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Tome 2, Chapitre 4 Tome 2, Chapitre 4
Dans son costume gris perle, avec sa cravate bordeaux barrée de fines rayures bleu roi et ses chaussures de grande marque, le commissaire Gaston Eluard était aux antipodes d’un bon nombre de stéréotypes sur sa fonction. Ce n’était pas le type rondouillard qui chaperonne ses inspecteurs en bon père de famille . C’était encore moins le supérieur hiérarchique moralisateur en surface mais toujours prêt à couvrir ses hommes en cas d’excès de zêle nécessaire à une enquête. Une chose qu’il ne cachait à personne, c’est qu’il ne regrettait certainement pas ses années sur le terrain, contrairement à celui qui l’avait précédé à ce poste ( et dont il avait sapé l’autorité jusqu’à obtenir sa place). Ce qu’il ne disait pas tout haut par contre, c’est qu’il aimait à penser qu’il avait trouvé le bon équilibre entre garder un œil sur tout et ne s’impliquer concrètement dans rien. Il voulait se targuer de donner la direction à suivre aux enquêteurs et pourtant, toujours, il se ménageait habilement la possibilité de blâmer ses troupes si les résultats se faisaient attendre.
    
    Si un œil extérieur avait dû le définir brièvement, ça n’aurait vraiment pas été difficile, un mot de trois lettres auraient suffi : sec. Sec comme sa maigre silhouette que ses tentatives d’élégance n’arrangeaient pas , son visage osseux, sa pommes d’Adam proéminente, son crâne dégarni, son nez rappelant le bec d’un oiseau de proie. Sec comme le ton cassant sur lequel il s’adressait à ses subordonnés la plupart du temps. Sec enfin, comme le cœur dénué de tout sentiment qu’il paraissait avoir. Il va de soi pourtant qu’on n’ arrive pas à un poste de ce genre sans être capable d’un tantinet d’hypocrisie et de ronds de jambe . Devant les citoyens d’une certaine importance tout comme devant sa hiérarchie, Eluard savait faire ce qu’il faut de courbettes, exprimer de la compassion et ajouter un soupçon de miel dans sa voix.
    
    De très rares chanceux parmi ses hommes bénéficiaient de sa part d’un certain respect et Vince en faisait partie. Il y avait une espèce de pacte tacite de non agression entre eux, ce qui étonnait bon nombre des collègues du lieutenant. Pas du genre à fermer sa grande gueule quand il désapprouvait une décision, Vince Portillo aurait dû être pile le genre d’homme à s’attirer des ennuis avec le commissaire. Et ce n’était pas le cas. Non seulement ils n’avaient pratiquement jamais eu d’accrochage - en public du moins- mais en plus Eluard semblait souvent enclin à écouter son avis.
    
    Devant ce mystère, les cancans allaient bon train. Quelques esprits positifs murmuraient qu’on avait proposé le poste de commissaire à Vince, qu’il avait refusé, et qu’Eluard avait assez de décence morale pour respecter l’ homme qui aurait mieux mérité que lui ces galons. Face à ces optimistes qui affublaient ainsi Eluard d’une qualité humaine hautement improbable, les autres spéculateurs préféraient parier que Vince avait connaissance de quelque chose de très gênant sur le commissaire et le tenait à sa merci. Enfin, il existait également une petite frange plus romanesque , qui théorisait que les deux hommes avaient vécu un évènement, connu d’eux seuls, qui les avait rapprochés. L’hypothèse numéro deux était totalement erronée mais c’était néanmoins celle qui tenait la corde, probablement du fait qu’elle impliquait des secrets inavouables dans le passé du commissaire. Pas mal de gens espéraient en effet que celui qu’on surnommait « le vautour à cravate» (appellation estampillée Ludo Rigaux, inspecteur versé à ses heures dans l’art de la caricature et spécialiste en sobriquets) avait des squelettes dans ses placards et qu’un beau jour, ils en sortiraient avec la ferme intention de se venger.
    
    Cela dit, la tolérance d’Eluard par rapport à Vince n’étendait pas ses effets jusqu’à l’équipier de celui-ci, comme Lawson en faisait une énième fois l’expérience, en cette matinée du dix-neuf octobre.
    
    -Je ne sais pas à quoi vous faites allusion, Monsieur, répondait-il calmement au commissaire qui venait de lui demander (d’un ton sec , bien entendu) à quoi il jouait exactement.
    
    -Ne vous foutez pas de moi. Vous savez parfaitement que vous avez requis voilà trois jours des examens complémentaires totalement inutiles concernant votre suicidé, là.
    
    Lawson cligna des paupières de façon prolongée.
    
    -Stanislas Hillberg, Monsieur , pourrait avoir été assassiné. Raison pour laquelle j’ai demandé ces analyses complémentaires.
    
    -Sur base de quels éléments ?
    
    « Sur base de mon instinct, mais quand on n’en a aucun soi-même, on ne peut pas comprendre », fut la réponse qui se précipita vers les lèvres de Lawson mais qui se mua heureusement en simple soupir étouffé une fois arrivée à la sortie.
    
    -Sur base du fait que la mixture qui a liquéfié le sang d’Alexandra Lemaire dénotait, selon le rapport de la scientifique, une bonne connaissance en chimie par l’assassin. J’ai donc jugé adéquat de vérifier si on n’avait rien administré à Monsieur Hillberg qui ait pu passer inaperçu avec une analyse standard.
    
    Comme s’il n’avait attendu que cette réponse, Eluard pivota un peu sur sa chaise, tira triomphalement un dossier de la pile impeccablement rangée qui trônait à sa gauche et l’ouvrit. Lawson , qui avait choisi de ne pas s’asseoir et s’était appuyé négligemment contre le panneau vitré, était bien trop loin pour déchiffrer de là le contenu du document. Mais Eluard s’en fichait, c’était le grand geste théâtral de faire exécuter une rotation à cent quatre-vingt degrés au dossier tout en le balançant sur le bureau qui lui plaisait, visiblement.
    
    -Félicitations, Lawson , vous avez, une fois de plus, fait perdre du temps et de l’argent à notre équipe scientifique. Je viens de recevoir ce rapport, il n’y a absolument rien de suspect. A part que le type avait bu avant de trouver le courage de se tirer une balle dans la tête, ce qu’on savait déjà, rien d’autre à signaler.
    
    -Mais ça valait le coup de vérifier.
    
    - Là n’est pas la question, lieutenant. Je vous ai clairement indiqué quelle direction je souhaitais que vous donniez à l’enquête, et je m’aperçois qu’à nouveau, vous vous activez dans tous les sens sauf celui que je vous ai demandé de privilégier.
    
    -Sauf votre respect, Monsieur, essayer à tout prix de prouver qu’un homme, dont on n’est pas certain qu’il se soit suicidé, était responsable d’un meurtre encore à élucider, je n’appelle pas cela une direction. J’appellerais plutôt cela un espoir de se débarrasser vite fait de deux affaires non résolues en faisant d’une pierre deux coups.
    
    -Faites attention à ce que vous dites, Lawson. Vous avez déjà une fâcheuse tendance à l’insubordination, n’ayez pas l’audace de mettre mon intégrité professionnelle en cause.
    
     Vince se massa la tempe pensivement et lança une œillade en biais à son collègue. Il avait été convoqué dans le bureau d’Eluard lui aussi, mais il savait très bien que son rôle devait se cantonner à être spectateur du sermon. S'il acceptait cet état de fait, ce n'est pas parce qu'Eluard verrait d'un mauvais oeil qu'il prenne la défense de son équipier, ça, il s'en foutait royalement. C''était plutôt parce que Lawson lui en voudrait à mort de ne pas le laisser riposter tout seul. En dehors de l’aider à retrouver les fichiers informatiques qu’il égarait de façon quasi surnaturelle, son jeune collègue n’appréciait en effet guère qu’on vole à son secours pour quoi que ce soit. Et cela, Vince le respectait. Il continua donc à écouter, espérant que Lawson saurait maîtriser ses nerfs.
    
    -Loin de moi cette idée, Monsieur, disait à présent le jeune lieutenant. Je pense juste, aussi attrayante que soit votre théorie, que nous ne devons pas perdre de vue qu’aucune preuve matérielle n’a pu être trouvée contre Mr Hillberg, et qu’il y a d’autres possibilités à explorer.
    
    Eluard s’installa plus confortablement dans sa chaise ergonomique et ouvrit largement les bras dans un geste de questionnement.
    
    -Quelles autres possibilités, je vous prie ? Vous avez cherché en vain des suspects sérieux dans tous les recoins de la vie de Mlle Lemaire, sans le moindre succès. Vous avez interrogé des infirmiers, des malades, des amis, des parents… et le seul résultat concret est que certains de mes hommes ont perdu un temps fou à fouiller dans le passé de ces gens. Pour rien. - Il se tut un instant. Lawson ouvrit la bouche pour répondre mais Eluard attrapa un autre dossier sur la pile et l’agita. -Ho ! Non, c’est vrai, j’avais oublié. Vous avez tout de même débusqué un jeune homme aux mains baladeuses et trouvé des produits illégaux chez un patient de Mlle Lemaire… Bref, vous avez permis à nos amis des stups et des mœurs d’ouvrir un ou deux dossiers de leur côté. Beau tableau de chasse, en vérité.
    
    Vince se mordait les lèvres, mais cette fois il n’arriva pas à se taire.
    
    -Vous savez comme moi que parfois, trouver la bonne piste prend des mois, Gaston. Il est malheureusement toujours possible que cette pauvre jeune femme n’ait eu aucun lien avec son meurtrier. Auquel cas on pourrait tout aussi bien patauger dans la semoule pendant des années, ne pas avancer d’un pouce sur l’affaire, jusqu’à ce qu’un nouvel élément nous tombe dessus par un coup de bol.
    
    -Et par « coup de bol », vous voulez dire qu’il faudrait que l’assassin récidive, fit Eluard d’un ton cinglant.
    
    -Je ne souhaiterais jamais une chose pareille, commissaire.
    
    C’était loin d’être la première fois ces derniers jours que le sujet était effleuré, en réalité. C’était une des choses les plus moches qui soit pour un flic, d’être coincé dans une enquête au point de devoir admettre, tout au fond de soi, que seul un nouvel acte monstrueux pourrait débloquer la situation. Et de tenir ça pour soi, en sachant pertinemment pourtant que les autres pensent de même.
    
    -Vous êtes en train de me dire que selon vous, on doit ranger l’affaire au placard dans l’attente d’éventuels nouveaux développements ? Vous me voyez expliquer cela à la famille de la victime?
    
    Il se fichait de devoir le leur annoncer, Portillo et Lawson le savaient. Mais il ne se fichait pas des statistiques de réussite de son service, par contre. La sonnerie tonitruante du téléphone d’Eluard résonna soudain. Quand il décrocha, les deux autres virent le visage déjà long comme un jour sans pain du commissaire s’allonger encore, son regard agressif se diriger alternativement vers l’un puis vers l’autre, alors qu’il posait des questions laconiques telles que « où cela ? » ou encore « il y a des témoins ? ». Il redéposa le combiné lentement, se frotta le menton. Même un homme aussi insensible que lui pouvait se montrer troublé devant les sinistres coïncidences qu’apporte la vie de temps en temps.
    
    -La prochaine fois que vous souhaiterez un nouveau meurtre, vous essayerez peut-être d’y penser un peu moins fort, finit-il par dire. On vient de découvrir une jeune femme nue poignardée. A deux kilomètres à peine de là où Mlle Lemaire avait été trouvée. Vous êtes satisfaits ?
    
    Il regardait Lawson de travers, comme si celui-ci avait pu, par une forme de magie noire quelconque, faire en sorte d’obtenir le cadavre qu’il le soupçonnait d’avoir espéré secrètement. Puis il nota quelques indications sur une petit fiche et la remit à Vince.
    
    -Vu la ressemblance apparente avec votre affaire en cours, je vous mets là-dessus pour le moment. Tâchez de me ramener du concret, cette fois.
    
    Lawson et Vince sortirent en silence du bureau, passèrent prendre leur veste et se dirigèrent vers le garage.
    
    -Je conduis, annonça Vince.
    
    Lawson ne protesta pas, s’assit côté passager, un peu de guingois, le coude et l’avant-bras droit dans une position curieuse, semblant prendre légèrement appui sur la portière. C’était là la posture qu’adoptaient tous les équipiers de Vince au bout d’un moment. Car si ce vieux briscard de Portillo ne conduisait pas forcément très vite, il était en revanche un habitué des coups de volant plutôt brusques. Après s’être cogné quelques fois contre la vitre, le passager finissait immanquablement par choisir une position amortissant les chocs éventuels. Vince s’en rendait-il compte ? On n’en était pas certain. Lawson , à contrario de son collègue, pratiquait une conduite sans à-coups, si fluide que les autres occupants ne remarquaient même pas qu’il dépassait allègrement les limites de vitesse autorisées dès qu’il était hors du centre-ville.
    
    Ils roulèrent quelques minutes sans dire un mot. Ce fut Vince qui finit par briser le silence, abordant une question qui le turlupinait depuis un moment.
    
    -Eluard est vraiment un mauvais. C’est une peau de vache avec tout le monde, mais toi, il t’a pris en grippe à un point que je ne m’explique pas. Tu as une idée de ce qu’il a contre toi ?
    
    -Il n’a rien contre moi. Je crois que c’est ça, son problème.
    
    Vince fronça les sourcils.
    
    -Je ne te suis pas.
    
    -J’ai eu mon ex- équipier au bout du fil peu après mon arrivée ici. Il parait qu’Eluard l’avait contacté. Au début, il a trouvé ça assez normal que mon nouveau boss veuille savoir un peu quel genre de type j’étais. Mais assez vite ses questions ont sonné bizarrement, comme s’il était surtout intéressé par les éventuelles casseroles que je pouvais traîner, tu vois. Alors Jacques l’a proprement envoyé se faire voir.
    
    -Eluard ne s’est sûrement pas limité à appeler ton équipier. D’autres ne l’ont peut-être pas remballé. Et ne me dis pas que tu n’as pas quelques casseroles derrière toi. On en a tous, c’est juste qu’il y en a qui collectionnent les cassolettes discrètes et d’autres qui donnent plutôt dans la marmite à soupe pour régiment. Alors, les tiennes sont de quel genre ?
    
    Vince tourna la tête pour voir la réaction de Lawson, qui ne répondait pas. Mais le soleil bas qui donnait en plein dans la vitre passager l’obligea à plisser les yeux puis à regarder à nouveau droit devant lui. Ce qui était une bonne chose car il était sur le point de louper le flic en uniforme qui lui faisait signe au bord de la route pour indiquer le chemin vers la scène de crime. Il braqua brutalement à gauche, alors que Lawson, sentant venir le coup, avait raidi les jambes et pris appui par réflexe sur le tableau de bord. Après un demi-tour acrobatique pour se garer sur le bas-côté à l’entrée d’un sentier forestier, la voiture stoppa enfin.
    
    -Alors ?, redemanda tout de même Vince avant d’ouvrir la portière.
    
    Lawson haussa les épaules.
    
    -Rien de spécial. Avec mon caractère, tu peux t’imaginer le genre d’emmerdes que je m’attire partout où je passe, non ?
    
    Réponse évasive, comme d’habitude. Lawson n’était pas avare d’anecdotes sur son passé, mais il n’y avait jamais moyen de faire mieux qu’effleurer les questions plus fondamentales. Genre, d’où il était originaire exactement ( « un coin de campagne perdu qui ne te dirait rien »), ce qui l’avait poussé à devenir flic (« tu sais, parfois la vie décide pour toi sans que tu t’en rendes compte »), pourquoi il avait demandé à être muté (« tu me connais, je ne tiens déjà pas en place sur ma chaise dix minutes, j’avais besoin de changement »), et ainsi de suite. Cette part de mystère ne dérangeait pas Vince le moins du monde.
    
    Sauf en ce qui concernait l’attitude d’Eluard envers Lawson, qui l’intriguait beaucoup. Certes le commissaire aboyait sur des tas de gens. Mais quand on bravait son autorité, on recevait plutôt directement des morsures que des aboiements. Vince ne pouvait s’empêcher dans ce cas-ci d’avoir la sensation qu’Eluard se défoulait verbalement par frustration de n’avoir pas le pouvoir de faire plus . C’était comme si, pour une raison ou une autre, Lawson était hors de sa portée malgré qu’il l’avait sous ses ordres. Ainsi, assez ironiquement, pendant que la moitié du commissariat faisait des supputations sur les raisons pour lesquelles Eluard semblait avoir Vince à la bonne, personne d’autre que Vince lui-même n’avait encore pensé à se demander quel parapluie invisible protégeait le bouillant nouveau lieutenant, qui se faisait sermonner à intervalle régulier, sans qu’il y ait jusque-là de conséquences tangibles.
    
    Mais quelle que soit la clef de ce mystère, ce n’était plus le moment d’y penser. Le jeune flic qui leur avait fait signe les amena à travers bois jusqu’à la clairière où un groupe de promeneurs avait fait la sinistre découverte. Ils étaient toujours à proximité, d’ailleurs : un couple d’âge mûr , chaussés de grosses bottes et revêtus chacun d’un bon lainage, le monsieur tenant un panier en osier à la main. Ils expliquaient à un autre policier les circonstances exactes qui les avaient amenés là. On pouvait en fait deviner d’un coup d’œil ce qui s’était produit. La pluie des derniers jours avait rendu le terrain propice pour les champignons. A l’entrée de la clairière, il y en avait une quinzaine, de toutes tailles, formant un petit tas sur le sol. Plus que probablement, c’était là le contenu du panier des promeneurs, renversé sous le coup de la surprise lorsqu’ils avaient découvert l’horrible spectacle.
    
    Avant d’arriver, Lawson et Vince pensaient peut-être trouver là un « bis repetita » de la scène de crime du mois précédent. Mais ce n’était pas tout à fait le cas. Lawson avait même envie de dire : pas suffisamment. Il lui avait suffi d’embrasser les lieux d’un coup d’œil pour le savoir. Ce n’était pas assez pareil pour que toute l’équipe (et le commissaire en particulier) soit convaincue qu’ils avaient affaire au même meurtrier que l’autre fois.
    
     Tous les corps de femmes nus, lardés de coups de couteaux se ressemblent, en un sens. Il n’y a rien de tel que la nudité et la mort pour rendre une personne presque anonyme, la dépossédant des atours , des manières d’être et de parler qui la différencient des autres. Mais la ressemblance n’est que de surface et la comparaison entre cette jeune femme assassinée et Alexandra Lemaire semblait bien s’arrêter là. Blessures moins nombreuses, moins disparates. Et puis, le sang ne s’était pas écoulé de façon anormale comme l’autre fois.
    
    Les scènes de crime étaient distantes de deux kilomètres environs et la seconde était nettement moins spectaculaire que la première. Une simple clairière dans une forêt de hêtres et de bouleaux, vraiment rien à voir avec la vue des amas rocheux de l’autre emplacement. Pourtant, cet endroit-ci dégageait une certaine ambiance également, Lawson y était sensible. Quelque chose de feutré, de calme, d’intime. Nul doute que si l’endroit était fréquenté par les amateurs de champignons en automne, il l’était sûrement aussi par des amoureux qui venaient y flirter en paix à des périodes plus chaudes de l’année.
    
    Il fallut encore un bon quart d’heure, pendant lequel Vince finit lui-même d’interroger le couple qui avait découvert le corps et leur permit finalement de s’en aller , avant que le reste de l’équipe se pointe. Cécile Bartori en tête, matériel à la main et bottes verdâtres aux pieds qui, de façon surprenante, ne gâchaient pas trop l’élégance de son tailleur marron. La toute jeune Eloïse Camus ensuite, elle adressa un « salut, les enfants » à la cantonade, qui ne fut comme d’habitude suivi d’aucune protestation des quinquagénaires et trentenaires présents, et elle enchaîna en raillant Vince et Lawson qui n’avaient pas eu la présence d’esprit de s’armer de bottes avant de venir en pleine forêt après trois jours de pluie presque continue. Pas sûr que le bas de leur pantalon se remette un jour de l’aventure.
    
    La moquerie d’Eloïse sembla causer une espèce de « tilt » à Lawson, qui se dirigea vers elle, commença à lui parler avec de grands gestes. Trente secondes plus tard, ils exploraient tous deux les environs, penchés, le nez au ras des pâquerettes (ou plutôt , au ras des touffes d’herbes jaunies, des russules et des bolets qui poussaient ici en abondance), montrant de temps à autre du doigt un endroit ou l’une des personnes présente tout en discutant.
    
     Vince, lui, interrogeait maintenant un promeneur que Berroyer avait croisé et ramené avec lui. Tout en lui posant des questions, il surveillait le manège de son collègue et de la jeune femme de la scientifique, qu’il comprit rapidement: le sol détrempé marquait suffisamment les empreintes de pas pour qu’on puisse espérer y relever quelque chose d’intéressant, c’est là-dessus qu’ils travaillaient. A supposer que tout n’ait pas été trop piétiné par les personnes ayant trouvé le corps et par les premiers répondants sur les lieux…
    
    -Je ne peux vraiment pas voir le cadavre?, demandait Mr Chaklis, le promeneur. Je viens souvent par ici, vous savez, et je ne suis pas le seul habitué. Je pourrais peut-être reconnaitre cette personne.
    
    Il avait une apparence austère et calme, mais il peinait à dissimuler une forme de curiosité morbide derrière ce raisonnement de bon citoyen concerné.
    
    -Il s’agit d’une jeune femme, dit Vince fermement. Vous pouvez commencer par me dire si vous en croisez parfois par ici.
    
    L’homme prit son menton dans sa main et ses petits yeux noirs se plissèrent.
    
    -Laissez moi réfléchir. Naturellement, une jeune femme seule se balade rarement dans un endroit pareil. Il y a bien une petite blonde que j’ai vue une ou deux fois, mais elle était avec sa mère. Je leur ai parlé à l’une ou l’autre occasion. Je me rappelle que la mère avait la santé fragile et sa fille l’emmenait se promener pour prendre un peu l’air. Par contre, son nom m’échappe… mais si je la voyais…
    
    -Il y a d’autres habitués que vous connaissez ?, l’interrompit Vince. Avez-vous remarqué au contraire des visages inconnus récemment ?
    
    Il nota les réponses de Mr Chaklis encore un moment, mais le bonhomme était bavard. Au bout d’un certain temps, il ne résista plus à repasser ce témoin volubile à l’un des flics en uniforme présents. Il interpella ensuite Berroyer.
    
    -Oui lieutenant ?
    
    -Bonne initiative de m’avoir amené ce Monsieur Chaklis. Notez bien l’identité de toute personne qui approche de l’endroit, et faites passer le mot aux autres.
    
    Beroyer se raidit et redressa les épaules, de contentement.
    
    -Merci lieutenant. J’avais bien l’intention d’interroger tous les curieux, lieutenant. On sait que les assassins reviennent presque toujours sur les lieux du crime, ajouta-t-il dans un souffle.
    
    -Absolument. Autre chose encore, j’ai remarqué des voitures garées sur le bas-côté à quelques centaines de mètres. Explorez la route qui mène ici et relevez les plaques. On ne sait jamais.
    
    Pendant ce temps, Cécile avait fait son analyse préliminaire du corps et celui-ci venait d’être placé dans une housse pour être emporté, Lawson et Eloïse avaient fini de gigoter en tous sens à la recherche d’empreintes. La jeune femme avait maintenant son appareil photo à la main et posait des petits marques autour des divers éléments qu’elle immortalisait sur pellicule. Vince s’approcha de son équipier. Il était accroupi, un peu à l’écart de la clairière. Devant lui, il y avait un tas de branchage, des brindilles, sur un lit de feuilles mortes rouge et or, fraichement arrachées à leur arbre d’origine par la pluie et le vent des derniers jours. Ce n’était probablement pas cela qu’il regardait pourtant. A dire vrai, il ne regardait sans doute rien du tout. Il avait l’air complètement perdu dans ses pensées, parti tellement loin d’ici qu’il n’entendit même pas Vince arriver derrière lui.
    
    -Hé !, finit par dire celui-ci après avoir observé l’autre quelques instants.
    
    Lawson remua un peu, mais ne tourna pas la tête, comme s’il émergeait d’un rêve. Il se redressa lentement.
    
    -Qu’est-ce que tu vois ici ? , demanda-t-il.
    
    Pas bien certain de comprendre cette question énigmatique, Vince porta le regard vers ce qui se trouvait devant son équipier. Rien d’extraordinaire, excepté ces branches qui avaient dû être mises là par quelqu’un, certaines à plat, d’autres entassées.
    
    -Peut-être que quelqu’un avait en tête de faire un feu ?, tenta-t-il avec circonspection, puis il se dit que Lawson parlait sans doute de la scène de crime en général et il ajouta : il y a des ressemblances avec Alexandra Lemaire, mais pas tant que ça, pas vrai ?
    
    L’autre agita doucement la tête.
    
    -Cécile dit que le type de lame n’est pas le même. Il n’y a rien de bizarre avec le sang non plus, contrairement à l'autre fois.
    
    Vince mit les mains sur les hanches et soupira.
    
    -Et avec Eloïse, vous avez trouvé quelque chose niveau empreintes de pas ?
    
    -Difficile à dire. Mais en tous cas on n’a rien qui corresponde à la pointure de la victime.
    
    -L’assassin l’a transportée jusqu’ici ?
    
    -On dirait bien, oui. Si elle était encore vivante ou pas quand il l'a fait, ça reste à déterminer.
    
    Vince se frotta l’arrière de la tête, puis regarda autour de lui. Il voulait parler à Berroyer à nouveau mais il n’était plus dans le coin.
    
    -J’ai dit à notre ami « oui lieutenant » de voir les voitures garées le long de la route, je crois que je ferais mieux de demander aussi qu’on vérifie s’il y en a qui sont dissimulées à la vue.
    
    -Oui, acquiesça Lawson. A supposer qu’il ait emmené la jeune femme ici avec sa voiture à elle, il l’aurait garée à l’abri des regards pour pouvoir la porter jusqu’ici discrètement.
    
    -A supposer qu’il l’ait emmené jusqu’ici avec sa voiture à elle, répéta pensivement Vince. Tu crois que ça s’est passé comme ça ?
    
    -On avait à peu près conclu que ça s’était passé ainsi pour Alexandra, non ? Pas d’empreintes sur le volant, même pas celle de la victime…Elles ont été effacées.
    
    - On part du principe que c’est bien le même type, malgré les différences flagrantes?
    
    Lawson laissa passer un long moment, le regard à nouveau perdu dans le vague, avant de répondre.
    
    -On part du principe que si ce n’est pas le même, c’est en tout cas quelqu’un qui aimerait qu’on le pense.
    
    Son besoin de bouger sembla s’emparer à nouveau de lui brusquement, et sous le regard pensif de Vince, il partit arpenter nerveusement le pourtour de la clairière, semblant décrire des cercles concentriques dont le centre aurait été les feuilles souillées de sang qui marquaient encore l’endroit où le corps se trouvait un peu plus tôt.
    

Texte publié par Spacym, 10 août 2015 à 10h53
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