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Tome 2, Chapitre 17 « Swan -1 - Désastre » Tome 2, Chapitre 17
Dès le premier regard, il aurait dû se douter qu’il avait été découvert. Les yeux d’un noir profond le toisaient avec un intérêt malsain.
    
    « Monsieur… Smithen, avez-vous dit ? Quel nom intéressant. Nous pouvons discuter au salon… »
    
    Quand il était rentré dans cette pièce close et renfermée, il avait tout de suite compris qu’il lui serait difficile de fuir – du moins, sans employer sa capacité. Une chose qu’il devait se garder de faire dans les lieux habités, pour éviter d’avoir des témoins. Le maître de maison le fit asseoir sur l’une des chaises branlantes :
    
    « En fait, vous n’êtes pas venu par hasard… mon jeune ami. Je suis flatté que vous vous soyez déplacé pour faire ma connaissance… »
    
    Swan ne s’étonna nullement la clairvoyance du Titan.
    
    « Eh bien, je le suis aussi, répondit-il d’une voix légère, avec cette désinvolture insolente que son père adoptif lui avait si bien apprise. Je suppose que votre nom est… Japet, si je ne me trompe ?
    
    — Vous voyez juste, admit l’homme, joignant les mains dans un geste précautionneux. Je partage une certaine vocation avec votre père adoptif et son oncle. Je suppose que vous voyez laquelle ? »
    
    Il acquiesça, sans se départir de son sourire. Après tout, aucun d’eux n’avait manifesté jusque là d’hostilité ouverte. Autant rester urbain.
    
    « Je ne pensais pas vous rencontrer si tôt. Ni en de telles circonstances. J’aurais aimé y mettre un peu plus… de formes, dirons-nous. Ce lieu ne correspond pas à votre statut ; Odoïporos. N’est-ce pas le nom que vous vous donnez ?
    
    — À défaut d’un autre, oui… Comment le connaissez-vous ? demanda-t-il avec curiosité.
    
    — Je sais bien des choses sur vous… La mort et le sommeil sont des notions fort proches, mon jeune ami, et on peut voir beaucoup de choses à travers les rêves. »
    
    Son visage aux traits ciselés affichait une insolente sérénité qui avait quelque chose de purement effrayant… Swan distinguait presque, au-delà de la peau blafarde, les os d’un crâne qui brillaient doucement.
    
    « Je vais être franc avec vous, reprit Japet, toujours avec ce sourire de mort. Vous m’intéressez, pas seulement pour votre don… ou votre naissance. Malgré tout, vous restez un pur enfant de deux Titans, une chose qui n’a jamais existé en ce monde ! Par prudence, nous avons toujours adopté nos serviteurs, nos successeurs… Nous ne voulions aucune attache forgée par le sang. Je me demande ce qui a pu pousser Kronos à vous donner le jour. »
    
    Un pur enfant de deux Titans… ?
    
    C’était faux, autant qu’impossible. Son père avait payé sa mère, une femme ordinaire, pour le porter. C’était tout moins ce qu’on lui avait toujours dit. Mais après tout, son « père » avait pu lui mentir. Et il ne gardait aucun souvenir d’elle…
    
    « Mais cet imbécile ambitieux de Cronos ignorait que même un enfant si prometteur ne manifesterait pas immédiatement son potentiel. Il vous a considéré comme un échec et ne vous a gardé que comme outil, et avec les conséquences que nous connaissons tous les deux. Vous avez été trempé dans le feu, puis reforgé grâce à l’énergie pure d’une génération plus jeune… Vous vous êtes enfin éveillé. Mais pendant longtemps, vous n’aviez pas même conscience de ce que vous étiez. Même si vous avez accepté votre nature d’éveillé majeur et les pouvoirs qui l’accompagnent, vous ne le savez toujours pas. Vous n’êtes rien moins qu’un miracle. Vous pourriez être le premier d’une toute nouvelle génération, qui balayera le règne ridicule et brouillon des hommes, et même ces Douze qui ne possèdent plus ni relief ni énergie. Mais nous serons plus magnanimes qu’ils l’ont été quand ils nous ont précipités dans les limbes. Ceux qui voudront nous rejoindre pourront toujours le faire. »
    
    Swan écouta cette divagation en silence. Les interrogations s’entrechoquaient dans son esprit, mais aucune once de tentation, plutôt un vague dégoût.
    
    « Et quel sera votre projet pour le reste du monde ?
    
    — Nous redeviendrons ce que nous n’aurions jamais dû cesser d’être, répliqua Japet avec orgueil. L’équivalent de divinités, des êtres en ce monde qui sont nés pour assurer un pouvoir qu’aucun humain n’est capable d’assumer… »
    
    Il vrilla le jeune homme de son regard couleur de néant :
    
    « Eh bien ? »
    
    Le jeune homme inclina la tête, feignant une profonde réflexion, mais il savait déjà quelle serait sa réponse : sans la terrible menace qui pesait sur Anha, il aurait pu simuler son ralliement pour mieux aider son camp. Mais il lui faudrait trop de temps pour gagner la confiance du Titan, pour lui laisser croire en son adhésion pleine et entière à ses plans mégalomanes.
    
    Swan se leva avec une lenteur délibérée :
    
    « Je suis désolée, Japet, mais je suis comme mon nom l’indique… le Voyageur. Rien ne m’attire dans ces histoires de domination et de pouvoir. Si vous voulez bien m’excuser… »
    
    Le jeune homme enfouit les mains dans ses poches et se dirigea vers la sortie, en espérant que son attitude prendrait le Titan au dépourvu. Dans le cas contraire, il se préparait déjà à ouvrir un portail pour s’éclipser rapidement.
    
    Il n’en eut pas le temps. De l’autre côté de la porte surgirent plusieurs de ces créatures dont il avait contemplé la photo, lors de la réunion au siège de Gladius Irae. Un mort maintenu en animation grâce à un système complexe, entièrement dissimulé sous un long manteau, des gants et un masque respiratoire. Bientôt, il se trouva environné de plusieurs de ces êtres, qui le bloquaient de toutes parts.
    
    Il relâcha son pouvoir, pour se glisser hors de ce monde et échapper à ces troupes de cauchemars, mais rien ne se passa, comme si son don était soudain devenu inopérant. Il se figea, incapable de comprendre ce qui venait d'arriver. Japet lissa avec soin sa veste couverte de caractères étranges :
    
    « Des symboles de protection… il y en a un peu partout dans cette maison, moins visibles, cela va de soi. Des sceaux chargés qui vous empêchent d’avoir accès à l’énergie du monde pour effectuer votre petit tour de disparition. Voyez-vous, je n’ai aucune envie de vous laisser partir. Votre âme m’intéresse. Votre corps aussi, d’ailleurs… »
    
    Deux créatures se placèrent de part et d’autre de lui et le saisirent chacune par un bras ; leur poigne évoquait des tenailles de fer.
    
    La porte s’ouvrit brutalement, pour livrer passage à deux autres morts animés, qui traînaient une mince silhouette qui se débattait furieusement. Quand il la reconnut, il sentit son cœur plonger dans sa poitrine.
    
    Evy.
    
    La savoir à l’abri avait soutenu Swan, quand les mâchoires du piège s’étaient refermées sur lui. Autant pour des raisons pratiques – il n’avait à se préoccuper que de lui-même, ce qui lui laissait plus de marges d’action – que pour d’autres, plus profondes.
    
    Il tenait à elle. Plus qu’il ne pouvait l’exprimer. Aussi, la voir apparaître en cet instant, prisonnière de ces êtres contre nature, l’effrayait bien plus que ce qu’il pourrait subir de la part de Japet.
    
    « Voici donc notre petite sorcière… Voyons à quel point tu tiens à elle, Odoïporos ! »
    
    Malgré ses efforts, la jeune femme ne parvint pas à dissimuler la frayeur qui jouait dans son regard. Swan savait que s’il protestait ou suppliait, Japet se montrerait plus cruel encore. Il contemplait la prisonnière avec ce terrifiant sourire qui le faisait ressembler à un crâne habillé de chair. Il ne pouvait laisser faire ; après tout, ces êtres ne devaient pas être invincibles ! Et Japet pas plus qu'eux.
    
    Le jeune homme serra les dents, rassembla ses forces et envoya son coude dans les cotes de la créature à sa droite. Quelque chose craqua sous le choc ; le mort animé le lâche en vacillant. Malgré la douleur qui pulsait dans son bras, il se jeta contre celui qui le maintenait toujours et parvint à le déséquilibrer. Son corps mince et souple, entraîné depuis l’enfance, possédait une vigueur insoupçonnée. L’agent de Gladius irae se releva d’un bond et lança un grand coup de talon dans le masque de la créature. Il sentit le cuir, l’armature métallique et même les os du crâne céder sous sa semelle. Swan ravala la bile qui brûlait sa gorge ; ce n’était pas le moment d’être délicat…
    
    Japet, surpris par ses actes, avait reculé contre le mur pour se mettre hors de portée. L’être que Swan avait envoyé valdinguer revint à la charge ; il projeta son poing ganté dans les côtes de son adversaire, qui se brisèrent sous l’impact. Le souffle coupé, le jeune homme se plia en deux, tentant de juguler la vague de souffrance qui s’ensuivit.
    
    « Swan ! » s’écria d’une voix angoissée.
    
    Evy…
    
    Il devait penser à elle, surtout à elle…
    
    Au prix d’un terrible effort, Swan se redressa, saisit à bras le corps son agresseur et le fit pivoter sur lui-même, exposant la bonbonne dans son dos. Dans la foulée, il attrapa une chaise derrière lui et la fracassa sur les réservoirs et leurs complexes jeux de tubulures. Le métal torturé laissa échapper un gaz bleuté, vaguement phosphorescent. Le mort réanimé esquissa quelques mouvements sporadiques avant de s’abattre comme un automate brisé. Un de moins !
    
    Swan savait qu’il ne résisterait plus très longtemps. Chacune de ses respirations envoyait une douleur intense dans son côté. Malgré tout, il relégua la souffrance au fin fond de son esprit. Il devait tenir pour Evy.
    
    L’agent de Gladius Irae se tourna vers la jeune fille, prêt à l’arracher aux êtres qui la maintenaient pour l’entraîner avec lui dans sa fuite, mais il se retrouva face à une scène d’horreur : Japet s’était approchée d’Evy, toujours ceinturée par l’une des créatures, et appuyait contre sa poitrine, à l’emplacement de son cœur, une longue dague effilée.
    
    « Ne la touchez pas ! »
    
    Malgré ses résolutions, les mots étaient sortis de sa bouche sans qu’il pût les retenir. Il frissonnait, peut-être de rage, peut-être de douleur. Un brouillard rouge tomba devant ses yeux, mais il lutta pour se contrôler.
    
    « Lâchez-la. Je me livrerai entre vos mains, puisque j’ai de la valeur à vos yeux. Mais laissez-la partir ! Elle ne représente rien pour vous… »
    
    Japet le dévisagea avec un calme exaspérant.
    
    « Voyons, mon jeune ami… Certes, elle ne représente rien pour moi, mais vous tenez à elle. C’est ce qui lui donne une importance majeure. »
    
    Les grands yeux d’or, braqués sur lui, s’élargirent d’horreur…
    
    « Swan, souffla-t-elle. Va-t’en, ne t’occupe pas de moi ! »
    
    Le jeune homme s’obligea à sourire :
    
    « Ne t’en fais pas. Je ne risque rien dans l’immédiat. »
    
    Evy secoua violemment la tête :
    
    « Tu sais que c’est faux ! Si tu n’es pas avec lui, tu es contre lui, et il te le fera payer… »
    
    Swan baissa la tête. Que devait-il faire ? Il se sentait plus vulnérable et démuni encore que ce jour fatidique où des soldats tout de rouge vêtus, accompagnés du docteur Bayler, étaient venus l’arracher à la douce chaleur du foyer que le docteur Pool avait créée pour lui. Le jour où on l’avait privé de la seule personne qu’il considérait comme sa mère, pour l’envoyer dans la grisaille froide et humide d’Eilean ar Marbh. Mais il n’était plus un enfant… Le choix reposait entre ses mains. Il s’avança, le visage dur :
    
    « Me voilà, Japet. Lâchez-la à présent. Si vous la tuez, vous n’aurez plus aucun moyen de pression contre moi. Si je vois son cadavre devant mes yeux, je deviendrai enragé et incontrôlable. Mon âme sera perdue pour vous… »
    
    Il espéra que les protections ésotériques que le Titan avait disposées dans son logis n’étaient pas censées retenir son esprit, ou sinon, tout son joli bluff ne rimerait à rien. Les yeux noirs de Japet demeuraient insondables : sentait-il que Swan ne tenait plus que par la volonté pure ? Qu’il était à deux doigts de s’effondrer, plus sous le coup de son désespoir de voir la jeune fille ainsi menacée, qu’à cause de son corps malmené ? Il prit une longue inspiration :
    
    « Je vous appartiens, Japet. Vous pouvez la relâcher. »
    
    Le Titan le considéra avec une sorte d’étrange incrédulité, puis renversa la tête en arrière et éclata d’un rire froid et grinçant :
    
    « Non, mais… voyez-vous cela… Tu n’es décidément qu’un enfant, Odoïporos ! Oui, un enfant qui n’a encore compris ni sa nature ni sa place en ce monde. Je prendrai ton corps… et ton âme. Cette enveloppe pourra aller aux oubliettes, je t’en donnerai une nouvelle, digne de ta puissance. Et tu seras le plus révéré, le plus craint des Titans ! »
    
    Swan sentait un goût de sang dans la bouche. Il n’avait aucune envie d’être révéré, encore moins craint… Il y avait un gouffre, un univers entre cette créature et son père adoptif, qui avait été considéré comme un dieu des siècles durant, mais n’en avait jamais oublié d’être humain. Sa condition avait rendu Japet fou, comme Cronos avant lui… Comme Ceos.
    
    Il essuya son visage d’un revers de manche, frémissant quand le mouvement ôta sur ses cotes brisées. Il écarta les deux mains et se dirigea d’un pas mal assuré vers l’homme aux yeux de néant. Le geste subtil esquissé par Evy faillit lui échapper. Même si elle n’avait pas pu encore s’en servir, la jeune fille portait une dague dans un étui sous sa veste. Si Swan s’approchait assez de Japet, la créature qui retenait son amie serait conduite à l’intercepter. Elle devrait alors lâcher Evy qui trouverait peut-être une ouverture pour agir.
    
    Le jeune homme intensifia délibérément sa respiration brève et haletante, adopta une allure un peu plus trébuchante et hésitante.
    
    Comme il l’avait espéré, le mort réanimé abandonna sa captive pour arrêter l’agresseur potentiel. À présent, seul Japet la tenait toujours par un bras tordu derrière son dos. Swan esquiva sans peine la créature qui tentait de l’attraper. Rapide comme une anguille, il saisit des deux mains le poignet de Japet et poussa Evy loin du Titan.
    
    Sa partenaire dégaina aussitôt son épée et l’enfonça à la base du cou du soldat cuirassé, à la jonction des tuyaux qui transportaient le contenu des bonbonnes dans son armure. Tandis que l’être s’abattait lourdement à leurs pieds, le gaz bleuté envahit l’espace, parcouru par endroit d’un crépitement de lumière comme un orage miniature dans la pénombre relative de la pièce.
    
    L’étrange substance captura le regard de Swan. Profitant de sa distraction, Japet le frappa de sa lame, traçant une entaille longue, mais heureusement peu profonde en travers de sa poitrine. Sous les yeux interdits du jeune homme, il disparut dans une tache d’ombre qui l’avala tout entier. Il réapparut juste en face d’Evy et rejeta comme un manteau son voile d’obscurité.
    
    Avant que l’agent eût pu réagir, il enfonça sa lame sous les côtes d'Evy, puis la laissa tomber au sol comme une poupée brisée. Le Titan esquissa un sourire cruel :
    
    « Occupe-toi d’elle ! Elle ne s’en tirera que si tu renonces à me poursuivre ! »
    
    Déjà, Swan ne lui accordait plus la moindre attention. Les yeux écarquillés par l’horreur, une main crispée sur sa poitrine que l’entaille teignait de rouge, il parvenait tout juste à respirer. Oubliant la souffrance de son corps meurtri, il tituba vers la jeune fille et sombra à genoux à côté de sa forme inerte. Il savait qu’il ne devait pas ôter la lame, au risque d’aggraver sa plaie. Evy conservait une bribe de conscience, ses yeux d’or élargis par le choc et la douleur. Elle leva la main pour toucher le visage du jeune homme, mais ses paupières se fermèrent et son bras retomba le long de son corps.
    
    Swan ne s’entendit pas crier son nom, il ne sentit pas les larmes brûlantes cascader sur ses joues. Il avait déjà enlevé sa veste pour étancher le sang tout en gardant la lame en place. Indifférent à ses propres blessures, il la souleva dans ses bras, afin de l’amener au plus vite vers un lieu où elle pourrait recevoir des soins adéquats, avant qu’il ne fût trop tard…
    
    Rien d’autre en ce monde ne comptait plus.
    
    

Texte publié par Beatrix, 5 septembre 2019 à 00h16
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