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Tome 2, Chapitre 22 « Swan - 6 - Au cœur du maelström » Tome 2, Chapitre 22
Quand Swan réintégra son corps, il peina à reprendre sa respiration, tant le dégoût et l’horreur l’accablaient. Pourquoi Japet avait-il ordonné une chose pareille ? Une réponse s’imposa à son esprit : pour les raisons qui avaient poussé Ceos à bâtir Skellet.
    
    « Swan ? Est-ce que ça va ? » demanda Vesper d’une voix pressante.
    
    Le jeune homme ne pouvait distinguer le visage de son ami à travers le casque, mais il devinait la détresse qu’avait suscitée en lui sa réaction. Après avoir rapidement vérifié que le Luger était chargé, il se tourna vers lui :
    
    « File au dortoir des créatures… Tu te souviens de sa localisation ? Je vous l’avais indiqué sur le plan…
    
    — Ça devrait être bon.
    
    — Très bien. Le corps d’Anha s’y trouve. Essaye de le récupérer et vois s’il est encore en mesure de recevoir son esprit… Mary ? »
    
    L’intéressée le fixa de son regard insondable, attendant ses directives :
    
    « Je vous confie Japet… je pense que vous êtes tout à fait en mesure de lui tenir tête.
    
    — Je ne voyais pas les choses autrement, répondit gravement la femme aux cheveux gris.
    
    — Je ne sais pas si je vous reverrai… dans cette vie du moins. Alors je vous souhaite bonne chance… Je suis heureux d’avoir pu vous croiser, ajouta-t-il en tentant de maîtriser son émotion.
    
    — Moi aussi, Paul, moi aussi. Je me suis longtemps persuadée du contraire, mais finalement… c’était une expérience à vivre. »
    
    Elle lui offrit un sourire, puis, d’un geste furtif, lui caressa la joue avant de se retourner et de se glisser vers la sortie du dortoir, souple et sombre silhouette dans le clair-obscur du bâtiment.
    
    Swan resta un moment figé ; aurait-il dû la supplier de revenir ? La serrer dans ses bras ? Il soupira : elle avait fait son choix, et il devait accepter de la voir passer dans sa vie comme une étoile filante. Le jeune homme prit une longue inspiration et se tourna vers son compagnon. Même s’il ne pouvait pas discerner son visage, il devinait sa surprise et sa curiosité.
    
    « Tu te sens prêt ? »
    
    Après tout, c’était la première fois que Vesper reprenait le service actif depuis son départ de Skellet.
    
    « Ne t’en fais pas pour ça ! Je ramènerai le corps Anha. C’est plutôt pour toi que tu devrais t’inquiéter. Tu es encore blessé. Qu’est-ce que tu comptes faire ?
    
    — Je veux juste voir si j’ai une chance de libérer l’esprit d’Anha…
    
    — Ne tente rien tout seul ! asséna Vesper. Il n’est pas question que tu te sacrifies pour rien ! »
    
    Le regard derrière la visière le fixa avec une probable sévérité, puis celui qui portait de nouveau l’armure de Vertigo se dirigea à son tour vers la porte du dortoir.
    
    Swan demeura dans la pièce, pensif. Son ami avait raison… Seul, il ne pourrait pas accomplir grand-chose. Après tout, Japet l’avait battu à plates coutures. Pire encore, il l’avait laissé utiliser Evy contre lui. Elle avait failli mourir à cause de sa maladresse et de son manque de séparation.
    
    Le jeune homme blond se redressa, la mâchoire crispée par la détermination. Il ferait tout pour empêcher ses compagnons de subir un sort identique. Cette fois, il s’assurerait de leur sécurité avant toute chose… même s’il devait renoncer à la sienne. Plus il attendait, plus il serait compliqué de libérer Anha de son épouvantable condition. Il n’en avait pas parlé à Vesper : son ami aurait perdu toute raison s’il avait appris le destin de celle à qui il tenait tant.
    
    Swan se préparait à revenir dans le monstrueux laboratoire quand il se figea. Lui seul pouvait ramener leur petite équipe de l’île ! Sauf si Mary parvenait à venir à bout de Japet. Comme à Skellet, après la chute du Titan, toute résistance cesserait et ils pourraient s’enfuir par voie de mer. Il devait faire confiance à son alliée !
    
    Swan se sentit pris de nausée à l’idée de poser les yeux sur ce qui se trouvait dans le caisson de la grande salle. Malgré tout, s’il voulait arriver à ses fins, il devait s’y rendre. Il n’avait pas d’autre choix. Pendant un instant, il fut tenté de créer un portail, mais il préféra conserver son énergie. Après tout, les gardes ne devaient pas s’attendre à voir un intrus débarquer sur cet îlot désolé ; il serait d’autant plus facile de ruser.
    
    Le jeune agent se glissa dans la cour, retrouvant d’instinct le chemin qu’il avait si souvent parcouru ; il éprouvait l’étrange sensation d’être projeté dans le passé, tant l’endroit avait peu changé au fil des années. Combien de fois s’était-il faufilé dans les ombres pour échapper à l’attention du docteur Slaughter, le médecin de la garnison, qui effectuait des expériences sur les ressuscités ? Cet homme effrayant avait focalisé son attention sur Lyra et sur lui, parce que, contrairement aux autres pensionnaires d’Eilean Nam Marbh, ils avaient conservé une volonté propre. Même la protection du major n’avait pas suffi à le garantir de son intérêt malsain.
    
    Swan repéra vite les deux gardes de faction devant l’entrepôt. Avec souplesse et rapidité, en dépit de la gêne occasionnée par ses blessures, il se glissa derrière eux et les assomma l’un après l’autre avec la crosse de son Luger. Après un temps de réflexion, il décida de recourir à un stratagème classique : après avoir dévêtu celui qui se rapprochait le plus de lui par la taille et la corpulence, il enfila son uniforme gris et dissimula avec soin sa chevelure trop longue et brillante sous le képi. Après avoir traîné les deux corps inconscients dans un coin discret, il entrouvrit lentement un des battants de la double porte. Fort heureusement, aucun grade visible ne figurait sur la tenue, ce qui rendrait la situation plus simple en cas de questions.
    
    C’était une chose de découvrir la scène dans un voyage extra-corporel… et une autre de la percevoir avec ses sens. L’odeur de sang et de mort le saisit à la gorge. Il demeura à côté de l’entrée, à observer le macabre ballet de découpage. Une terrible nausée s’empara de lui ; il ferma les yeux et ravala la bile qui remontait au fond de sa bouche. Ce n’était pas le moment d’avoir l’estomac fragile !
    
    Après avoir pris une profonde inspiration, le jeune agent rassembla ses forces et se dirigea vers le caisson. Personne ne s’étonna de sa présence ; ce fait ne le troubla qu’à moitié. Pour se livrer sans état d’âme à ce genre de tâche, il fallait probablement se transformer en machine insensible.
    
    Plus que de se faire surprendre, Swan redoutait les effets de sa propre faiblesse… Il devait se rappeler, à chaque pas dans cet univers de cauchemar, qu’Anha se trouvait quelque part derrière ces parois blanches. Il s’efforça d’ignorer le bruit des muscles qui se séparaient sous les lames des disséqueurs et du métal qui crissait sur les os, les remugles de sang caillé et d’autres fluides qui assaillaient ses narines.
    
    Une porte s’ouvrait devant lui ; un des scientifiques entra dans le laboratoire en poussant un chariot recouvert d’un drap, pour se diriger vers le caisson. Swan se glissa derrière lui.
    
    Il savait déjà ce qu’il y avait au-delà, mais cette vision le glaça de nouveau. Sur une dalle de marbre poli reposait une forme d’une dizaine de mètres de long, à l’allure vaguement humaine. Sa chair à nu luisait sous les rampes électriques. D’énormes tuyaux lisses et brillants comme des paquets de viscères, reliés à des containers, pompaient dans la carcasse des liquides de toutes sortes.
    
    Un Titan organique, destiné à prendre vie sous l’effet d’un art abject.
    
    Un essaim d’individus en blouse blanche tachée de sang et d’autres projections s’affairaient autour du corps gigantesque. Ils habillaient la silhouette écorchée de lambeaux de peaux, de diverses couleurs, de différentes textures. Entre les endroits où l’agglomérat de muscles demeurait visible, sillonné par des veines bleuâtres qui palpitaient sous le passage des fluides, et ceux où cette marqueterie immonde était apposée, s’ouvraient encore de vastes plaies. À travers ces profondes crevasses apparaissaient la pâleur éburnéenne de l’os, le cramoisi des viscères. Une terrible puanteur, mélanges de désinfectants et de relents organiques, flottait dans l’air.
    
    Swan se plaqua contre le mur, osant à peine respirer. Avec un haut-le-cœur, il s’aperçut que de légers mouvements parcouraient le corps. Même si elle ne s’était pas pleinement éveillée à la vie, la créature souffrait… Swan se sentait révulsé par une telle cruauté, d’autant plus qu’il percevait également la part cachée de l’abomination.
    
    Pour constituer cette ignominie, ses inventeurs n’avaient pas exploité que l’enveloppe matérielle des défunts ; de la même manière que Ceos avait utilisé des cristaux pour piéger des esprits et leur soutirer leur énergie, Japet avait employé des entraves mystiques pour les retenir dans cet horrible titan de chair. Un maelström sauvage composé de ces entités mêlées les unes aux autres, privées de leur conscience individuelle et agitées par d’immenses vagues de confusion et de douleur se tourbillonnait dans les tréfonds de cet être. Japet les avait unies contre leur nature et leurs aspirations pour n’obéir qu’à une seule volonté…
    
    Swan comprenait à présent à quoi il avait échappé, en refusant de se soumettre au Titan. Sans doute sa puissance d’âme éveillée en aurait fait une pièce de maître au cœur de cet agrégat répugnant… Tiré de son corps, il serait devenu la force directrice qui aurait permis à la créature de se mouvoir. Hélas, le Titan lui avait trouvé une remplaçante de choix : la dame de Lumière.
    
    Il pouvait le sentir, au cœur du chaos…
    
    L’esprit l’Anha.
    
    Si Mary parvenait à vaincre le Titan aux cheveux blancs, Anha recouvrerait-elle la liberté ? Devait-il ignorer ce qui se déroulait ici et quitter les lieux aussi rapidement que possible, pour se mettre à l’abri en attendant que Vesper – et peut-être Mary – revienne, puis aviser avec eux ? Ou, au contraire, passer à l’action et tenter d’aider les esprits prisonniers ?
    
    Alors qu’il restait plongé dans ces réflexions, l’un des hommes se retourna et le considéra longuement, les sourcils froncés. Bien qu’il fût plus âgé que les autres – il devait bien compter plus de soixante-dix ans –, ses mains gantées ne tremblaient pas. Son regard pâle et sournois vrillait le jeune agent avec insistance. Enfin, Swan le reconnut :
    
    « Docteur… Slaughter ? » murmura-t-il, abasourdi.
    
    Un muscle tressauta dans la joue de l’ancien docteur d’Eilean Nam Marbh :
    
    « Si ce n’est pas le petit Swan… »
    
    Il esquissa un sourire cruel :
    
    « Tu as bien grandi, mon garçon. C’est une surprise de te retrouver là, parmi les hommes du Maître… »
    
    Le jeune homme s’efforça de garder son calme et de réfréner une profonde vague de dégoût et de peur ; il ne servait à rien de nier son identité. Il se redressa et afficha un masque d’assurance qui ne reflétait guère ses émotions du moment :
    
    « Je ne peux pas dire que je suis heureux de vous voir, mais je constate que vous n’avez rien perdu de votre esprit scientifique… »
    
    Quelques gouttes de venin coulaient dans sa voix.
    
    « Et toi, tu n’as rien perdu de ton arrogance, répondit Slaughter sur le même ton. Je ne suis pas vraiment surpris de te voir ici… J’ai toujours perçu en toi une nature différente. J’ignorais que tu avais accepté de rejoindre le Maître, mais cela me semble logique, finalement. Que représentent les simples humains que nous sommes à côté de créatures aussi remarquables que vous ? »
    
    Swan réprima une terrible envie de saisir l’homme à la gorge ; il ne pouvait si facilement oublier la terreur qu’il avait inspirée à Lyra ni les regards insistants qu’il posait sur lui, comme s’il souhaitait le disséquer et que cette simple perspective le comblait une jouissance sans nom. Il allait devoir jouer la comédie, même si cela le heurtait profondément. Après tout, n’avait-il pas fait de même quand il s’était infiltré à Skellet, comme à de nombreuses autres occasions ?
    
    « Je n’ai pu résister à ses arguments, déclara-t-il avec un sourire forcé. Au départ, j’ai été réticent… Ses méthodes ne me plaisaient pas, je dois l’avouer… Mais quand il m’a exposé ses buts ultimes, j’ai fini par me laisser tenter. Je pense que seuls des êtres tels que lui ou moi peuvent les comprendre dans leur intégralité. »
    
    Les yeux pâles continuaient de le vriller, comme s’il tâchait de lire au plus profond de lui.
    
    « Dans tous les cas, conclut Swan en feignant la désinvolture, je suis venu vous féliciter pour le travail que vous avez accompli. C’est assez remarquable… Bien plus que me l’avait dit Japet…
    
    — N’est-ce pas ? »
    
    Sous l’effet du compliment, le docteur Slaughter s’était détendu.
    
    « Même le Maître doutait que ce fût possible, mais je l’ai rassuré. Après mon départ d’Eilean Nam Marbh, j’ai pu voir les failles que présentaient les procédés du docteur Bayler. J’ai décidé de prendre un parti résolument différent… Je me suis livré à de nombreuses expériences sur la base de vivisections et de traitement à partir d’électrolytes, destiné à opérer le même effet que le fameux… élixir du docteur Bayler. »
    
    Swan se dominait pour ne pas ce jeter sur ce malade mental. Il ne se faisait pas de grandes illusions sur le docteur Bayler, qui avait trempé dans des expériences tout aussi répugnantes. Malgré tout, il devait à ses travaux sa vie, son intégrité et même l’éveil de ses dons. L’homme avait été le mentor de sa mère adoptive et, en dépit des différends qui les avaient opposés, elle avait gardé un profond respect à son égard. Soudain, les péroraisons de Slaughter, l’individu qui l’avait fait trembler de terreur pendant une partie de son enfance et qui, à présent, le traitait en vieil ami, lui devinrent intolérables. Il devait se libérer de ses griffes !
    
    « Je vous félicite de ce grand succès ! déclara-t-il. Je suis ici en toute discrétion, mais je tenais à voir ce que vous avez accompli. »
    
    Un petit rictus déforma les lèvres du docteur Slaughter :
    
    « Tu as beaucoup changé, mon garçon. Mais après tout… bien des années ont passé. Tu es un adulte à présent. Il semble normal que ta vision du monde ait évolué… Malgré tout, cela a dû te faire bizarre de revenir ici… En tout cas, je te souhaite un bon retour parmi nous.
    
    — Je vous remercie, répondit le jeune homme. Je vais poursuivre ma visite… J’ai hâte de contempler le résultat de votre travail ! Je dois d’abord m’assurer qu’aucun intrus ne puisse se faufiler ici, alors que nous sommes si proches du but ! »
    
    Le petit rire qui échappa au savant glaça Swan jusqu’aux os.
    
    « Des intrus ? Qui viendrait par ici ? Bonne fin de tournée, et à plus tard, peut-être ! »
    
    Le jeune homme s’éclipsa aussi vite qu’il le pouvait, sans briser une façade de plus en plus fragile. Ces individus devaient se considérer en situation de totale impunité, ce qui servait sa cause… Du moins, tant que Japet ne pouvait pas discerner ses mensonges !
    
    Swan se faufila hors du caisson ; le dégoût qu’il éprouvait atteignait un tel niveau qu’il se sentait comme anesthésié. Il devait trouver les moyens d’arrêter cette ignominie. De n’importe quelle façon… Il enfouit la main dans sa sacoche : Peter avait insisté pour qu’il emportât des charges explosives. Il devait exister un générateur quelque part, qui permettait d’alimenter les lumières comme les installations qui maintenaient la créature dans cet effroyable état de demi-vie…
    
    « Tenez bon, Anha, murmura-t-il. Je vous tirerai de là ! »
    

Texte publié par Beatrix, 15 mai 2020 à 11h41
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