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Tome 2, Chapitre 15 « Evy - 4 - Les voleurs de corps » Tome 2, Chapitre 15
Mary semblait, tout autant qu'eux, décidée à ne pas laisser traîner l'affaire. Elle les emmena directement au cimetière de Greyfriars, qui possédait la sinistre réputation d'être l'un des lieux les plus hantés de la ville – disputant sans doute cet honneur douteux avec une dizaine d'autres sites d'Édimbourg. Malgré tout, une étrange qualité hors du temps émanait de l'endroit, tout à la fois solennelle et romantique.
    
    Le cimetière jouxtait une église à l'allure quelque peu massive, comme déposée au pied de la falaise. Il occupait une cour rectangulaire, agencée en terrasses recouvertes de gazon d'un vert tendre, et ponctuées un peu comme au hasard de tombes grisâtres, ornées pour les plus anciennes d'une respectable couche de mousse.
    
    Le long de l'enceinte se dressaient les tombeaux les plus prestigieux ; certains prenaient l'apparence de véritables autels aux formes hiératiques et carrées, de cénotaphes, de stèles antiques ou même de simples plaques sur les murs. Quelques chapelles et mausolées émergeaient de cette petite ville des morts, sur laquelle veillaient statues en pieds, bustes et gisants. Certes, Greyfriars ne pouvait rivaliser avec les gigantesques métropoles silencieuses des plus grandes citées, tel le fameux Père-Lachaise de Paris qu'Evy avait visitée deux fois. Il possédait néanmoins un certain charme intemporel et, surtout, cette ambiance lourde et chargée, qu'elle avait très rarement ressentie » dans un lieu de sépulture et sur une terre consacrée. Contrairement à la croyance populaire, les cimetières ne figuraient pas au rang des endroits les plus hantés – autrement, du moins, que par l'imagination des hommes. On y trépassait peu fréquemment ; seuls des profanations ou des rites condamnables pouvaient y réveiller une activité malsaine. Et si de véritables cages emprisonnaient certaines tombes, c'était plus pour éviter des ventes crapuleuses à la faculté de médecines que par crainte des vampires et autres morts-vivants.
    
    Mary leur signala le dernier séjour de l'économisme Adam Smith, « parce qu'il fallait bien que chaque cimetière ait sa célébrité », avant de les reconduire vers un coin reculé de l'enceinte, envahie de végétation ; elle leur désigna une tombe visiblement rénovée à l'occasion d'une inhumation récente. Evy déchiffra les noms gravés sur la stèle couronnée d'un fronton romain : des Dunbar, alliés avec des Miller et des Macavy... Elle ne put s'empêcher de songer au caveau du château familial, héritage maudit de sa lignée paternelle. Son père l'aurait volontiers laissé à l'une de ses demi-sœurs si la clause du testament de son géniteur n'avait été si fermement construite. Le vieux lord Ashley avait sans doute tenté d'expier sa cruauté envers son fils en lui léguant sa fortune, son titre, ses biens, à la grande fureur de sa seconde épouse et de leur fille aînée.
    
    Pourquoi les enfants devaient-ils si souvent endurer des errements de ceux qui les avaient mis au monde ? Malgré la disparition dramatique de son frère, elle avait eu la chance d'avoir des parents adorables et prévenants. Certes, ils possédaient leurs petits défauts, mais ils avaient œuvré au mieux pour que ni Jany ni elle-même n'eussent jamais à souffrir d'injustice, de solitude ou d'aucun autre mal qu'ils pouvaient leur éviter. Quand Vesper s'était volatilisé, ils avaient pris la décision de ne jamais faire pâtir leurs deux filles de leur chagrin et de leur offrir une enfance la plus normale possible. Cette résolution leur avait donné le courage à tous de poursuivre leur route, sans jamais perdre espoir.
    
    Son père, tout particulièrement, avait montré une constance admirable, alors même qu'il venait de recevoir une grave blessure qui l'avait longuement immobilisé. Durant sa convalescence, retenu par force auprès de ses filles, il s'était employé à leur transmettre, plus que jamais, son amour de l'étude. Il leur avait raconté ses missions et d'autres souvenirs qui n'étaient pas forcément liés à Spiritus Mundi ou Gladius Irae.
    
    Mary se racla la gorge, sans doute pour attirer son attention ; tirée de ses pensées, Evy se mordit la lèvre, confuse.
    
    « Voici le dernier cas répertorié. D'autant plus triste que le corps est celui d'une jeune fille, Helen, morte à dix-sept ans de consomption. »
    
    Evy sentit sa gorge se nouer en pensant à cette pauvre enfant, plus jeune qu'elle et déjà arrachée à la vie...
    
    « J'ai bien tenté de contacter son esprit, poursuivit Mary en resserrant son grand châle autour d'elle, mais hélas, sans succès. Je ne sais si elle est allée vers la paix ou si... son esprit a été capturé.
    
    — Capturé... »
    
    Swan fronça les sourcils et lança un coup d'œil vers Evy ; sans doute songeait-il à Anha et à ce qui s'était passé à Skellet. La jeune fille s'accroupit à côté du tombeau et posa la main sur la plaque qui scellait le caveau. À son niveau, elle n'avait plus besoin de cérémonial compliqué ; même l'incantation constituait surtout un moyen de focaliser son esprit et de mobiliser son énergie.
    
    « Par les mots que je prononce, je vous supplie, esprits supérieurs, faites que la vérité soit dévoilée... »
    
    Un vent froid s'était levé dans la cour du cimetière... Chaque infime trace, chaque influence minime qui avait pu perturber le lieu rencontra sa conscience. Des ombres se mouvaient à la limite de sa vision, des formes qui appartenaient à la fois à la vie et à la mort. Mais elle ne percevait pas d'emprises néfastes en tant que telles. Elle se releva en secouant la tête pour éclaircir ses idées.
    
    Swan avait également fermé les paupières ; elle se demanda où il s'était absenté. Le jeune homme possédait la capacité de regarder dans d'autres plans d'existence, autant que d'y voyager. Elle l'avait rarement vu utiliser ses dons, mais quand elle le voyait faire, elle avait l'impression que c'était elle qui plongeait les yeux vers un monde différent. C'était une sensation compliquée à formuler... Jadis, ces âmes éveillées avaient reçu le titre de Dieux ; elles avaient donné vie à des mythes qui déformaient plus ou moins une réalité déjà difficilement concevable. Le temps n'était plus à la mythologie. Malgré tout, tandis qu'il gagnait progressivement en puissance, elle avait le sentiment bizarre d'assister à la naissance d'un dieu, par un procédé moins brutal qu'il avait pu l'être au temps des Douze... mais pas moins prodigieux !
    
    Elle sentit le regard de Mary peser sur elle ; elle se tourna vers leur contact, surprise de la profondeur de ses yeux bleu sombre, qui semblaient refléter ses réflexions.
    
    « N'est-il pas... précieux ? » murmura la femme.
    
    La jeune fille rougit : le mot lui parut étrangement bien choisi. Oui, il était précieux, il était l'un des derniers de son genre, du moins, l'un des seuls de sa génération. Même si sa mère adoptive avait acquis le statut d'âme éveillée une dizaine d'années avant lui, par l'intensité de son caractère autant que parce qu'elle avait reçu une part d'énergie vitale de celui qu'elle aimait, elle demeurait une entité mineure... tout comme Angelia. Tandis que Swan se trouvait à un tout autre niveau. Un éveillé majeur. L'équivalent d'une divinité pour les humains de jadis.
    
    Les yeux de sang se rouvrirent derrière les verres fumés :
    
    « Même chose... je n'ai vu aucune trace de rituel maléfique, ni bénéfique d'ailleurs. Je penche pour une opération strictement... utilitaire. La tombe a été ouverte, le corps dérobé, et c'est tout... Mais tout comme vous, je n'ai trouvé aucune trace de son esprit dans les sphères supérieures. J'en déduis qu'elle a probablement été retenue sur ce monde, mais qu'elle ne se trouve pas en cet endroit. Ce qui est étrange, étant donné que les familles qui vous ont prévenue ont été averties par l'esprit des défunts dont le corps avait été volé. Pourquoi une telle différence de traitement ? À moins... »
    
    Ses sourcils clairs se froncèrent légèrement :
    
    « À moins que ces personnes aient menti. Qu'elles en aient été averties autrement. Ou qu'elles aient été manipulées pour nous avertir... mais pour quelle raison ? »
    
    Le visage de Mary demeurait impassible ; Evy se sentit soudain terriblement mal à l'aise.
    
    « Mary... ou quel que soit votre nom... ou celui de l'esprit qui anime ce corps, murmura-t-il d'une voix douce. Croyiez-vous vraiment que je ne le devinerais pas ? »
    
    Evy sentait l'appréhension lui nouer le ventre. Qui était cette femme ? Ennemie ou alliée ? Elle ne semblait pas ouvertement hostile à Swan, mais cela ne voulait pas dire que ses intentions coïncidaient avec les leurs. D'après les paroles de son compagnon, elle devait être aussi une âme éveillée... Une éveillée majeure, même.
    
    « Quelle est votre théorie, alors ? reprit celle qui n'était pas tout à fait Mary.
    
    — À votre propos ou sur l'affaire ?
    
    — Commencez par ce qui vous plaira.
    
    — Eh bien... je pense que la véritable Mary MacAllen, notre contact, a sans doute eu vent de l'affaire par un autre biais. Elle a tenté de savoir qui faisait disparaître les corps et elle l'a sans doute payé de sa vie. Je ne sais où vous vous trouviez à ce moment... ni même pourquoi, mais vous avez saisi cette opportunité.
    
    — C'est à peu près cela », répondit sereinement « Mary », un sourire sur son visage élégant.
    
    Elle lança un coup d'œil vers Evy, qui aurait voulu disparaître sous terre – même si le concept, dans un cimetière, lui sembla plutôt glaçant. C'était une chose de côtoyer Swan, voire sa famille. Elle avait vu ce garçon mûrir sous son regard. Quant aux Mercury, elle s'était habituée au fait qu'ils ne changeaient pas d'apparence au fil des années, y compris Angelia, qui avait toujours eu douze ou treize ans, aussi loin qu'elle se souvenait... Mais cette femme ne faisait pas partie de ses familiers... Et cela la rendait étrange, puissante, dangereuse, au moins à ses yeux.
    
    « N'ayez aucune inquiétude, jeune fille, déclara-t-elle avec amusement, je ne compte pas vous trahir... Je vais même vous aider tout autant que l'aurait fait votre véritable contact. Je n'ai pas l'intention d'affronter directement le responsable de tout cela, même si j'ai des griefs contre lui et contre ses frères... C'est à ce prix que je peux garder mon indépendance et ma liberté. N'est-ce pas de bonne guerre ? »
    
    Swan haussa les épaules :
    
    « En cela, vous n'êtes pas vraiment différente des Douze. Ils se sont toujours souvent détournés des problèmes, y compris quand cela impliquait d'autres membres de notre... famille élargie. Sauf mon père... Mais son cas était un peu spécial...
    
    — Vous parlez de votre père adoptif, cela va de soi ? remarqua Mary. Il a toujours aimé l'humanité, plus que de raison. Il n'a cependant pas été le seul ni le premier à se commettre de cette manière. Il a sans doute exercé une grande influence sur vous, mais il m'est difficile d'oublier... qui vous a engendré. »
    
    Le jeune homme se raidit brusquement. Evy s'était légèrement reculée ; le tour que prenait la conversation la troublait, mais elle se garda bien d'intervenir.
    
    « Ne vous inquiétez pas, monsieur Mercury, je ne vous en tiens pas rigueur... Mais comme vous l'avez peut-être deviné, j'ai un léger grief envers Cronos. Celui de m'avoir momentanément piégée dans une enveloppe charnelle dont il a usé à sa guise. Sans succès apparent, semblait-il... Mais il n'a jamais été particulièrement patient. De fait, j'éprouve une reconnaissance certaine envers votre père adoptif pour l'avoir renvoyé d'où il n'aurait jamais dû sortir. La troisième génération n'était pas dénuée de talent non plus. Mais peut-être aurait-elle dû, elle aussi, se révolter elle aussi contre son père, après tout...
    
    — Le souci, remarqua Swan, c'est qu'il n'est pas le seul à avoir rampé hors de son trou. Mon père a affronté Cronos, et j'ai dû faire face à Ceos, comme vous le savez peut-être ! Qui sera le prochain... ? »
    
    Il promena son regard autour de lui la petite cité de tombes moussues :
    
    « Vu ses goûts plutôt morbides, je dirais Japet. Je me suis renseigné un peu sur lui avant ma venue... Drôle de personnage, si vous voulez mon avis...
    
    — Ne le sont-ils pas tous ? remarqua Mary. Y compris les Douze... et vous-même ! Mais si vous voulez mon avis, d'une éveillée à un autre, évitez surtout de vous mêler des affaires humaines ! C'est une source inépuisable d'ennuis !
    
    — Je vous remercie de votre sollicitude », déclara-t-il avec amusement.
    
    La femme se baissa pour caresser doucement la stèle de l'infortunée famille ; son visage avait pris une expression lointaine :
    
    « Ne croyez pas que je sois insensible. Ma génération ne se mêlait pas des affaires des hommes ordinaires, juste de ceux qui avaient le potentiel requis...
    
    — Mais cela ne vous a pas épargné d'autres problèmes », remarqua le jeune homme, les bras croisés et le regard pensif.
    
    « Mary » baisa la tête, montrant pour la première fois un soupçon de doutes :
    
    « Contrairement à... lui, j'avais pitié des enfants dont nous exploitions les capacités pour maintenir les nôtres. Je comprends qu'il m'en ait voulu de leur donner les moyens de le vaincre... Mais après tout, il n'avait rien appris. Lui et ses frères s'étaient révoltés jadis contre leur propre maître, il n'a pas supposé une seconde que l'histoire pourrait se répéter. C'est à ce prix que nous avions acquis notre liberté... ! Je suppose que le maître des Douze a pensé être à l'abri de ce genre de choses en limitant les stades supérieurs du pouvoir à sa propre descendance. »
    
    Un léger sourire flotta sur ses lèvres pâles :
    
    « Même s'il est tombé de son piédestal, il ne peut accuser que le passage du temps et l'indépendance croissante des humains ordinaires... mais certainement pas les agissements des siens, même si certains lui ont tourné le dos... »
    
    Swan hocha lentement la tête :
    
    « Certes... Mais vous devez savoir que pour moi, ces... affaires de famille sont lointaines.
    
    — Peut-être, rétorqua Mary. Mais pas pour moi ni... pour eux. Si les Titans pouvaient se venger des Douze, ils le feraient. Ou par défaut, de toute personne proche d'eux, ou qui les ont aidés d'une manière ou d'une autre ! N'avez-vous pas été assez prévenu par le destin de la Dame de Lumière ? »
    
    Les yeux de Swan s'élargirent de stupeur :
    
    « La Dame de Lumière ? Vous voulez dire... »
    
    Mary se releva pour appuyer un doigt contre les lèvres du jeune homme :
    
    « Doucement, jeune homme... il peut être imprudent de trop expliciter les choses... »
    
    Sa main s'ouvrit et dans le même geste, elle caressa la joue du jeune homme, avec une étonnante tendresse :
    
    « Mais je sais que je ne pourrais pas vous persuader de rester en retrait. Alors voici un nom : Ciar MacDan. Faites attention à vous... et à elle aussi », ajouta-t-elle en jetant un coup d'oeil en direction d'Evy.
    
    Sans attendre de retour à ce discours cryptique, elle resserra son châle autour d'elle d'un mouvement emprunt de mélancolie avant de se diriger vers la sortie du cimetière. Tandis qu'elle regardait s'éloigner leur étrange contact, elle se sentit soudain submergée par les propos que ces deux êtres singuliers venaient d'échanger. Elle préféra se concentrer sur la seule chose qu'elle parvenait à pleinement saisir : leur ennemi était bien le Titan Japet et il se dissimulait sous l'identité de ce MacDan. Elle s'adossa au mur d'enceinte, dont l'humidité glacée traversa impitoyablement ses vêtements.
    
    « Je... je ne m'attendais pas à ça », bafouilla-t-elle.
    
    Swan ne répondit pas : il restait tourné vers le portail par lequel la femme avait disparu, d'un air pensif... voire troublé.
    
    « Moi non plus, répondit-il sombrement.
    
    — Qu'allons-nous faire à présent ? »
    
    Il semblait presque étonné qu'elle sollicitât son avis :
    
    « Nous allons prendre des renseignements sur ce fameux MacDan, répondit-il avec une ombre de son ancienne assurance. Nos contacts dans la police devraient beaucoup nous aider. J'ai l'adresse d'un commissariat où un inspecteur peut nous rendre un service de ce type... »
    
    Mais sous cette apparence raisonnable, quelque chose sonnait curieusement faux.
    
    « Tu m'accompagnes ? demanda-t-il, même si c'était une évidence.
    
    — Bien sûr ! »
    
    Elle n'avait soudain qu'une envie, sortir de ce cimetière et retrouver des préoccupations plus terre à terre que de longues digressions sur des êtres qui n'auraient jamais dû quitter le monde des mythes.
    
    

Texte publié par Beatrix, 1er mai 2019 à 18h35
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