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Tome 3, Chapitre 1 « Helena - I - Blackridge Island » Tome 3, Chapitre 1

Encore trois jours.

Trois jours, et Jonathan serait de retour.

Helena tourna son regard vers la fenêtre, en repoussant avec lassitude une mèche échappée à son chignon. Derrière les grisailles serties dans des losanges de plomb, un rayon de soleil transperçait la couverture nuageuse. Il illuminait un paysage herbeux, au relief accidenté. Entre les affleurements rocheux, des murets délimitaient des clos où paissaient des vaches râblées aux cornes longues et au pelage fourni, ou des moutons à face noire. Des haies mélangeaient différentes espèces végétales en un camaïeu de verts, piqué par endroit du blanc, du rose ou du rouge de floraisons tardives. Une silhouette solitaire, enveloppée d'un manteau de laine et coiffée d'un large chapeau se dessinait sur l'horizon changeant, une besace jetée sur l'épaule. Probablement Kerry… ou bien Brand.

Helena esquissa un sourire un peu triste. Elle avait aménagé son bureau dans cet ancien salon parce qu’il donnait sur l’intérieur de l’île. Le paysage bucolique lui faisait oublier l'océan sombre et profond qui cernait Blackridge de toutes part. Elle pouvait s'imaginer quelque part au cœur de l’Écosse, et non sur un caillou perdu au sein des Hébrides extérieures.

Pourtant, elle ne menait pas une existence si difficile. Ni sa famille ni les autres habitants de l’île ne manquaient de quoi que ce fût. Grâce à sa formation d'infirmière, Helena pouvait soulager la plupart des maux dont ils souffraient. À son arrivée, quinze ans plus tôt, ses compétences lui avaient valu la reconnaissance de la plupart des îliens. L’attachement qu’ils lui vouaient outrepassait le respect naturel dû l’épouse de leur seigneur – un bien grand mot pour désigner le propriétaire du manoir et des terres qui l'entouraient.

Helena n'avait jamais éprouvé le désir de mener une vie sociale intense. Rêveuse et solitaire, elle avait passé son enfance et son adolescence le nez dans les livres. Sa rencontre avec Jonathan, lors d'une exposition au Crystal Palace, l’avait précipité dans une aventure qu'elle n'avait trouvée jusque là qu'entre les pages de ses romans préférés. Elle n'aurait jamais pensé que quelqu'un comme l’héritier de Blackridge pouvait jeter son dévolu sur une femme aussi simple qu’elle. Certes, elle avait grandi dans la bonne société de Glasgow, mais elle restait une roturière sans beaucoup de fortune. Ils s'étaient d'abord fréquentés « en amis », par lettres interposées, avant que le jeune homme ne lui proposât le mariage, sans lui cacher les contraintes d’un tel engagement. Étourdie par l’amour et enthousiasmée par l’idée de devenir la maîtresse d’un petit bout de terre perdu au milieu des flots, Helena avait ignoré ses avertissements.

Le regrettait-elle ? C’était dur à dire. Elle ne détestait pas son existence ; Jonathan demeurait autant épris d’elle qu’au premier jour ; de leur union étaient nés deux beaux enfants. Elle ne manquait pas non plus d’occupations. En plus de veiller sur la santé des habitants, elle s'était lancée dans la gestion et la mise en valeur des terres, de concert avec Jonathan qui appréciait son investissement en la matière.

Pourtant, certains jours, cet espace clos et éloigné de tout ressemblait à une prison. Helena n'avait pas été élevée comme une aristocrate, destinée à une vie de dilettante. Elle avait étudié pour pratiquer un métier ; elle avait espéré, si elle venait à se marier, qu’elle pourrait continuer à l'exercer. C’était le cas, d'une certaine manière, mais seulement en cas de besoin. Durant la Grande Guerre, Helena avait souffert de ne pouvoir se rendre utile auprès des nombreux blessés rapatriés en Grande-Bretagne, mais elle n’avait pu se résoudre à abandonner son époux ni ses enfants encore tout jeunes.

À présent que sa fille et son fils approchaient de l'adolescence, la châtelaine commençait à craindre pour eux les conséquences de cet exil. Ils n’avaient aucun compagnon de leur âge, car les enfants des îliens se tenaient à distance respectueuse de la famille seigneuriale. Malgré quelques brefs séjours sur le continent, le monde au-delà de Blackridge demeurait pour eux flou et lointain. Au moins le destin avait-il conduit sur l’île un précepteur qui répondait pleinement à ses attentes.

Repoussant le livre de compte qu’elle était en train de contrôler, Helena jeta un regard vers l'oeil de bœuf accroché au mur : les aiguilles marquaient tout juste neuf heures. Elle se leva et lissa sa longue jupe bleu marine. Le temps commençait à devenir frais en ce mois de septembre. Un feu couvait dans le poêle de faïence, mais la douce chaleur n’atteignait pas les couloirs de la vieille demeure. La maîtresse de maison couvrit ses épaules d’un châle de laine, avant d'aller vérifier si ses enfants s'étaient présentés à leurs cours quotidiens.

Dès qu’elle quittait le bureau orné de chaudes boiseries, l’aspect rustre et désolé de Blackridge Manor la frappait de plein fouet. La pierre de taille, d'un gris presque noir, apparaissait entre les tentures et les tapisseries que des générations successives de seigneurs avaient fait accrocher pour atténuer la rudesse du lieu. Un froid humide y stagnait, teinté d’une odeur amère de sel et d’embruns.

Elle accéléra le pas vers la « nurserie » - même si l'aile où logeaient ses enfants ne remplissait plus cet usage depuis longtemps. Un bruit de voix s’éleva derrière une double porte entrouverte, à l'extrémité du corridor. Avec un léger sourire, la dame de Blackridge ralentit l'allure, dans l’espoir de surprendre Georgia et Richard. Elle n'avait aucune envie de perturber leurs heures d'études. Pendant des années, elle les avait dispensé elle-même, avec tous les travers que cette solution offrait. Jusqu'au jour où une tempête violente leur avait confié un nouveau pensionnaire.

« Mister Allen, laissez-moi vous aider ! »

La voix de sa fille résonnait, haute et claire ; Helena glissa un coup d’œil à l'intérieur de la « salle de classe », où avaient été éduquées des générations de Blackridge. Les boiseries qui recouvraient ses parois rendaient l’atmosphère aussi chaleureuse que celle du bureau ; un poêle émaillé de vert adoucissait la température. Elle y avait fait installer des tableaux représentant des paysages de pays parfois lointains, vibrants de couleur et inondés de lumière. Deux pupitres se dressaient face à celui du précepteur, tous équipés de beaux encriers de bronze. La fenêtre, qui donnait à l'est, laissait entrer le pâle soleil matinal.

Mister Allen venait tout juste d'arriver, encore un peu froissé de la nuit. Ses cheveux plus longs que l’exigeait la mode du moment ondulaient sur son col en mèches éparses ; ses yeux demeuraient ensommeillés derrière ses lunettes de guingois. Il était sobrement vêtu d’une veste de laine tricotée brun-roux à larges revers, par-dessus une chemise blanche et d'une cravate noire. Même dans cette tenue informelle, il gardait une élégance discrète qui n'échappait pas plus à Helena qu'à Georgia. Sa jeune élève, très digne dans sa robe bleu pâle, le fixait d’un regard zélé ; en tripotant nerveusement ses longues boucles sombres.

Le précepteur redressa ses verres fumés :

« Merci, Georgia. Nous allons bientôt commencer. Pouvez-vous appeler votre frère ? »

L’adolescente rougit légèrement, comme à chaque fois que son précepteur lui adressait la parole ; elle se dirigea avec empressement vers une porte au fond de la pièce, qui donnait directement sur les appartements des enfants. Sa mère esquissa un sourire amusé ; ce béguin sans grande conséquence se dissiperait de lui-même. La jeune fille réapparut bientôt, en tirant par la manche un garçon dont les yeux bleu foncé brillaient de malice.

« Richard, gronda-t-elle d'une voix qui se voulait adulte, pourquoi dois-je toujours te courir après ?

- Parce que mister Allen ne peut pas le faire », répliqua son frère, goguenard.

Georgia blêmit ; même Helena ne put s'empêcher de porter à sa bouche une main catastrophée. Mister Allen ne semblait pas aussi troublé qu'elles ; avec un petit sourire, il manœuvra son fauteuil roulant pour faire face aux deux enfants :

« Mister Richard, déclara-t-il de son ténor velouté, je pense que vous êtes tout à fait conscient du caractère déplacé de cette remarque. Si vous souhaitiez m’indisposer, vous avez manqué votre effet, car vous ne faites qu’énoncer une réalité que je ne connais que trop bien. Je crois que celle que vous avez voulu offusquer est votre sœur, qui en est choquée du fait de sa compassion. C'est donc envers elle que vous vous excuserez, je vous prie. »

Le jeune garçon resta un moment bouche bée, avant de se tourner vers sa sœur aînée et de marmonner un « Je suis désolée » à peine intelligible. En le regardant gagner sa place d’un pas traînant, Helena se félicita de ne pas être intervenu. Après tout, l'esprit du précepteur lui permettrait de trouver la réponse adéquate aux insolences agaçantes, mais sans malice de son fils. Richard ne pouvait s'empêcher de tester les limites de ses figures d'autorité ; son père tendait à se montrer un peu trop indulgent – du point de vue d'Helena du moins. Elle ne pouvait que se réjouir de la fermeté subtile que manifestait mister Allen, en dépit de sa condition.

La châtelaine soupira ; au bout d'une année entière, l'espoir de voir le jeune homme récupérer l'usage de ses jambes s'éloignait irrémédiablement. Il acceptait sa situation avec un courage sans faille – ou une inquiétante résignation. Helena s'écarta de la porte et laissa ses souvenirs la ramener au jour où elle avait rencontré le futur précepteur.

Jonathan avait été prévenu en hâte par Joshua : le pêcheur avait découvert le corps d'un homme dans l'une des criques de l'îlot. Ce n’était pas la première fois que les abîmes recrachaient l'une de leurs victimes. Il existait au-dessus des falaises de la partie Nord un cimetière planté de croix de bois, ou des défunts sans nom trouvaient leur dernier repos. Comme l’île n’avait pas de pasteur, le chef de la famille Blackridge officiait généralement lors de cérémonies réduites à leur plus simple expression. Jonathan avait saisi sa bible et suivi Joshua, tandis qu'Helena demeurait en arrière, soulagée de ne pas avoir à contempler un corps méconnaissable, mutilé par la mer et son peuple grouillant. Quand son époux était revenu, il ne manifestait pas la grave tristesse liée à un enterrement hâtif, mais un mélange de fébrilité et de précipitation. Il lui avait enjoint de l’accompagner pour examiner un blessé et le stabiliser suffisamment pour pouvoir le transporter jusqu’au manoir.

La dame de Blackridge était restée un instant interdite, mais elle s’était vite reprise, assez du moins pour attraper sa trousse de secours et ordonner aux domestiques de préparer une chambre à l’intention du rescapé.

Quand elle l'avait découvert enfin, attaché sur une civière rigide, le corps bardé de bandage et d’attelles, elle avait cru voir un ange mutilé. Le visage du jeune homme ne portait que quelques ecchymoses ; elle avait admiré la douce régularité de ses traits, les longs cils couleur de bronze reposant sur ses joues blafardes, la pâleur dorée de ses boucles détrempées, la minceur élégante qui se devinait dans sa forme brisée… Le destin qui l’avait frappé n’en paraissait que plus cruel.

Après avoir vérifié à son tour qu’il respirait encore, Helena s’était hâté de l’examiner. Le constat s'avérait terrible : en plus d’innombrables plaies superficielles, abrasions et meurtrissures et d'une hypothermie sévère, il souffrait de plusieurs fractures causées peut-être en partie par la violence des flots, mais aussi, probablement, par un choc brutal qui l'avait précipité dans la mer.

Helena s'était efforcée de le prendre en charge avec les moyens du bord, en attendant qu'il pût bénéficier de soins plus éclairés. Il avait fallu plusieurs jours pour faire venir un docteur du continent. Plus encore pour se procurer des appareils adaptés au traitement de ses blessures. Durant tout ce temps, le jeune homme avait à peine repris connaissance, livrant tout d'abord un prénom et, bien plus tard, un nom de famille. Quand son état s'était amélioré suffisamment pour qu'il puisse soutenir une conversation, il n'avait à aucun moment demandé à ce que l'on alertât un proche, ni expliqué comment il avait pu s'échouer sur l'île, alors qu'aucun vaisseau n'était passé au large. Durant sa longue convalescence, le rescapé n’avait cessé de s’excuser envers les Blackridge, gêné de constituer une charge pour eux.

Helena avait fait de son mieux pour le persuader du contraire.Elle avait vite découvert qu’il était instruit et curieux de tout, d’une intelligence pointue et qu’il ne manquait pas d’humour, même s’il se retournait bien souvent contre lui-même. Quand ses autres blessures avaient guéri, mais qu’il n’avait retrouvé aucune sensation ni motricité dans ses jambes, la châtelaine s’en était âprement voulu : sans doute aurait-il dû le renvoyer sur le continent, où il aurait été traité de façon plus adéquate. Mister Allen l’avait longuement rassurée, en lui répétant qu’il préférait se trouver sur l’île plutôt que dans un hôpital froid et impersonnel où personne n’aurait pris soin de lui parler ou le réconforter.

Helena avait acquis la conviction qu’il fuyait quelque chose ; Blackridge lui offrait une sécurité ou un oubli bienvenu. Quand elle avait demandé au jeune homme s’il se sentait en danger, il avait nié vigoureusement ; elle n’avait pas eu le coeur à l’interroger davantage. Devinant qu’il ne supporterait pas de demeurer à leur charge sans contrepartie, elle avait proposé à son patient de devenir le précepteur de ses enfants, en échange du logis, du couvert et d’un salaire modique. Il avait accepté avec enthousiasme et manifestait depuis lors de réelles capacités dans cet exercice.

À son grand soulagement, Jonathan approuvait pleinement ses décisions concernant leur pensionnaire. Elle avait craint, un moment, que son époux ne s’inquiétât de son empressement envers l’infirme, mais elle oubliait souvent combien Jonathan pouvait se montrer perceptif. Durant la guerre, Helena avait perdu Jamie, son plus jeune frère, la seule personne de sa famille dont elle était restée proche. Elle avait reporté une part de son affection pour son cadet sur Paul Allen. S’ils ne se ressemblaient pas physiquement, ils possédaient le même enthousiasme pour les sujets qui les passionnaient, la même attention pour les autres et, assez tristement, la même tendance à toujours les faire passer avant lui. La châtelaine avait vite constaté chez leur pensionnaire quelques traces évidentes de traumatisme ; elle n’avait pas envie de savoir où l’emmenaient certains de ses rêves, dont il se réveillait tremblant et parfois en larmes. Elle l’avait entendu appeler un nom de femme… elle n’avait pas osé lui en parler, de peur d’éveiller en lui trop de sombres souvenirs.

Cependant, Helena avait refusé que ses enfants voient en lui un être faible, qu’il fallait ménager. Paul Allen avait de la force à revendre, et un courage si profond qu’il représentait un parfait exemple pour les jeunes Blackridge, en particulier pour Richard, qui se montrait un peu plus difficile chaque jour. Malgré tout, Mister Allen parvenait à reprendre le garçon et à se faire obéir de lui. Georgia, pour sa part, avait conçu un innocent béguin pour son précepteur. Celui-ci faisait mine de l'ignorer, mais il témoignait à la jeune fille une attention particulière, pour l’aider à se mettre plus en avant et à s’affirmer face au trop remuant Richard. Depuis que Paul occupait son poste auprès des deux enfants, son influence positive devenait de plus en plus évidente. Les seigneurs de Blackridge le traitaient plus comme un membre éloigné de la famille que comme un serviteur ou un employé.

Sachant Georgia et Richard entre de bonnes mains, Helena retourna à ses livres de compte, l’esprit en paix.


Texte publié par Beatrix, 7 juillet 2021 à 22h52
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