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Tome 2, Chapitre 21 « Swan - 5 - Le Sauvetage » Tome 2, Chapitre 21
La femme s’approcha de Swan avec une lenteur délibérée, le visage impénétrable.
    
    « Vous souhaitiez me parler seul à seul ? demanda-t-il en se raidissant.
    
    — Vous êtes un garçon intelligent. Je suppose que je n’ai pas grand-chose à vous apprendre. »
    
    Sa voix contenait toujours ce petit accent caustique, qui pouvait aussi bien indiquer qu’elle se moquait de lui que d’elle-même.
    
    « Je pense que non, murmura le jeune homme.
    
    — Je vous connais depuis plus longtemps que vous ne le pensez. Je ne doutais pas une seconde que vous seriez différent de… lui, mais j’ai pris plaisir à le vérifier. Je n’ai pas l’intention de prendre la moindre place dans votre existence. Voilà trop longtemps que cette possibilité m’a été ôtée… Et pour être tout à fait honnête, je ne suis pas certaine que cela aurait adouci mon désir de vengeance, et je vous aurais entraîné dans une spirale destructrice. Il n’y a rien à regretter... »
    
    Swan sentit sa gorge se nouer ; ces révélations lui semblaient trop soudaines.
    
    « J’aurais voulu plonger moi-même Cronos dans le néant. Je suppose que je dois remercier votre père adoptif pour cela. Il a toujours été un garçon surprenant. Par contre, je peux encore faire sombrer Japet, qui l’a aidé à m’assujettir. Quant à vous, vous voulez sauver votre amie et venger la demoiselle qui vous accompagnait à Édimbourg… Nos objectifs convergent à la perfection ! »
    
    Le jeune homme baissa la tête, incapable de prononcer une parole, même si des émotions incontrôlables faisaient rage en lui. Mary leva une main et appuya ses doigts frais sur son front :
    
    « Cet épouvantail morbide vous a malmené. Je peux vous rendre quelques forces, même si je ne pourrai pas guérir totalement vos blessures. Ôtez votre veste et votre chemise, et allongez-vous ! »
    
    En voyant la confusion se peindre sur le visage de Swan, la titanide éclata de rire :
    
    « Ne vous inquiétez pas, j’ai vu beaucoup de choses dans ma vie. Ce n’est pas un homme torse nu qui va me choquer ! »
    
    Le jeune homme grimaça et se détourna malgré tout pour se dévêtir, non sans peine. Avec précautions, il s’étendit sur la couverture rêche. Mary s’approcha dans un bruissement de jupes ; avec douceur, elle posa la paume sur son côté, sur le siège de ses fractures. Swan sentit la douleur, que le long trajet avait éveillée, s’écouler comme une eau amère pour ne plus laisser qu’un léger sillage. Elle en fit de même pour son coude, avant de défaire les bandages et d’examiner la longue rangée de fils noirs qui barraient son torse :
    
    « On vous a recousu comme une dinde à Noël… »
    
    Son doigt se promena sur les points ; il sentit un léger picotement, pour s’apercevoir qu’ils se détachaient les uns après les autres. Mary les brossa d’un revers de main.
    
    « Voilà. Vous ne serez sans doute pas pleinement opérationnel, mais vous pourrez bouger plus librement. Reposez-vous à présent. »
    
    Le jeune homme ne parvenait toujours pas à formuler ses pensées. Mary se pencha pour murmurer à son oreille :
    
    « Je vais vous aider à vous glisser sous draps. Le sommeil que vous allez connaître se révélera plus réparateur qu’à l’accoutumée…
    
    — Vous ne faites cela… que pour la vengeance ? » demanda-t-il d’une voix ensommeillée, comme si sa soudaine torpeur l’avait libérée de son mutisme.
    
    « Vous aviez dit que vous ne nous aideriez pas… remarqua-t-il en un murmure, tandis qu’elle le bordait comme un enfant.
    
    — Les manières de Japet ne me plaisent pas, répondit la femme, du ton dont elle aurait abordé la couleur de ses vêtements. »
    
    Elle repoussa se son front ses mèches rebelles et laissa ses doigts effleurer la peau brûlante de son front. Avant même de comprendre ce qui se passait, il se sentit plonger dans un profond sommeil.
    
    
***

    
    En dépit de l’inconfort de sa couche, le jeune homme s’éveilla l’esprit clair et alerte. Bien qu’un peu raide, ll se sentait presque bien, pour la première fois depuis des jours. Après un rapide petit déjeuner dans la cambuse du navire, il se retrouva au pont inférieur avec Peter et Vesper. Le jeune roux avait abandonné sa tenue de tweed sombre pour une étrange combinaison de cuir, assorties de hautes bottes et même d’un casque léger. Contrairement à leurs compagnons, Swan comprit aussitôt la raison de cet accoutrement.
    
    « C'est donc cela que tu as traîné jusque là ? Ton armure ?
    
    — Je sais que le dispositif ne marche pas en gravité naturelle, déclara Vesper, mais j’ai l’habitude de la porter en opération. D’ailleurs, Malvin a ajouté pas mal d’améliorations ! »
    
    Ses yeux verts jade se mirent à briller, mais Swan ne se sentait pas la patience d’écouter lesquelles. Heureusement, lorsque Mary survint, toutes les attentions se détournèrent de ces détails techniques.
    
    La femme avait tressé ses longs cheveux en couronne autour de sa tête. Elle portait une tenu moulante entièrement noire, à l’exception des motifs ésotériques qui la couvraient, de la même manière que la veste de Japet. Des harnais sur chacune de ses cuisses retenaient des dagues aux manches gravés. Une fois le premier choc passé, Peter passa aux choses sérieuses. Il déroula sur la table centrale un plan d’Eilean Nam Marbh. En se penchant sur le document, Swan s’étonna de sa précision.
    
    « Je me suis aidé des observations que nous avons pu opérer, mais, aussi de ton témoignage mais aussi de celui de Lyra. Elle était contente de se rendre utile ! »
    
    Swan le trouvait cruel d’avoir sollicité l’avis de sa douce épouse, mais il comprenait aussi le désir de Lyra de participer à sa manière à l’opération. Il examina avec attention les différentes tracés, avant de remarquer :
    
    « Je ne suis pas sûre que l’endroit est resté le même… Il a pu pas mal changé après toutes ces années !
    
    — Je ne pense pas que la structure ait tant changé. Ce que nous ignorons, c’est plus l’utilisation que les nouveaux occupants font des différentes installations, remarqua Peter. Nous avons survolé l’endroit, mais cela ne nous donnait pas vraiment d’idée de la question.
    
    — L’essentiel, c’est que nous puissions entrer dans l’enceinte, remarqua Mary. A l’endroit où nous risquons le moins d’attirer l’attention. Mes sceaux devraient nous permettre de traverser les protections de Japet. Je pense même pouvoir le dissiper localement, ce qui donnera à monsieur Mercury la possibilité d’employer son don au sein de la caserne. Il nous reste à trouver un point d’entrée aussi discret que possible. Qu’en pensez-vous, Paul… si vous me permettez de vous appeler ainsi ? »
    
    Le jeune homme sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine ; les révélations de la veille lui revinrent en bloc. Il s’obligea, malgré tout, à rester concentré sur l’affaire en cours. Penché sur la carte, il vérifia avec attention chaque partie de la caserne. Peter n’avait pas tort. L’attribution des différents locaux avait peut-être changé de façon drastique. Malgré tout, chaque parcelle de connaissance pouvait rester précieuse.
    
    « Ici… C’était le dortoir des soldats. C’est sans doute là que sont toujours logées les troupes… disons… vivantes de Japet. Ce qui veut dire qu’en journée, il sera vide !
    
    — C’est bien réfléchi, Swan, remarqua Vesper. Quelqu’un a d’autres idées, ou nous nous en tenons à cette proposition ?
    
    — L’idée me semble tout à fait judicieuse, approuva Peter. De toute façon, il y aura toujours un facteur un facteur d’inconnu que nous ne pourrons prévoir… »
    
    Il se tourna vers Mary :
    
    « Êtes-vous certaine que votre magie fonctionnera contre les sortilèges de Japet ?
    
    — Mes connaissances valent pleinement les siennes, vous pouvez me croire, déclara-t-elle. Vous en doutez ?
    
    — Je suis en droit de le faire, déclara Peter d’un ton légèrement sarcastique, dans la mesure où vous n’êtes pas consignée dans nos dossiers comme une magicienne… à moins que vous nous ayez caché des choses ! Mais puisque Paul semble vous faire confiance, je suis portée à faire de même. »
    
    Le responsable des opérations se redressa pour embrasser du regard les membres de la future expéditions :
    
    « Bien, nous avons couvert l’essentiel. Vous devez toutefois me promettre que vous vous contenterez de sortir Anah de là et ne prendre aucun risque inutile !
    
    — Je doute que nous puissions promettre quoi que ce soit, remarqua Vesper, aussi bien pour la patrie « risque » que pour la partie « utile. Mais nous ferons au mieux. »
    
    Peter soupira, avant de déclarer :
    
    « très bien, équipez-vous. Il est temps d’y aller… »
    
    
***

    
    Créer des portails s’apparentait à déchirer la réalité d’un coup si net et précis qu’elle pouvait se refermer sans cicatrice. C’était du moins ce que Swan essayait d’expliquer quand on lui demandait de décrire l’exercice de son don… mais dans les faits, la sensation restait indescriptible. Une fois le passage ouvert, il se précipitait momentanément dans une sorte de chaos où toutes les règles universelles étaient abolies et qui le laissait toujours un peu désorienté. Au fil du temps, il avait appris à mais il avait depuis longtemps surmonté cela ; mais pas forcément ceux qu’il entraînait avec lui.
    
    Ce passage leur semblait sans doute bref, mais pour qui en contrôlait toutes les phases, cette parcelle de temps semblait se décomposer à l’infini. Au moment de reprendre pied dans la caserne, il éprouva comme une légère résistance. Il intensifia ses efforts, mais le processus puisait trop dans ses forces défaillantes. Soudain, il sentit une énergie nouvelle déferler autour de lui et éliminer le barrage impalpable. Mary… Il pouvait sentir la force de ses sceaux de protection, même si la magie sortait de son domaine, tout autant que la puissance qui se dégageait d’elle… La puissance d’une âme éveillée ancienne et expérimentée ! À côté d’elle, il n’était encore qu’un enfant.
    
    Quand le monde retrouva une semblant de normalité, il regarda autour de lui : il reconnut immédiatement le dortoir des troupes humaines, avec ses murs de pierre brute. Aux deux extrémités de l’espace, des poêles tentaient laborieusement de chauffer l’espace. Les lits, par contre, avaient changé ; les anciens châssis métalliques avaient dû rouiller au point de devenir irrécupérables.
    
    Swan s’étonna de la netteté de ses souvenirs – d’autant qu’il n’avait pas pénétré si souvent dans ce bâtiment, juste pour des corvées ponctuelles. Initialement, il se trouvait basé dans le dortoir des « créatures », puis il s’était vu transférer à la résidence du Major quand celui-ci l’avait pris sous son aile.
    
    Le moment ne se prêtait à se recueillir sur un passé douloureux. Malgré tout, le jeune homme se sentait toujours aussi mal préparé à revenir sur les lieux de cet enfer… Même si les yeux froids du docteur Slaughter ne pesaient plus sur lui ni sur Lyra. Même si les sous-officiers suintant de haine et de dégoût n’étaient plus là pour s’acharner sur lui, pour lui faire regretter d’être trop… humain.
    
    Même s’il n’avait plus la douce compagnie de Lyra, ni le rire de Juliet, ni le regard bon et juste du major, ni la force retenue de Wind… Il n’était plus le Swan de cette époque. Il avait tenté de cultiver son humanité et sa normalité, même s’il savait que quelque chose en lui resterait toujours imprégné de cette époque… Tout comme Vesper appartiendrait toujours un peu à Skellet.
    
    Ses compagnons lui avaient laissé un peu de temps pour se reprendre, mais il sentait à présent leur regard peser sur lui, avec un soupçon d’impatience.
    
    « Allons-y », soupira-t-il, en prenant soin à bien dissimuler ses cheveux brillants sous sa casquette. Une précaution peu utile, quand l’armure de Vesper se repérait si aisément. Au moins, grâce au savoir-faire de Malvin, bougeait-elle en silence.
    
    « Je connais les lieux ; je vais partir en éclaireur, proposa-t-il.
    
    — D’accord, répondit Vesper, la voix assourdie par son casque. Sois prudent. Ne t’attaque à rien de plus puissant que toi… »
    
    Swan esquissa une grimace ; dans son état, il ne croiserait que des adversaires plus puissants que lui. Il serra la main sur la garde de son Luger Parabellum, sa seule garantie de s’en sortir qu’il se retrouvait face à l’ennemi.
    
    « Attendez un peu ! Je dois vérifier s’il n’y a pas de sceau de détection », intervint Mary.
    
    Elle ferma brièvement les yeux ; quand elle releva les paupières, elle esquissa un sourire satisfait :
    
    « Ça ira… il n’y a aucune zone protégée dans l’enceinte. Par contre… je perçois comme une énorme perversion. Quelque chose qui n’aurait jamais dû exister...
    
    — Merci. Je vais quand même vérifier ce qui nous attend avant de bouger. »
    
    Swan s'assit sur l’un des lits et ferma les yeux, laissant son esprit se libérer de son enveloppe charnelle. Il ne possédait pas les même talents pour cela que son père ou Angelia, mais il n’était pas le fils du psychopompe pour rien. De ce point de vue, la caserne d’Eilean Nam Marbh prenait une toute autre apparence, celle d’un château éthéré, peuplé de différentes entités dont les auras brillaient comme les lueurs nocturnes de Skellet. Les esprits ordinaires se situaient aux différents postes de garde,- là où il s’attendait à les trouver. Ils étaient moins nombreux que du temps du major Forsythe, une petite vingtaine tout au plus. Il se demanda ce qui avait pu motiver ces hommes à venir s’enterrer dans ce lieu au passé plus de trouble, qui avait connu les plus basses œuvres de la Couronne britannique. La présence honnie de Japet, sans grande surprise, inondait de sa noirceur les anciens appartements du major et de sa famille. Swan en éprouva une colère profonde : quel droit le Titan venait-il souiller le seul lieu dont il gardait un souvenir positif ?
    
    Ensuite, il perçut les créatures… Une partie d’entre elles se trouvait basée dans l’ancien dortoir des ressuscités, mais les lits avaient été remplacés par des sièges pour ces êtres dont le corps ne mourraient jamais. Swan pouvait ressentir la confusion et la faiblesse des âmes retenues par magie dans des corps que des éléments chimiques pompés dans leur sang maintenaient en état de bouger. C’était encore plus cruel, en un sens, que la façon dont Ceos avait employé l’énergie des Esprits pour alimenter la ville de Skellet. C’est alors qu'il aperçut dans un coin de la pièce, suspendu à des crochets comme un sinistre trophée, le corps métallique d’Anha. Il en reçut un tel choc qu’il faillit réintégrer son corps. Le jeune homme s’obligea à se calmer et à chercher où pouvait se trouver l’esprit de leur amie. Une chose était sûre : il ne se trouvait plus dans son enveloppe habituelle.
    
    Il repéra les autres morts réanimés dans un vaste hangar qui avait jadis servi pour entreposer du matériel et des munitions. Avec précaution, il laissa sa conscience s’infiltrer r à travers les murs épais.
    
    L’intérieur avait considérablement changé : les nouveaux responsables du lieu avaient fait plâtrer et chauler les murs ; de larges dalles de faïence couvraient le sol. Des rangées de tables métalliques occupaient l’espace, supportant des corps roides, récemment décédés. Penchés sur une table de dissection, quelques humains vivants en blouse blanc se livraient à d’étranges opérations : ils semblaient éplucher ces corps, couche par couche… la peau, les muscles, les tendons, les os, les organes… Tous les éléments qu’ils prélevaient étaient soigneusement déposés dans de larges plateaux disposés sur des chariots à côté d’eux. Il régnait dans l’endroit une terrible aura de mort et de perversion, si intense que Swan dut lutter pour rester sur place. Cette terrible sensation semblait se focaliser sur un grand caisson blanc qui trônait au centre de la pièce.
    
    Swan savait que sa présence devenait de plus en plus risquée ; il risquait d’être repéré par Japet et peut-être par ses monstrueux sbires, voire piéger comme les malheureuses âmes qui occupaient les corps réanimés. Pourtant, il restait convaincu qu’il devait comprendre ce qui se tramait en ces lieux et quels horribles projets menait ce titan fou.
    
    Le jeune homme songea aux menaces que Japet avait proféré à son égard. Peut-être existait-il un rapport ?
    
    « Votre âme m’intéresse. Votre corps aussi, d’ailleurs… »
    
    Il se transporta jusqu’à la paroi blafarde…
    
    Ce qu’il aperçut le plongea dans un tel sentiment d’horreur qu’il faillit rompre le fil de lumière qui le maintenait à son corps. Ce qu’il avait découvert était juste… abominable.
    
    D’autant plus abominable qu’il savait désormais où se trouvait l’esprit d’Anha.
    
    

Texte publié par Beatrix, 3 avril 2020 à 01h36
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Tome 2, Chapitre 21 « Swan - 5 - Le Sauvetage » Tome 2, Chapitre 21
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