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Tome 2, Chapitre 3 Tome 2, Chapitre 3
-Ne dit-on pas qu'après la pluie vient le beau temps ?, rappelait joyeusement la voix de l'incurable optimiste qui présentait le bulletin météo .
    
     - S'il pouvait se magner un peu, ce beau temps, ça m'arrangerait , répondit machinalement Sarah au poste radio dont le son inondait l'habitacle de sa voiture.
    
     Elle ne savait même pas pourquoi elle la laissait allumée en permanence, cette radio, en fait. Sans doute juste pour avoir l'impression d'une présence, et en tous cas certainement pas pour la qualité des émissions. Le bonhomme à la voix enjouée annonça ensuite, avec philosophie et un enthousiasme inexpliqué, que le dicton ne se vérifierait pas tout de suite, vu l'arrivée imminente d'une nouvelle zone de pluie . Autant dire qu'on n'aurait même pas le temps de voir la différence entre cette nouvelle arrivante et la précédente , qui trainait encore paresseusement ses averses résiduelles sur la région actuellement. Le soleil n'avait tout simplement plus pointé le bout d'un rayon par ici depuis trois jours. Bon, on était mi-octobre, c'est vrai. Admettons que ce n'était pas à crier au scandale non plus qu'il fasse un temps pourri. Surtout si on ne tenait pas spécialement à voir un bataillon de météorologues invité dans tous les journaux télévisés pour radoter en choeur sur le prétendu réchauffement climatique .
    
    Mais la pluie est fichtrement emmerdante pour quelqu'un qui se lance dans une filature et qui n'est pas spécialiste de cet exercice. Sarah n'en était certes techniquement pas à son coup d'essai dans le domaine. Ceci dit, la dernière fois qu'elle s'y était risquée, c'était en plein été. Le principal désagrément d'ordre climatique qu'elle avait connu alors , c'était qu'elle avait failli finir déshydratée, à force de rester assise obstinément dans la vieille boîte de conserve qui lui servait de véhicule, en plein soleil, à guetter les faits et gestes du salopard qu'elle s'était à l'époque jurée de faire tomber.
    
    A cette pensée, elle ricana toute seule, tout en ouvrant légèrement la vitre latérale pour dissiper la buée qui s'installait insidieusement. Il y a quelques jours encore, repenser à ce sale type aurait déclenché dans sa tête une intervention de cette fichue petite voix qui lui aurait méchamment rappelé à quel point cette filature-là n'avait pas été des plus avisées.
    
    Mais pas aujourd'hui. Non. Parce qu'aujourd'hui, comme chaque jour depuis le lendemain du décès de Stan, elle ne se laissait distraire par rien ni personne du but qu'elle s'était fixée. Aujourd'hui, elle avait l'esprit clair, la maitrise de son raisonnement et de ses émotions. Aujourd'hui, la montagne russe bien trop agitée sur laquelle son moral circulait si souvent était dans une longue, très longue phase ascendante . Pour continuer dans la métaphore, autant ajouter que Sarah ne voulait pas se demander quelle distance il lui restait jusqu'au sommet de cette ascension, et encore moins penser à la chute vertigineuse qu'il y avait certainement derrière.
    
    La météo faisait pourtant de son mieux pour mettre sa détermination à l'épreuve. Les essuie-glaces forcés de frotter à pleine vitesse sur le pare-brise, les feuilles mortes se scotchant aux vitres , l'eau ruisselant en sillons complexes, rendant la vision extérieure à peu près aussi claire que pour un myope profond qui aurait paumé ses lunettes ... Pour arriver à suivre un véhicule de loin dans ces conditions, il fallait être doué (et d'ailleurs, hier, elle avait perdu Elodie Rimbert en cours de route et avait dû se résoudre à reprendre son petit manège ce matin). Ne mentionnons même pas les moments où on devait se garer à distance et faire le guet dehors sous la pluie battante. Et ne parlons pas non plus du résultat sur pellicule quand on essayait de photographier les suspects potentiels.
    
    Suspects potentiels. Oui. Elle n'hésitait pas à utiliser ce genre de vocabulaire. Si elle ne s'était jamais sentie flic même quand elle travaillait à la scientifique, si elle avait nié farouchement s'être un jour « prise pour une flic » malgré tout ce qu'elle avait fait, la vérité brute était que cette fois, elle franchissait allègrement la barrière. Mais de façon organisée et réfléchie, au moins. Rien à voir avec la Sarah qui avait pété un câble autrefois. Cette Sarah-ci gardait le contrôle et surtout, elle n'avait plus ni sa propre carrière ni celle de quelqu'un d'autre à mettre en danger. Tout ce qu'elle avait, c'était sa certitude de l'innocence de son ami, et sa froide détermination à comprendre ce qui lui était arrivé.
    
    Elle avait préparé soigneusement la façon de s'y prendre pendant plusieurs jours, soupesant longuement ce qu'elle pouvait faire concrètement pour démêler cette affaire. Le constat était clair : elle n'avait guère plus d'informations que la police, on pouvait même dire qu'elle disposait de beaucoup moins. Tous ces indices qu'elle était chargée à une époque de collecter elle-même sur les scènes de crime,… Hé bien, dans le cas qui l'occupait, elle n'avait évidemment pas la moindre idée de ce que ses anciens collègues avaient à se mettre sous la dent de ce côté .
    
    Tout ce qu'elle savait, c'était ce qu'on avait bien voulu dévoiler à Stan lors de ses interrogatoires, et ce que la presse avait réussi à relayer. En plus, à ce sujet, elle devinait que dans les hautes sphères de la police , on avait dû précisément demander à la presse de se tenir discrète sur l'affaire, histoire de ne pas entraver l'enquête. Mais à en juger par le peu de résultats , les éléments matériels devaient être bien maigres.
    
    Par contre, Sarah avait le petit avantage de connaitre personnellement quelques amis que fréquentait Stan. Moyennant un petit mensonge ou l'autre, elle pourrait approcher et interroger discrètement ces gens en cas de besoin. Ce qu'elle n'avais pas hésité à faire un peu plus tard, afin de trouver le fameux Driss dont Vince lui avait touché mot, d'ailleurs.
    
    Mais avant de se lancer dans l'action proprement dite, il lui avait fallu essayer d'établir des hypothèses de travail. Elle avait réalisé que si on partait du principe que Stan ait été tué par la même personne qui avait assassiné Alexandra, celle-ci pouvait très bien n'avoir été qu'une victime collatérale. L'idée folle qu'on ait en fait cherché à atteindre Stan en s'en prenant à son ex pour le faire accuser lui avait traversé l'esprit. C'était complètement dingue, mais il fallait tout envisager.
    
    Alors elle avait pris un bloc note et inscrit, après avoir longuement hésité :
    
     Cible principale
    
     Alexandra ?
    
     Stan ?
    
     Les deux ?
    
     Consciencieuse, elle avait tracé derrière les différentes propositions des colonnes pour y mettre les arguments pour et contre. Puis, parce que la liste de victimes pouvait toujours s'allonger, elle avait encore ajouté une possibilité:
    
     Quelqu'un d'autre ?
    
     Et enfin, il restait un cas de figure peu engageant car s'il s'avérait exact , il rendrait les choses encore plus compliquées à démêler :
    
     Victime choisie au hasard. Aucune cible particulière.
    
    Immédiatement elle avait complété la colonne « contre » de ce dernier point, en écrivant en grand : Dans ce cas-là, pourquoi « suicider » Stan ? Mouais. Lentement, pensivement, elle avait repassé le feutre sur ces lettres puis souligné la phrase. Il fallait voir les choses en face : tout ça ne valait que si Stan avait vraiment été assassiné. La mort dans l'âme,elle s'était donc décidée à rajouter à sa liste l'hypothèse qu'il se soit malheureusement bel et bien tiré une balle dans la tête lui-même.
    
     Après avoir méticuleusement rempli pour chaque point tous les arguments pour ou contre qu'elle avait pu recenser, elle avait décidé que l'option la plus probable restait qu'Alexandra ait été tuée par quelqu'un qu'elle connaissait. Quelqu'un qui avait dû craindre d'être découvert, sans doute parce que la police était passée tout près sans en avoir conscience. Quelqu'un qui avait alors pensé que si Stan en finissait avec la vie, il serait coupable aux yeux de la justice. Et qui avait donc décidé de "suicider" Stan.... Ca paraissait un enchainement plausible. Conclusion : si les flics étaient passés tout près, le mieux à faire pour elle était de suivre les mêmes pistes qu'eux, de regarder les choses avec son point de vue extérieur, d'utiliser des méthodes que la police ne pouvait pas se permettre s'il le fallait...
    
     Par ailleurs, Stan lui avait dit que Lawson avait posé des questions bizarres à propos de médicaments, d'anticoagulants plus précisément. Genre: quelqu'un de leur entourage en prenait-il? Avait-il été en possession de tels traitements? Sarah était hautement intriguée et avait déduit de ces étranges interrogations que les meilleures pistes se trouveraient dans la vie professionnelle de la défunte, puisqu’elle travaillait dans le domaine médical. C'est ainsi qu'elle avait porté son attention sur les collègues d’Alexandra ; puis plus particulièrement sur sa remplaçante au SSIAD. Non que celle-ci soit suspecte, de toute évidence, mais Sarah avait décidé de la suivre afin de répertorier un maximum des patients avec qui Alexandra avait été en relation peu avant sa mort. C'était une méthode laborieuse et bien sûr, la tournée de la jeune femme devait avoir déjà bien évolué en plus de trois semaines. Sarah était fatalement consciente des limites de sa tentative mais elle s’efforçait de ne pas avoir de pensées négatives sur ses maigres chances de réussite, alors qu'elle patientait dans sa voiture, relisant ses notes tout en mastiquant assez bruyamment une sucrerie.
    
     Elle commençait pourtant à se laisser piéger par des idées défaitistes quand la portière passager s'ouvrit brusquement, la faisant sursauter si fort qu'elle en laissa tomber son bloc-note et avala un bout de cacahuète caramélisée de travers. Elle n'eut même pas l'occasion de se maudire intérieurement d'avoir oublié de verrouiller les portes, car la colère l'envahit prestement lorsqu'elle s'aperçut que son invité surprise n'était autre que... cet emmerdeur de Lawson ! Il était trempé des pieds à la tête, naturellement , par ce temps. Et ce n'était pas la chaleur de l'accueil de Sarah qui l'aiderait à sécher…
    
    -Qu'est-ce que tu fiches là ?
    
    - Sérieusement ?, attaqua-t-il d’un ton sarcastique tout en s'ébouriffant les cheveux pour en chasser les gouttelettes. Relis ton script, je crois que c'est plutôt ma réplique, ça. Qu'est ce que, toi, tu fiches là?
    
     Sarah eut un instant d'hésitation, prise au dépourvu, mais son sale caractère vint à son secours rapidement.
    
    -On est encore dans un pays libre. Je vais où je veux.
    
     Il la fusilla du regard.
    
    - Vraiment, je te jure... Tu ne réalises pas la chance que tu as.
    
     -Quelle chance ? De t'avoir dans ma bagnole en train de ruiner le siège passager ? Et arrête de te secouer ainsi, tu mets de l'eau sur mon tableau de bord.
    
     Lawson ignora complètement la dernière phrase et continua à s'ébrouer.
    
     -La chance que ce soit moi, et pas Vince, qui t'ait aperçue en train de filer Elodie Rimbert hier! A quoi est-ce que tu joues ?
    
    Sarah resta muette de stupeur, cette fois. Elle avait bien remarqué les deux hommes sortant du SSIAD derrière Mlle Rimbert hier, mais elle n'avait pas conscience d'avoir été repérée. Est-ce que ça voulait dire que Lawson la surveillait depuis lors ? Le temps qu'elle reprenne contenance, le regard du lieutenant s'était posé sur l'appareil photo qui se trouvait calé entre les deux sièges .
    
    Et naturellement, avant qu'elle ait pu esquisser un geste pour le prendre, il l'avait saisi et le retournait dans tous les sens, toujours aussi peu enclin à demander l'aval de quelqu'un avant de satisfaire sa curiosité. Ce ne fut que le souvenir du prix qu'elle avait payé ce modèle haut de gamme et sa réticence à risquer de l'abîmer qui la firent résister à l'envie de le lui arracher violemment des mains.
    
    -Tu as vraiment un culot pas possible, finit elle par dire. Me suivre, débarquer dans ma bagnole sans prévenir, et tu sais quoi ? Je réalise seulement que depuis la mort de Stan, tu me tutoies, comme ça, sans jamais avoir reçu ma permission, comme si on était de vieux copains.
    
     -C'est toi qui a commencé, dit-il distraitement , tout en essayant manifestement de trouver si on pouvait visionner les photos déjà enregistrées sur l'appareil.
    
     -Ha oui ?
    
    -Oui. Je m'en souviens distinctement. Un truc du style « c'est ta faute ! Tu es fier de toi ?»… Juste avant de me coller une gifle. Tu te rappelles?
    
    -J'étais furax, se défendit - elle. C'est sorti comme ça et… et ... et ça ne sous - entendait aucunement la permission pour toi de faire pareil.
    
     Il se tourna vers elle, le regard presque amusé.
    
    - Bien sûr que tu étais sous le coup du choc et de l’énervement. Mais moi quand on m'insulte et qu'on me frappe, ça devient personnel à mes yeux. Et si c'est personnel, je me permets de tutoyer. Je te ferai aussi remarquer que tu t'es alignée là-dessus sans y faire attention. Ca avait l’air de te convenir.
    
    Sarah afficha un air des plus incrédules.
    
     -Ca me convenait parce que quelque chose me disait que j'aurais encore des occasions de te gueuler dessus, et que ça ne sonne mieux d'nsulter quelqu'un en le tutoyant, crétin.
    
     Elle sentait le contrôle de ses nerfs lui échapper quelque peu . Si une simple gifle suffisait à créer un lien personnel aux yeux de Lawson, elle se demandait bien à quel niveau d'intimité on montait si on lui filait un coup de poing dans le nez , par exemple? Qu'il continue à la chercher comme ça, et on résoudrait bientôt la question par une mise en pratique bien sentie. Entre temps, il avait fini par trouver sur quel bouton de l'appareil appuyer et commençait à regarder les clichés pris par Sarah.
    
     - Rends moi ça, fit elle sans vraiment entretenir d'illusions sur le résultat.
    
     -Pourquoi tu t'intéresses tellement à Monsieur Gillard? , demanda-t-il en tournant l'appareil vers elle.
    
     Elle croisa les bras et se cala un peu plus dans son siège, la mine boudeuse.
    
     - J'ai mes raisons.
    
     Elle n'allait certainement pas lui donner le plaisir de lui répondre, encore moins pour lui avouer qu'elle avait tout simplement paumé Elodie Rimbert juste après la visite de celle-ci chez ce Monsieur Gillard,et décidé de se concentrer temporairement sur lui. Parce qu'elle croyait que le hasard fait parfois bien les choses, parce que la tête de ce type ne lui revenait pas ; et enfin, parce qu'un gars qui faisait appel à une aide soignante et galope hors de chez lui cinq minutes après le départ de celle-ci était au minimum bizarre. Mais hors de question qu’elle raconte ça à Lawson.
    
     Evidemment, il attendit un certain temps qu'elle daigne ajouter quelque chose. Ses yeux ,dont le bleu pâle rappelait la couleur de certains glaciers, cherchaient à se planter dans ceux de Sarah, sans doute pour l'intimider . Elle avait déjà remarqué comment il usait de ce regard froid, tête légèrement baissée et sourcils relevés. Il semblait tout à la fois vous défier de lui résister et vous faire comprendre qu'il n'était pas disposé à vous laisser lui échapper. Elle soutint pourtant ce regard de longues secondes et, à sa grande surprise, il abdiqua , soupirant puis montrant du doigt le cliché du patient d'Alexandra.
    
     -Il a un casier, déclara -t - il simplement.
    
    Le coeur de Sarah accéléra imperceptiblement, jusqu'à ce qu'elle réalise qu'il allait forcément y avoir un "mais".
    
     -Ce n'est pas un saint, reprit Lawson. Mais... Évidemment , moi et mes collègues, nous avons fait notre boulot de flics, vérifié son alibi et pu prouver qu'il était innocent du meurtre d'Alexandra.
    
     Il avait tellement mis l'accent sur « moi et mes collègues » , que pour traduire ça en langage écrit il aurait fallu passer ces mots au stylo fluorescent et les souligner trois fois au moins . A lire entre les lignes: « vous n'êtes plus de la maison, Mademoiselle Cassel, vous vous rappelez ? ». Missile bien reçu, lieutenant, pensa Sarah. Mais elle s'en foutait.
    
    Il continuait à jouer avec l'appareil photo, puis jeta un regard au bloc note qui était allé se loger près du changement de vitesse, après avoir échappé à la jeune femme tout à l'heure lorsqu'elle avait sursauté. Il esquissa un geste de la main en direction de l’objet et Sarah se raidit sur son siège. Il interrompit son mouvement, tourna les yeux vers elle et sourit, pointa l’objet du doigt sans s’en approcher plus.
    
    -Je peux voir ça aussi, s’il te plait ?
    
    Un peu sidérée qu’il ait été capable de demander la permission et de sortir une formule de politesse en prime, elle se la joua maitresse d’école qui donne une récompense à un élève qui a fait de gros efforts.
    
    -Oh. Au point où on en est, … ok, vas-y.
    
     Le ton était détaché mais sa désinvolture n’était que feinte. Quand il saisit le carnet, une espèce de boule se forma au creux de l’estomac de Sarah, presque comme le jour où elle avait présenté son projet de fin d’études au jury. C’était une réaction stupide et elle se gourmanda intérieurement, ordonna aux muscles de ses bras qui se tétanisaient de se détendre. Après tout, qu’est-ce que ça pouvait lui faire, ce que cet arrogant bonhomme allait penser de sa petite enquête ? Si lui, il faisait son job comme il faut, elle ne serait pas obligée d’en arriver là, d’ailleurs. L’assassin d’Alexandra serait déjà derrière les barreaux, Stan serait peut être encore en vie et… et… et ce n’était pas le moment de se perdre dans ses pensées alors que l’autre décortiquait ses écrits, elle risquait d’avoir besoin de toute sa concentration et de son calme dans les minutes à suivre.
    
    -Tu penses vraiment possible qu’on ait visé Stan depuis le début ?, fit Lawson, tapotant du doigt les premières phrases du carnet.
    
     -J’ai mis toutes les possibilités que je voyais, répondit-elle sans trop se mouiller.
    
    Pour toute réaction, il fit « hmm hmm » et continua sa lecture, passant à ce qu’elle avait relevé suite à ses rencontres avec diverses personnes de l’entourage de Stan. Il sembla tellement se plonger là-dedans qu’il sortit machinalement son stylo de sa poche et l’inévitable clic-clic commença à résonner dans l’habitacle. Sarah se mit de son côté à tapoter le volant s'en même s'en apercevoir, quasiment au même rythme.
    
    - Bien sûr, il a fallu que tu t’intéresses à Driss ! fit-il soudain. Vince aurait mieux fait de ne pas le mentionner devant toi, l’autre jour, pas vrai ? Tu ne crois pas qu’on a enquêté sur lui depuis lors de notre côté, non ?
    
    Il enleva le capuchon de son stylo, et barra d’un grand trait le paragraphe qu’il venait de lire.
    
     -Hé ! , protesta-telle, je te laisse regarder, mais ça ne te donne pas le droit de…
    
     -Ce n’est pas lui. Ca ne me fait pas plaisir, mais on a dû le rayer de notre liste de suspects. Alors je l’enlève de la tienne aussi.
    
    Elle ne trouva rien à répliquer à cela et se contenta de froncer les sourcils. Il continua à parcourir ses notes, marmonnant de temps à autres des réflexions à voix basse, un air tantôt satisfait, tantôt étonné sur le visage. Plus d’une fois, il raya encore d’un coup sec quelques lignes du carnet, comme un prof qui corrige consciencieusement la copie d’un élève, et c’était vraiment de cette façon que Sarah ressentait la situation. Au bout de plusieurs minutes de ce petit jeu, il remit son stylo en poche.
    
     -Comment tu as fait ?, demanda-t-il en tendant le bloc-note à Sarah.
    
     -Pardon ? Comment j’ai fait quoi ?, fit-elle en plissant suspicieusement les yeux.
    
     -Tout ça… identifier la remplaçante d’Alexandra, pour commencer. Avoir ces renseignements que tu as noté sur ces gens.
    
     Elle haussa les épaules.
    
     -Ca n’a rien de sorcier.
    
     -Mais je ne suis qu’un crétin, il parait. Alors explique.
    
     Sarah repoussa nerveusement une mèche derrière son oreille.
    
     -Je ne m’y suis pas prise de façon illégale, si c’est ce que tu penses.
    
     Il croisa les bras tout en soupirant profondément.
    
     -Pourquoi je penserais ça ?
    
     -J’en sais rien, fit-elle avec un nouveau haussement d'épaules. Tu es flic, tu vois sûrement le mal partout. ( Il roula des yeux et attendit qu’elle enchaine. ) Bon, ben, voilà, j’ai appelé le boulot d'Alexandra, j’ai prétendu être la fille d’une personne qui l'avait eue comme aide-soignante dans le passé. J’ai inventé une histoire : ma mère allait bientôt être opérée et on voulait planifier sa convalescence, alors je voulais savoir s’il y avait moyen d’avoir à nouveau Alexandra, que ma mère aimait beaucoup. Puis j’ai pris le ton catastrophé approprié quand on m’a dit qu’elle était morte, j’ai posé quelques questions d’usage et on a fini par me conseiller la remplaçante d’Alexandra, une certaine Elodie Rimbert, très gentille, que ma mère apprécierait certainement aussi.
    
    -Simple et astucieux, dit Lawson. Mais ça ne te disait pas à quoi elle rassemblait pour pouvoir la filer par la suite ?
    
     - Tu sais bien...Google, facebook, et autres réseaux sociaux. J’ai eu de la chance, cette fille est du genre extravertie et une fois qu’on a vu sa chevelure flamboyante en photo, on la repère de loin.
    
    -Et les autres personnes sur qui tu t’es renseignée…heu.. google , facebook et réseaux sociaux aussi ?
    
     Malgré qu'il avait prononcé google et facebook quasiment comme un anglophone, son ton était aussi hésitant que s'il répétait phonétiquement des mots qu'il ne comprenait pas.
    
    -Principalement, oui. – Elle le regarda d’un air amusé- Je me trompe, ou le web n’est pas ton truc ? On dirait presque que tu ne sais pas de quoi je parle. Vous cherchez des infos aussi comme ça, non ?
    
    Il prit l’air vexé.
    
    -Bien sûr que je sais de quoi tu parles. Je ne m’en sers pas couramment, c’est tout. Il y a des gens bien plus doués que moi au commissariat pour ce genre de recherches.
    
    -Comme ce vieux de la vieille de Vince, par exemple, railla-t-elle ouvertement.
    
    Le visage de Lawson s'éclaira.
    
     -Oui, exactement, comme Vince, par exemple. C’est bien que tu ramènes la conversation sur lui. Tu imagines la tête qu’il ferait en sachant ce que tu fabriques ?
    
    -Ca ne le regarde pas.
    
     Lawson agita un index désapprobateur.
    
    -Ca le regardera le jour où ton petit manège interfèrera avec notre enquête ou bien quand tu te mettras en danger. Je peux comprendre que tu ressentes le besoin de faire quelque chose, mais tu vas stopper ça tout de suite.
    
     -C’est ça que tu veux ?, explosa Sarah. Qu’est-ce que c’était que ce cinéma de m’aider à limiter ma liste de suspect tout à l’heure, espèce d'hypocrite ? Tu voulais juste voir si j’avais récolté des indices qui t’avaient échappé , ou quoi ?
    
     -J’essayais de te montrer à quel point tu cherches une aiguille dans une botte de foin. Tu as vu quelle part de ton travail de fourmi j’ai pu rayer en cinq minutes ? Déjà, nous, qui avons accès à bien plus que toi, on n’a pas encore réussi à tirer ça au clair. Alors qu’est-ce que tu crois faire mieux que nous ?
    
     Les doigts de Sarah se crispèrent sur le volant.
    
     -Vous êtes flics, moi pas, c’est un avantage. Les gens ne vous disent pas tout.
    
    - Ce n’est pas faux. Mais je suis réputé pour arriver généralement à les faire parler, c’est une question de patience et de trouver le bon moyen de pression.
    
    Il avait sorti ces mots trop vite, pour une fois sans réfléchir à leur portée. Sarah tourna vers lui un regard noir.
    
     -Sauf quand ils meurent avant que tu aies obtenu ce que tu voulais, lança-t-elle froidement. Quand tu les pousses à bout. Quand tu les détruis. Comme Stan.
    
    Durant une fraction de seconde, la mâchoire du lieutenant se crispa, ses yeux se détournèrent comme si un sentiment de culpabilité tentait de l’envahir. Ce fut bref mais Sarah capta ce moment et le ressentit comme une espèce de victoire. Amère. Stupide. Vaine. Ridicule. Mais une victoire quand même. Lawson se reprit et mit la main sur la poignée de la portière, sembla hésiter puis se tourna à nouveau vers elle.
    
    - C’est un avertissement que je te donne, et il n’y en aura pas de deuxième, la prochaine fois que je te croise sur mon chemin dans cette enquête, j’en parle à Vince. Et il veut tellement te protéger de toi-même que je ne sais pas jusqu’où il pourrait aller pour t’obliger à te tenir tranquille. – Il se tut un instant - Tu vas te calmer, réfléchir et te rendre compte que même si je suis un crétin à tes yeux, j’ai raison sur ce coup là. De toutes façons, ta filature est terminée pour aujourd’hui, Elodie vient de repartir pendant qu’on parlait.
    
     Machinalement, Sarah tourna le regard vers l’endroit où la voiture de l’aide soignante se trouvait tout à l’heure et réalisa qu’il disait vrai. Le temps qu’elle reporte son attention sur Lawson, il était sorti du véhicule et à travers la vision brouillée de son pare-brise, elle le vit s’en aller d’un bon pas, sous la pluie toujours battante, rentrant au maximum la tête entre ses épaules asymétriques , dans sa veste bien trop légère pour la saison. Elle resta quelques instants sans bouger, puis asséna furieusement plusieurs coups sur son volant, actionnant dans le même temps le klaxon. Quelques parapluies qui passaient plus loin se tournèrent et quelques visages flous cherchèrent du regard l’origine du vacarme.
    
    Malgré elle, une larme roula sur le cuir noir élimé qui protégeait le volant. Elle se força à contrôler sa respiration et faire le vide dans sa tête. Il était hors de question qu’elle craque. Hors de question qu’elle renonce. Elle finirait par trouver quelque chose. Il y avait forcément un détail qui avait échappé aux flics. Forcément. Si seulement le temps ne jouait pas contre elle. Si seulement elle avait commencé à mener sa propre enquête plus tôt. Les pistes étaient froides, elle piétinait sur les traces de la police, perdant son temps, comme Lawson l’avait si clairement marqué par ces grands traits impitoyables dans son carnet, à refaire un travail déjà fait par eux. Si seulement il se produisait quelque chose. N’importe quoi. Un truc qui lui permette de rattraper son retard, d’être vraiment sur le coup.
    
    Quatre jours plus tard, le matin du dix-neuf octobre, comme le disait le gars de la météo, le beau temps vint enfin après la pluie. Et le vœu particulier de Sarah fut exaucé : dans une forêt toute proche, au travers des rares feuillages encore présents, ce soleil retrouvé dardait ses pâles rayons automnaux sur un élément neuf qui allait sans le moindre doute relancer l'enquête. Un autre cadavre.
    

Texte publié par Spacym, 31 juillet 2015 à 10h08
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