pas là.
    
    Il s'était allongé sur le divan en lui parlant, mais là, il se redressa, se passa la main sur le visage et soupira.
    
    -Non, désolé, je ne peux pas.
    
    - Allez ! C'est à moins de six cents kilomètres, tu sais, ce n'est pas si loin. Tu peux prendre un jour ou deux de congé... Fais un effort. Pour moi. Célébrer un tel évènement sans la personne qui a le plus compté dans ma vie, ce serait...
    
    Il eut envie de lui répondre assez brutalement d'arrêter ses sottises. Mais il se contenta de l'excuse évidente.
    
    -On a une affaire très sérieuse en cours. Je ne peux pas m'absenter.
    
    Il y eut un petit moment de silence.
    
    -Je comprends. Oui, tu as choisi de combattre le crime, ça passe avant tout ( Elle prenait un ton théatral et emphatique qui cachait mal sa déception) . Mais il faudra bien que tu reviennes nous voir un jour. Tu manques à tout le monde. Ta mère...
    
    -Missy, je ne veux pas parler de ça, l'interrompit-il.
    
    -Je sais. Mais si tu me permets d'être franche deux minutes, tu devrais vraiment réviser ton jugement. Jusque-là, son nouveau mari a l'air de quelqu'un de très bien.
    
    -Comme le précédent, fit Ethan froidement. Il avait l’air très bien aussi, au début.
    
    -Tu généralises, là. Elle ne fait pas toujours de mauvais choix. Après tout, en premier lieu, elle avait bien épousé ton père ...
    
    -... que je n'ai pas connu assez longtemps pour savoir quel genre d'homme c'était. For god's sake, Missy, on ne va pas avoir la même conversation un million de fois, quand même.
    
    -Je ne peux pas te laisser dire ça. Tout le monde sait que c'était un homme très bien, ton père.
    
    Lawson roula des yeux et soupira bruyamment. Quand des mots anglais commençaient à lui échapper lorsqu'il lui parlait, ça risquait fort de tourner au vinaigre. Etant gosses, dans la cour de récré, ils s'engueulaient toujours dans cette langue, qu'ils parlaient tous deux couramment, pour que les enfants extérieurs à leur petit groupe ne comprennent pas. Et c’était resté quasiment un réflexe ou une espèce de tradition entre eux . Or, là, il n’avait franchement pas envie d’aggraver son énervement , il détestait faire cela mais il écourta donc la conversation en prétextant un autre appel.
    
    Lui qui espérait se changer les idées avec un petite discussion amicale, c'était raté. Et ce n'était pas la première fois qu'il se laissait stupidement embarquer dans cette conversation. Il s'était brouillé avec sa mère le jour même où celle-ci avait annoncé qu'elle allait se remarier pour la troisième fois, avec un type qui, pas de chance pour lui, n'inspirait pas confiance à Lawson. D'expérience, sa mère aurait dû prendre les réticences de son fils en compte. Au lieu de cela, leur discussion à propos du futur mari était devenue très vite houleuse, et elle avait fini par lancer :Tu n'accepteras donc jamais que j'aime un autre homme que ton père? Des mots qui avaient très certainement dépassé la pensée de sa mère mais qui étaient si lourds de sens pour lui , qu’il ne pourrait pas les pardonner. Point à la ligne, il n’y avait pas de quoi en rediscuter indéfiniment.
    
    C'est en partie suite à cela, et parce que celui qui avait été son mentor dans la police était décédé un peu avant cet évènement, que Lawson s'était un jour senti sans attaches dans sa propre vie, et avait soudain éprouvé le besoin de changer d'air. De voir autre chose, de travailler avec d'autres gens, là où les bizarreries de son passé ne seraient pas matière à discussion derrière son dos, là où personne ne saurait les circonstances qui l'avaient amené à choisir cette carrière. Là où on ne le connaissait pas, tout bêtement.
    
    C'est ce qu'il avait essayé d'expliquer à Missy il y a un an. Car à l'époque, ils étaient donc un couple et il avait rompu avec elle d’une façon qu'elle aurait dû trouver scandaleusement brutale, puisqu’il avait tout platement demandé à être muté sans la prévenir à l’avance. Ce n’est que lorsque la proposition concrète d'un poste à cinq cents kilomètre de là lui avait été faite qu’il s’était décidé à lui expliquer qu’il partait.
    
    Mais c'était presque impossible pour Missy de rester fâchée longtemps envers quelqu'un. Après seulement quelques éclats de voix et autant de larmes vite séchées, elle avait déclaré qu’elle comprenait. Ce qui, dans son langage personnel, signifiait qu’elle était persuadée de savoir mieux que lui pourquoi il faisait ça. Donc, elle s’était mis en devoir de lui expliquer qu’il fuyait de toute évidence son passé, mais que c’était une phase normale, qu’un jour il serait enfin en paix avec lui-même et reviendrait au bercail. Vains espoirs qu’il essayait tant bien que mal de lui ôter de la tête, sans succès jusque-là. Elle n’était pas très douée pour regarder la réalité en face.
    
    C’était moche de la part de Lawson de penser du mal d’elle, d’autant plus qu’il avait vraiment beaucoup d’affection pour elle, et ça depuis qu'ils étaient tout gosses. Dire qu’ils avaient grandi ensemble était un euphémisme. Pour commencer, leurs familles faisaient toutes les deux parties d’un petit groupe d’originaux venus d’Angleterre dans les années soixante-dix, qui s’étaient pour des raisons obscures installés quasiment en rase campagne en pleine Vendée profonde. La mère d’Ethan était française mais son défunt père, comme son patronyme l’indiquait, était à l’origine un sujet de sa gracieuse majesté. Missy, elle , s’appelait en fait Artemis Barber, ce qui trahissait à la fois son ascendance britannique et le côté fantasque de ses parents.
    
    Côté fantasque qui, il faut bien le dire, habitait toute la petite communauté qu’ils avaient formée. La plupart des villageois aux alentours les qualifiaient gentiment de hippies égarés, encore que ce soit un peu injuste car point de vue vestimentaire, ce n’était quand même pas du tout ça. Grandir dans cet environnement vous rendait dans tous les cas un peu particulier aux yeux des autres, et avait soudé les gosses issus de ce petit groupe comme s’ils étaient frères et soeurs.
    
    C’était sans doute à cause de cette sensation d’être de la même famille qu’il ne s’était rien passé entre Ethan et Missy avant qu’ils soient largement adultes. Il avait vingt-neuf ans quand l’amitié était devenue passion. Il n’avait déjà plus alors énormément de contact avec ses proches, et peut-être cet éloignement lui avait-il fait prendre conscience que Missy n'était pas sa soeur, mais bel et bien une jeune femme attirante. Il traversait à ce moment-là une affaire éprouvante dans son job, et tout à coup, il avait eu ce qu'il pensait être une révélation. Cette amie qui le connaissait si bien, qui arrivait à le faire sourire en toutes circonstances, il l'aimait. Elle avait alors dit ressentir la même chose. Bien après cela, il s'était aperçu qu'elle avait surtout été pour lui un moyen de trouver une stabilité, un retour aux sources, pour ne pas étouffer au milieu de l'affaire horrible sur laquelle il passait ses journées.
    
    Car à cette époque, il traquait un tueur en série. Et bien sûr, alors que ses pensées le ramenaient en arrière vers cette période, les images d'Alexandra Lemaire et Juliette Masson vinrent se superposer à ses souvenirs, et de fil en aiguille, il se retrouva à tourner en rond dans son salon comme il l’avait craint. Au bout d'un moment, il poussa un grognement de frustration et se décida à aller se doucher en espérant que cela le délasserait un peu. Il n'était pas dans ses habitudes d'être désordonné, mais pour le coup, sweatshirt et jeans atterrirent n'importe comment sur le canapé en moins de deux.
    
    Il resta un très long moment le visage directement sous le jet d'eau bouillante, faisant tourner lentement la tête pour détendre les muscles de sa nuque, sans pourtant arriver à détacher ses pensées des scènes de crime. Une tension familière s'était installée dans son cou, suivie d'une douleur qui, il le savait avait une forte composante psychologique. Il se tourna dos au jet d'eau, actionna le bouton de réglage de la température pour l’abaisser légèrement, s'appuya contre la faïence du mur et fit doucement jouer ses articulations. Rien à faire, le stress restait, la douleur s’installait confortablement, prenant possession de toute son omoplate gauche.
    
    Il émergea de la douche dans un nuage de buée et passa rapidement la main sur son miroir qui en était envahi. Non pas qu'il ait envie d'admirer la silhouette sportive qu'il s'était forgé sans même y penser au fil du temps, à force d'aimer courir et bouger, juste à cause de son petit côté hyperactif.. Il ne détaillait du regard rien de ce qui attirait sur lui celui des femmes. Non. Il regardait cette fichue épaule, qui incarnait finalement à elle seule une bonne partie de ce qu'il avait fui, selon les termes de Missy. Il y posa la main et la massa légèrement, effleura la peau rose et boursouflée qui marquait la naissance de la cicatrice qui, à l'arrière, s'étalait sur toute la hauteur de l’ omoplate et sur une largeur de plusieurs centimètres.
    
    Il ne savait pas à quoi ça ressemblait exactement, vu de dos. Il n'avait jamais vraiment détaillé les photos de son dossier médical, ne s’était pas tordu le cou devant le miroir pour essayer de mieux la voir. Il se souvenait surtout de l'époque où il avait du lutter pour retrouver complètement la mobilité de son bras, l'os et les nerfs de la zone ayant été gravement touchés. Certains disaient que c’était impressionnant, spécialement le creux dans la partie centrale marquant l'endroit où l'os avait été carrément mis à nu à l’époque. Mais parmi les femmes qu'il avait connues, beaucoup prétendaient que ça ne le rendait que plus beau et mystérieux. Beau, certainement pas, se disait-il, mais mystérieux, sans doute, puisqu'il avait coutume de se contenter de répondre quand on lui posait la question, que cette cicatrice provenait d'un stupide accident. Une façon de ne pas vouloir se dévoiler qui n'aidait pas à construire une relation solide ; mais un demi-mensonge qui faisait pourtant meilleure impression que la vérité. Car si la stupidité avait indéniablement joué un rôle dans ce qui lui était arrivé, qualifier ça d’accident était déjà nettement plus discutable.
    

Texte publié par Spacym, 16 septembre 2015 à 12h32
© tous droits réservés.
«
»
Tome 2, Chapitre 5 Tome 2, Chapitre 5
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1653 histoires publiées
748 membres inscrits
Notre membre le plus récent est elitajazz
LeConteur.fr 2013-2021 © Tous droits réservés