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Tome 2, Chapitre 2 Tome 2, Chapitre 2
Julius Drissima, surnommé Driss, avait le même type de carrure que Stan Hillberg, (en format encore plus grand , cependant) ; et à part ça, il n'avaient pas un trait ni physique ni moral en commun , se disait Lawson. Là où on devinait chez Hillberg qu'il était entré dans le monde de la boxe simplement parce que quelqu'un avait repéré qu'il avait un don pour cela, Driss, lui, manifestait une fierté de sa musculature et une attitude dominatrice des plus déplaisantes. Pas étonnant que selon leur entraineur commun, les deux hommes ne se soient pas spécialement bien entendu.
    
    - Voyez, disait Driss à Vince et Lawson tout en faisant craquer ses doigts, c'est ce que je vous disais l'autre jour. Ma chérie et moi on a l'esprit très ouvert. La nuit où votre Alexandra, là, a été tuée, j'étais avec une autre, mais Lili le sait très bien, je ne lui cache pas. Et je suis rentré au bercail juste après.
    
    Ladite Lili faisait de son mieux pour avoir un air détaché. Elle contemplait pensivement ses ongles vernis de mauve comme si elle se demandait quelle couleur elle allait choisir la prochaine fois, et que ce débat intérieur était plus vital que les suspicions qui pesaient sur son petit ami.
    
    -Vous confirmez, Mademoiselle ? , demanda Lawson .
    
     Elle le regarda en face l'espace de quelques secondes.
    
    -Absolument. Je crois bien qu'il est revenu vers quatre heures du matin.
    
    Qu'elle s'en rappelle aussi précisément plus de trois semaines après les faits paraissait en réalité plutot étrange aux deux flics.
    
    -Nous avons contacté la jeune femme avec qui vous dites avoir passé la nuit, Monsieur Drissima. Elle n'est plus très sûre de l'heure de votre départ, précisa Vince.
    
    Driss émit un grognement salace.
    
    -Ouais, parfois les nanas ne savent plus où elles en sont après être passées entre mes mains.
    
    Il partit d'un rire gras pour ponctuer ses propos. Vince ne put s'empêcher de lâcher un « mouais » dégoûté. Lawson, lui, tentait de capter le regard de Lili, histoire de lire dans ses yeux ce qu'elle pensait réellement de la façon « libre » de vivre ensemble que Driss décrivait. Il y avait fort à parier que l'ouverture d'esprit dont il parlait était essentiellement à sens unique. Ce qui se confirma quand Driss réalisa que Lawson fixait sa petite copine et qu'il fusilla celui-ci du regard.
    
    -Bien, maintenant que vous avez parlé à Lili, vous allez enfin me foutre la paix ?, dit-il en se levant lentement de son fauteuil.
    
    -Hé bien, si votre autre maîtresse ne peut pas confirmer l'heure de votre départ, nous devrons peut-être encore vous poser des questions, répondit posément Lawson.
    
     -Lâchez-moi la grappe avec cette histoire. J'ai rien fait, vous perdez votre temps. Ca vaut pas la peine que vous me suiviez comme vous le faites.
    
     -Vous suivre ? , interrogea Vince , les sourcils froncés. Nous vous avons juste interrogé trois fois, rien de plus.
    
    -Vous croyez que j'ai pas remarqué que vous aviez collé quelqu'un à mes basques l'autre jour ?, répliqua Driss. Foutez-moi la paix je vous dis. Je ne me suis jamais sérieusement intéressé à cette Alexandra, de toutes façons. Elle était pas moche, mais pas fantastique non plus.
    
    Vince et Lawson se regardèrent. Voilà que ce type donnait dans la paranoïa en plus de toutes ses autres « qualités » évidentes. Ils finirent par prendre congé et retournèrent silencieusement à leur véhicule, qui était garé assez loin. Du moins, cela fût silencieux jusqu'au moment où Vince ouvrit la portière et émit un juron sonore.
    
     -Qu'est-ce qui ne va pas ? , demanda Lawson.
    
     -Cette fichue béquille. Je l'ai laissée là-bas.
    
    Lawson roula des yeux et soupira.
    
     -Bouge pas, je vais te la rechercher.
    
     Il repartit au petit trot vers l'appartement de Drissima. Mais il ralentit et se fit discret quand il vit celui-ci qui s'en allait de chez lui. Quelques instants plus tard, il sonna à la porte et trouva bien sûr Lili seule à la maison. Elle ouvrit de grands yeux un peu inquiets en le voyant.
    
     -Ho, c'est vous à nouveau, fit-elle d'une voix hésitante. Je suis désolée mais Driss vient de partir et...
    
     -Je viens rechercher la béquille de mon distrait de collègue, dit Lawson en souriant.
    
     Elle lui rendit son sourire d'un air soulagé.
    
     -Je ne l'ai pas vue pourtant. Attendez, on va vérifier ça.
    
     Elle et Lawson entrèrent dans le salon et mirent assez vite la main sur la fuyarde. Vince avait dû appuyer la béquille contre le canapé, et elle avait probablement glissé pendant la conversation, se retrouvant dissimulée entre le bras du fauteuil et le mur, sur le tapis turquoise rapé qui avait étouffé le bruit de sa chute.
    
    -La voilà, fit triomphalement Lili. Comment il a pu l'oublier ? Il arrive à bien se déplacer sans ?
    
     -Ho, il a été blessé il y a quelques semaines, mais il déteste avoir besoin d'aide et devoir se servir de ça. Je crois qu'il est tellement dans le déni que son subconscient lui joue des tours.
    
    -Les hommes, soupira Lili. Toujours en train de faire les machos.
    
     -Ce n'est pas grave, ce n'est qu'une manière de ne pas vouloir avoir l'air faible. Bien sûr, il y en a chez qui c'est plus que cela...
    
     Lili eut soudain l'air un peu triste. Lawson n'avait pas forcément voulu faire référence à son petit ami, mais elle l'avait pris comme tel.
    
    -Je crois que vous jugez mal Driss. Ca peut vous paraître bizarre, la façon dont on fonctionne, mais il a certains besoins, comme beaucoup de mecs. Au moins il ne me trompe pas à mon insu. Et il ne ferait pas de mal à une femme.
    
    -Y compris à vous ?, demanda abruptement Lawson. Il ne vous a jamais fait de mal ?
    
    Prise de court, Lili parut très embarrassée. Elle détourna le regard, eut un petit rire nerveux, réarrangea sa coiffure d'une main distraite.
    
     -Ho vous savez, il lui arrive de s'énerver comme tout le monde. Parfois, il ne connait pas sa force mais... Ben, costaud comme il est, je me serais déjà retrouvée à l'hôpital ou même pire s'il était vraiment méchant, pas vrai.
    
     Elle eut un petit rire gêné, tentant désepérément de faire passer pour normal quelque chose qui ne l'était pas.
    
    -Il fait de la boxe, dit Lawson d'un ton cynique. Il connait exactement sa force, Mademoiselle.
    
    
    
    
    
    Quand Vince vit enfin revenir Lawson à la voiture, il s'aperçut tout de suite que son collègue était d'encore moins bonne humeur qu'à leur arrivée. Alors que celui-ci avait proposé lui-même d'aller récupérer la béquille, c'est d'un ton sec qu'il adressa la parole à Vince tout en s'asseyant au volant.
    
    -C’est la dernière fois que je vais la récupérer pour toi, fit-il en effet comme s’il parlait à un enfant de cinq ans qui aurait envoyé sa balle préférée par-dessus la haie du voisin pour la énième fois.
    
    Il jeta son blouson trempé par l’averse abondante qui venait d’éclater quelques secondes auparvant, ainsi que la béquille , à l’arrière du véhicule .Puis il attrapa un mouchoir dans la boite à gants et s’épongea un minimum le front et la nuque. Ses cheveux très courts sècheraient en un rien de temps, l’air chaud qui se déversa de la soufflerie dès qu’il mit le contact ferait l’affaire pour le reste.
    
    -Si je commence à l’oublier partout, c’est un signe évident que je n’en ai plus besoin, fit Vince qui faisait mine de ne pas remarquer l'air énervé de Lawson.
    
    -Qu’en pense ton médecin ?
    
    -Je n’ai pas l’intention de lui demander son avis, c’est tout à fait clair que je peux m’en passer. J’en peux plus d’avoir l’air d’un invalide. Au fait, ajouta-t-il après une hésitation, je remarque que tu as mis pas mal de temps à revenir.
    
    -Driss n'était plus là et Lili a été plus barvarde quand elle s'est retrouvée seule avec moi.
    
    -Tu m'étonnes! , s’exclama Vince en ponctuant sa phrase d’un soupir.
    
     -Qu'est-ce que tu entends par là ?
    
     Vince préféra éluder la question. L'absence du petit ami combinée aux beaux yeux de son collègue ne pouvait qu'avoir délié la langue de la jeune femme, évidemment. Il n’avait rien contre les hommes qui ont un certain succès auprès de la gent féminine, il avait largement passé l’âge d’en être jaloux, et avoir un équipier séduisant s’avérait parfois utile. Cependant, la façon dont Lawson faisait mine de ne pas être conscient de son charme, par moments, ça le dépassait.
    
     -Rien, dit -il donc avec humeur. Disons simplement que j’avais bien eu l’impression qu’elle n’était pas à l’aise et se serait montrée plus bavarde dans un entretien en tête à tête.
    
     -Je vais finir par croire que tu as oublié ta béquille chez elle sciemment, histoire de pouvoir y retourner, ironisa Lawson.
    
     -Je vais finir par croire que si tu as proposé si gentiment d’aller me la rechercher, c’était histoire de me brûler la politesse, répliqua Portillo du tac au tac. Bon, qu’est-ce qu’elle t’a raconté ?
    
     Lawson se renfrogna à nouveau.
    
    -Driss la frappe parfois. Mais il est assez futé pour ne pas y aller trop fort, semble-t-il.
    
    IL y eut un long silence, que Vince finit par rompre, essayant de rester concentré sur leur affaire.
    
    -Donc, le gars est occasionnellement violent mais pas impulsif, capable de se contrôler. Ca pourrait coller avec le côté organisé du meurtre d'Alexandra. Il n’empêche…
    
     -Je sais ce que tu vas dire , l'interompit Lawson. Il n’empêche que s’il s’en était pris à Alexandra parce qu’il était vexé d’avoir été repoussé, il aurait très certainement pris de force ce qu’il voulait d’elle avant de la tuer. Et le cadavre ne présentait pas de traces d’agression sexuelle.
    
    -Exactement. Je ne dis pas qu’on doit laisser tomber cette piste, mais elle ne me semble pas très crédible.
    
    Lawson eut un petit rictus de frustration. Vince voyait bien que son partenaire espérait de tout son cœur pouvoir épingler ce type. Si pas pour meurtre, pour autre chose, n’importe quoi qui tienne la route. La copine ne porterait sans doute pas plainte, inutile de se leurrer... En observant Lawson qui de toute évidence réfléchissait à cela en conduisant, Vince se rappelait de l’époque où lui aussi pensait encore qu’en se consacrant pleinement à son travail, en y croyant à fond, on arrivait toujours à coincer les sales types. Aujourd’hui, il n’était pas à proprement parler désabusé, il croyait toujours en ce qu’il faisait, mais il avait plus de recul, il était plus raisonnable, voire fataliste jusqu’à un certain point.
    
    -On a autre chose sur le feu, finit-il par dire, le boss d’Alexandra a appelé, il pense peut-être avoir une info pour nous et il voudrait qu’on passe le voir.
    
    -On y va maintenant ?
    
     -Oui, pourquoi pas. Tu te rappelles l’adresse, je suppose ?
    
     Alexandra exerçait la profession d’aide soignante depuis pas mal de temps, et depuis trois ans, elle avait quitté le milieu hospitalier. Elle travaillait pour un SSIAD, une petit structure d’aide à domicile locale. Le jour où le cadavre de la jeune femme avait été identifié, c’était Lawson qui avait appris la nouvelle au coordonnateur de cette structure, Mr Tinlot. Et celui-ci avait semblé sur le point de s’évanouir.
    
    C’était un petit homme atteint d’une calvitie précoce, la quarantaine, avec des lunettes rondes et un visage jovial. Mais ce jour-là, toute bonhomie avait disparu en une seconde de ses traits. Il était devenu aussi blanc que sa chemise, s’était laissé aller en arrière sur son siège, avait porté la main à son front, fermé les yeux et murmuré ce qui ressemblait fort à une prière. Lawson avait attendu quelques instants qu’il reprenne ses esprits avant de poursuivre. Mr Tinlot avait fini par rouvrir les yeux, s’était redressé, avait fixé d’un regard décidé le lieutenant, et lui avait demandé ce qu’il pouvait faire pour l’aider à trouver le fils de pute qui avait fait cela. Il ne prononce sans doute jamais un seul gros mot en temps normal, avait pensé Lawson, avant de répondre qu’il avait besoin d’une liste des collègues d’Alexandra et de ses patients habituels sur les six derniers mois.
    
    Avec une efficacité impressionnante, le petit homme avait fourni en à peine quelques heures toutes les informations demandées. Et la liste avait été passée au crible ; collègues, patients suffisamment valides et leurs proches immédiats, tout ce petit monde avait fait l’objet d’une recherche d’antécédents, et pour certains d’une visite personnalisée et d’une vérification d’alibi en fonction des découvertes. Tout ce travail de fourmi pour n’apprendre qu’une seule chose : Alexandra était de l’avis général une fille bien, personne ne savait qui aurait pu lui vouloir du mal. Un peu bavarde, parfois trop gentille, légèrement naïve, souriante et dévouée : c’étaient les qualificatifs les plus répandus à son sujet. On n’avait rien pu tirer d’autre des informations sur la vie professionnelle de la jeune femme. Espérons qu'aujourd'hui, ce que Tinlot avait pour eux allait aider à débloquer l'enquête.
    
    -Merci d’ être venu, dit Mr Tinlot en donnant à Lawson une poignée de main plus énergique que ne le laissait présager sa corpulence.
    
    -Lieutenant Portillo, se présenta Vince en arrivant à leur hauteur. - Il avait pris la décision définitive d’abandonner lâchement sa béquille dans le coffre et avait perdu un peu de terrain en s’appliquant à marcher sans boitiller.
    
    -Enchanté, dit Tinlot. SI vous voulez passer dans mon bureau…
    
     Vince prit place en se faisant la réflexion que l’endroit était décoré d’une façon qui rappelait le commissariat. La peinture bleu clair sur les murs semblait dater un peu moins, mais les affiches écornées reprenant essentiellement des consignes d’hygiène présentées par des infirmiers souriants avaient le même côté désuet que celles qui montraient des policiers à l’allure dynamique rappelant des conseils pratiques de sécurité aux citoyens.
    
     -Je ne sais pas si ce que je vais vous dire servira à grand-chose, reprit Tinlot en s’installant à son tour. Vous m’avez dit d’appeler si quoique ce soit me revenait… Alors voilà. Hier, une de mes infirmières est venue me parler d’un petit souci qu’elle rencontrait avec le fils de l’un de ses patients. Il a une attitude déplacée envers elle. C’est quand elle m’a parlé de cela que je me suis rappelé qu’il y a environ un an et demi, Alexandra avait ce patient dans sa tournée, et m’avait confié le même genre de souci. Le jeune homme de la maison était excessivement empressé auprès d’elle. J’ai réglé le problème en assignant quelqu’un d’autre à cette mission.
    
     -Et rien de fâcheux ne s’était produit depuis ?, interrogea Lawson en levant le nez de son carnet de notes.
    
     Tinlot se racla la gorge bruyamment.
    
     -Non, il faut que je précise que j’avais remplacé Alexandra par l’une de nos aides-soignantes les plus… disons… expérimentées et strictes. Elle a pris sa retraite récemment, ajouta-t-il d’un ton qui laissait à penser qu’il en était soulagé.
    
     Autant dire tout net qu’il avait mis une vieille acariâtre à la place d’une jolie et souriante jeune femme, pas étonnant que ça ait calmé les fantasmes de l’ individu en question. Vince ne put retenir un sourire, Lawson, lui, recommençait l’insupportable clic-clic avec son stylo, preuve généralement qu’il réfléchissait sérieusement à quelque chose.
    
     -On va bien entendu avoir besoin des coordonnées du patient concerné, dit Vince. Je vous remercie d’avoir pensé à nous appeler.
    
     -En fait, dit Lawson, je vous avais demandé une liste de patients sur les six derniers mois, nous voyons maintenant qu’il pourrait y avoir des éléments intéressants qui remontent à avant cela. Pensez-vous pouvoir me fournir les noms de toutes les personnes qu’Alexandra a visitées depuis qu’elle travaillait ici ?
    
     Tinlot eut l’air légèrement surpris, mais agita la tête affirmativement.
    
     -Oui, bien sûr. Ca risque de faire beaucoup, mais tout ce que vous voudrez. Si cela peut aider à faire avancer l’enquête, c’est avec plaisir.
    
    Les deux flics sortirent du bureau quelques instants plus tard, avec l’adresse du patient dont le fils avait les mains un peu baladeuses , et la promesse de recevoir les autres informations demandées au plus vite. Tinlot les raccompagna jusqu’à la sortie.
    
     Sur le trajet, ils croisèrent une jeune femme aux longs cheveux d’un roux cuivré, qui les salua gaiement.
    
     -Voici Elodie Rimbert, dit Tinlot, elle est justement notre nouvelle recrue qui a repris à peu de choses près le travail d’ Alexandra.
    
     -J’aurais vraiment voulu arriver ici grâce à des circonstances plus agréables, fit la jeune femme en fronçant un joli petit nez en trompette couvert de taches de rousseur.
    
     -Ne soyez pas désolée, dit son chef d’un ton rassurant. Vous n’y êtes pour rien du tout et nous sommes ravis de vous avoir ici.
    
     -Merci, répondit-elle en rougissant un peu. Bon, cette fois, il faut que j’y aille, j’ai une tournée qui m’attend.
    
     Lawson et Vince prirent congé eux aussi du coordonnateur et emboitèrent quasiment le pas à la demoiselle. Ils rejoignirent leur véhicule. Des nuages gris et lourds d’une pluie qui n’attendait qu’une occasion de tomber obscurcissaient le ciel quelle que soit la direction où l’on regardait. Mais Lawson restait planté debout à côté de la voiture, à regarder Mlle Rimbert s’éloigner. Ou du moins, Vince, qui était déjà installé sur le siège passager, ne voyait pas bien ce que son collègue pouvait regarder d’autre. Après quelques instants, il baissa la vitre pour l’apostropher.
    
     -Ho ! Quand tu auras fini de te rincer l’œil, on a du travail.
    
     Lawson finit par ouvrir la portière et prendre place au volant. Des gouttes commençaient à s’écraser sur le pare-brise et il y avait déjà quelques taches sombres sur son sweatshirt gris, vu qu’il avait carrément laissé son blouson encore mouillé dans la voiture un peu plus tôt. Vince désespérait d’apprendre les bienfaits de l’imperméable à son équipier.
    
    -Sérieusement, qu’est-ce que tu foutais ?, demanda Vince d'un air soupçonneux.
    
    -Rien, je pensais à un truc.
    
     -On peut savoir à quoi ?
    
     Lawson agita la tête négativement.
    
     -Pas encore.
    
    L’autre fronça les sourcils.
    
    -Bon, ok. Dis donc, au fait, tu te rends compte de la somme de travail que ça va faire, toutes les vérifications sur ces patients dont tu as demandé la liste ?
    
    -Vince, combien on a de pistes sérieuses sur cette affaire, rappelle-moi ? Zéro, voilà combien. La seule chose à faire c’est de farfouiller jusqu’à ce qu’on attrape un truc solide à suivre. On mettra Berroyer et quelques autres sur le coup, pour les vérifications.
    
    Vince soupira. Le commissaire n’aurait pas été d’accord avec Lawson. Pour lui, il y avait bel et bien une piste solide à suivre : Hillberg avait fait le coup et n’avait pas pu vivre avec cela. Qu’on mette des agents sur tout autre chose n’allait pas le réjouir.
    
     -D’ailleurs, reprit Lawson, on va certainement arriver à limiter les recherches. Déjà, avec la liste en main, on reverra les proches d’Alexandra, voir si un des noms leur évoque quelque chose, si elle leur avait raconté des anecdotes, des détails sur des patients spécifiques. On finira par trouver.
    
     -J’admire ton optimisme, dit Vince. J’ai jamais vu une affaire comme celle-ci, je peux bien te l’avouer. Parfois je me dis qu’on ne la tient pas par le bon bout. Cette fille a été tuée avec acharnement, comme dans un accès de rage. En même temps, le gars couvre ses traces minutieusement, s’amuse on ne sait pas pourquoi à lui administrer une mixture qui liquéfie le sang, peut-être juste pour brouiller les pistes d’ailleurs… Ca ne tient pas debout. J’aurais tablé sur un de ses collègues, au début. Une affaire personnelle, un type qui s’y connait en substances chimiques. Mais un patient, j’imagine que c’est possible aussi. Quelqu’un qui a vu passer assez de médocs pour avoir retenu certaines choses…
    
     -Tu ne penses pas que ce soit Hillberg, toi non plus, dit Lawson d’un ton bien plus affirmatif qu’interrogateur.
    
     -Non. Mais attention, je ne suis pas persuadé qu’il ait été assassiné. Je ne te suis pas sur ce terrain-là, fit Vince en agitant l’index.
    
    -Comment va Sarah ? interrogea Lawson assez abruptement.
    
     Vince eut l’air ennuyé, son front déjà marqué par les inévitables rides d’inquiétude, se plissa un peu plus. On était aujourd’hui le treize octobre. Ils étaient passés chez elle quatre jours plus tôt. Il avait repris contact depuis lors évidemment et il n’était pas sûr d’être content du résultat.
    
     -Je l’ai appelée, dit-il lentement. Elle ne m’a pas parlé longtemps, mais elle avait l’air d’aller… plutôt bien.
    
     -La façon dont tu dis ça, on dirait que c’est une mauvaise nouvelle.
    
    -Non… Oui… Oh, aucune idée, en fait ! - Il leva les mains dans un signe d’impuissance - Tu as vu comment elle était, le bordel chez elle, les bouteilles vides. Je préfèrerais avoir encore entendu de la tristesse dans sa voix quand je l’ai eue au téléphone, mais il n’y en avait plus. Soit elle est en plein déni, soit elle dissimule ce qu’elle ressent, soit... soit… j’en sais rien ! Avec elle on ne peut jamais savoir. - Il s’agita un peu sur son siège et reprit d’une voix plus basse- Je vais peut-être contacter ses parents.
    
    Lawson leva un sourcil désapprobateur.
    
    -Ses parents ? Tu as peur qu’elle fasse une bêtise ? Ou plutôt des bêtises ?
    
    La formulation était étrange mais Vince avait bien saisi toute la nuance dans la voix de son collègue, il ne demanda pas de précisions.
    
    -Des bêtises, répondit-il. Elle est un peu instable mais pas à ce point.
    
    -Et elle est en froid avec ses parents ?, demanda encore Lawson avec un soupçon d’hésitation.
    
     Vince fut sincèrement étonné de cette question.
    
    -Pas spécialement, pourquoi ?
    
     L’autre haussa les épaules.
    
     -Pour rien. Elle donne l’impression d’être à peu près seule dans la vie, et puis si elle était proche d’eux, je ne vois pas pourquoi tu penserais bon de les contacter toi-même.
    
     -Je vois. Non, en fait, c’est qu’ils habitent assez loin, je ne sais pas si elle les tient au courant de tout.
    
     -Je croyais que Sarah avait grandi dans ton quartier ?
    
     -Tu n’oublies jamais rien de ce qu’on te dit, hein ? Oui, c’est le cas. Mais il y a environ cinq ans, son père a eu une promotion importante, qui impliquait d’aller vivre à l’autre bout du pays ou presque. La crise financière n’a pas été si désagréable pour tout le monde, tu vois. J’ai pas retenu les détails mais sa boite en a racheté une plus petite en difficulté et ils l’ont mis aux commandes pour la redresser. Tout allait bien pour Sarah à l’époque, elle travaillait chez nous, elle est resté ici. Ceci dit, il est exact qu’elle n’a plus de famille proche dans la région maintenant.
    
    -Et tu es suffisamment ami avec eux pour te mêler d’aller leur raconter ce qui se passe dans la vie de leur fille adorée , dit Lawson d’un ton narquois.
    
    -Je suis suffisamment ami avec elle pour m’inquiéter de ce qui lui arrive, corrigea Vince. C’est surtout Marisa qui avait sympathisé avec les Cassel. Quand elle était enceinte de nos jumelles, elle a fait un jour un petit malaise en rue, et la mère de Sarah l’a vue tomber et l’a raccompagnée chez nous. Ca a commencé ainsi, bêtement. Après, elles ont papoté de trucs de bonnes femmes, de grossesse, de bébé… Tu vois le topo. De fil en aiguille, on a commencé à les fréquenter un peu. Plus tard, Sarah venait jouer avec les filles, ça leur faisait comme une cousine un peu plus âgée, d’ailleurs parfois elle m’appelait tonton. C’était une chouette gamine, Sarah. Intelligente, vive, un caractère vraiment trop pourri-gâté sur certains points, mais je n’ai jamais eu le toupet de dire ça à ses parents, bien sûr, et…
    
     Il parlait avec une certaine animation, et tout à coup, il réalisa qu’ils n’avaient toujours pas démarré, et que Lawson, les bras croisés, le regardait avec amusement plonger dans ses souvenirs. Le sourire en coin de son collègue stoppa net son petit moment de nostalgie, il se renfrogna.
    
     -D’abord, pourquoi je te raconte tout ça, moi ? Et pourquoi tu m’as questionné sur Sarah, hein ? On parlait de l’enquête et tu la ramènes dans la conversation ni vu ni connu.
    
     -Ho, ho, pas de panique, « tonton Vince ». C’est juste parce que j’ai pensé que si elle était mieux disposée à notre égard, on pourrait encore lui poser quelques questions utiles.
    
     -Il n’y a pas de « on », pour le coup. Quoiqu’il faille lui demander, c’est moi qui le ferai, cette fois-ci, mon gars. C’était une mauvaise idée que tu pointes ton nez chez elle avec moi l’autre jour.
    
    -Peut-être bien, mais n’empêche qu’elle nous a déballé des trucs intéressants grâce à moi, fit Lawson d’un ton buté.
    
     -Je m’en contrefiche. Et maintenant, occupe-toi de nous ramener au commissariat, tu veux ?
    
     Ils rentrèrent en silence, Vince était encore légèrement vexé de s’être laissé aller à raconter sa petite vie – et accessoirement celle des autres ; Lawson, lui, ruminait quelque chose, ce n’était pas possible autrement au vu de son attitude.
    
    Arrivés au commissariat, Vince convoqua Berroyer immédiatement.
    
     -Oui, lieutenant ? Vous m’avez demandé, lieutenant ?
    
     Personne ne serait vraiment étonné si ce garçon se mettait soudain au garde-à-vous quand un de ses supérieurs passe, pensa Vince en poussant un gros soupir d’énervement. Il tendit le papier avec les coordonnées du patient d’Alexandra.
    
     -Vous allez faire une recherche d’antécédents sur les membres de cette famille. La garçon en particulier, je ne sais pas quel âge il a exactement, essayez de trouver où il a fait sa scolarité, s’il a eu des ennuis.
    
    -C’est comme si c’était fait, lieutenant, dit Berroyer avec enthousiasme.
    
     -Je me doute que ça ira vite, mais d’ici quelques heures ou demain, vous allez avoir un tas d’autres vérifications à faire, on attend une liste assez longue de personnes à passer au crible. On fera en sorte que vous ayez de l’aide, bien sûr.
    
    Pendant ce temps, Lawson était au téléphone et notait consciencieusement ce que lui racontait son correspondant. Il raccrochait au moment où Vince se dirigea vers lui pour s’enquérir de ce qu’il faisait.
    
    -Besoin de prendre l’air, dit Lawson, repliant son carnet de notes avant que Vince ait eu vraiment le temps de poser une question.
    
     C’était loin d’être inhabituel, tout qui côtoyait un tant soit peu Lawson depuis son arrivée ici savait que le jeune lieutenant ne tenait pas en place derrière un bureau et aimait être en mouvement pour réfléchir. Néanmoins, en jetant un œil par la fenêtre et en constatant que la pluie semblait avoir décidé de prendre ses quartiers d’automne dans le coin, Vince était tout de même surpris que son équipier choisisse ce moment pour faire une balade. Il aurait été encore plus stupéfait s’il avait su que Lawson venait d’appeler Mr Tinlot pour obtenir l’emploi du temps de la jolie rousse qui remplaçait Alexandra.
    

Texte publié par Spacym, 22 juin 2015 à 12h08
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