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Tome 1, Chapitre 3 « Anha - 2 - Les Capteurs » Tome 1, Chapitre 3
Au bout d’un long moment de solitude, Anha se dit qu’il ne lui servirait à rien de rester là. Elle comprenait mal ce qui pouvait bien l'affecter dans l’état où elle se trouvait à présent. Mais si quelque chose la menaçait, elle préférait autant savoir à quoi elle avait affaire. Elle n'avait aucune envie de passer le restant de son « existence » à se cacher.
    
    La jeune femme sauta à son tour du haut de la Tête et se laissa flotter jusqu’à la passerelle où elle avait rencontré sa non-vie : le corps avait disparu et son ancienne équipe n’était nulle part en vue. Ses collègues avaient probablement terminé leur quart et étaient retournés dans leurs petits logements étriqués, essayant d’oublier le drame de la journée. En sa courte carrière, Anha avait vu disparaître quatre de ses collègues dans divers accidents. Deux d’entre eux étaient jeunes, comme elle, et avaient subi les effets de la fatigue, de la négligence ou tout simplement de la malchance ; les deux autres étaient devenus trop âgés pour exercer un métier aussi risqué et en avaient payé le prix avant même d'être déclassés ou « désactivés ». Elle ne s’était jamais demandé ce qu’il était advenu de leur esprit... ni de leur corps.
    
    Anha réalisa subitement qu’elle n’avait jamais rencontré ni côtoyé un « désactivé » : la ville aurait dû en être pleine. Il y avait bien des déclassés à Skellet, qui accomplissaient des tâches simples dans les bureaux ou dans les serres, mais pas un seul citoyen inactif. A la réflexion, elle n’avait jamais rencontré non plus d’enfant de moins de treize ans et pourtant, elle était persuadée d’avoir toujours vécu à Skellet, du plus loin qu’elle se souvenait. Elle savait confusément qu’elle avait eu des parents, qu’elle avait fréquenté l’école... Mais elle était incapable d'invoquer le moindre souvenir concret antérieur à son apprentissage.
    
    Chassant ces réflexions de son esprit, elle décida de retourner vers la ville. Elle n’avait jamais eu le temps de flâner ainsi : tout était soigneusement minuté pour les gens de Skellet, du jour où ils devenaient des citoyens actifs, à l’âge de treize ou quatorze ans, jusqu’à leur désactivation ou leur mort, selon les cas. Leurs journées se découpaient en tranches de travail, de repas ou de sommeil qui laissaient peu de temps pour toute autre activité. Leurs rares loisirs consistaient à lire la documentation fournie par la ville, pour approfondir leurs connaissances professionnelles, ou se livrer à de menus travaux de confection et de réparation dont ils avaient peu d'espoir de voir le bout.
    
    La rue principale de la Septième Côte grouillait déjà de monde à cette heure matinale : six mille âmes vivaient à Skellet et elles devaient être toutes sorties au même temps ‒ à l’exception des travailleurs qui exerçaient durant les phases nocturnes, cela allait de soi. L'activité des passants se reconnaissait immédiatement à leur tenue : ouvriers aux vêtements résistants de toile grossière, employés d’intendance en chemise grise, membres de corps médicaux et administratifs habillés respectivement de blanc et de noir... Personne ne se demandait s’il pouvait porter une autre tenue que celle qui lui était allouée - de toute façon, c’était la seule qu’il possédait.
    
    Les habitants de Skellet passaient de part et d’autre d'Anha ; même s'ils ne pouvaient la voir, ils s'écartaient comme par magie de sa route. La jeune femme se demanda si ce n’était pas juste une impression qui lui permettait de rester rationnelle : elle aurait trouvé trop perturbant d'être traversée par les vivants. Après tout, l'intégralité de ce qu’elle voyait, respirait, entendait ou touchait appartenait désormais au domaine de l’illusion.
    
    La jeune ouvrière erra sans but pendant plusieurs heures, regardant les flux se tarir tandis que chacun rejoignait spon lieu de son travail. Seuls demeuraient dans les rues les coursiers, les messagers, les équipes d'ouvriers chargés d'intervenir sur différents sites de la ville et d'autres personnes que leur fonction conduisait à parcourir les allées. Elle s’arrêta au milieu d’une rue presque vide et regarda autour d’elle avec indécision.
    
    Anha venait de découvrir que la liberté entraînait l’ennui, une autre de ces réflexions étrangères qui lui traversaient l’esprit depuis sa mort.
    
    Soudain, une ombre fila sur sa droite, courant sans bruit sur le métal de la Côte. Réalisant sa nature, elle la suivit des yeux et constata non sans surprise que deux hommes l'avaient prise en chasse. Instinctivement, elle se rabattit dans l’embrasure d'une porte et détailla les poursuivants ; ils étaient revêtus d'une armure métallique par-dessus une épaisse combinaison d’une matière brune, lisse et brillante, qu'elle ne sut identifier. Un casque muni d'une lampe frontale couvrait l'essentiel de leur visage. Autour de leur cou, suspendu à une chaîne solide, se balançait un disque percé de fines fentes derrière lesquelles fusaient des éclats colorés.
    
    Elle se sentit tiraillée entre l’envie de se dissimuler davantage et celle d’assister à la suite des événements. Après tout, l’attention de ces individus mystérieux – il était impossible de déterminer s’il s’agissait d’hommes ou de femmes sous leur accoutrement – demeurait focalisée sur leur proie.
    
    Elle se glissa derrière eux, les suivant à distance ; sanglés sur leur dos, d’étranges boîtiers constellés de lumières et de cadrans grésillaient bizarrement. Ils avançaient à une vitesse dont elle n’aurait pas cru capables des personnes aussi lourdement équipées, avec des foulées si amples que leurs bottes semblaient munies de ressorts. En dépit de sa nature intangible d'esprit, elle peinait à ne pas se laisser distancer.
    
    Finalement, les poursuivants rattrapèrent le fuyard, un jeune homme de quinze ou seize ans qu'ils avaient finalement réussi à acculer le dos au mur, dans une ruelle étroite coincée entre deux entrepôts. Comme Anha l’avait d’emblée compris, il s’agissait d’un esprit, immatériel et légèrement translucide, comme le vieil homme et elle-même. De toute évidence, il ne pouvait pas plus s’enfoncer dans la paroi de Skellet qu’elle n'avait réussi à s’élever au-dessus de la ville. Le garçon regarda ses deux agresseurs avec une angoisse évidente :
    
    « Qu’est-ce que vous me voulez ? demanda-t-il d’une voix tremblante. Je sais que vous pouvez me voir… Alors, vous devez m’entendre ? Pourquoi vous me pourchassez-vous comme ça ? »
    
    Les deux hommes en armure - qui ne pouvaient être que les fameux « capteurs » dont le vieil homme avait parlé – ignorèrent ses questions et de ses supplications. L'esprit décolla du sol, tentant de flotter vers l’étage supérieur, mais il réussit tout juste à s’élever de vingt centimètres, comme si l'essentiel de son énergie avait été drainé.
    
    Anha remarqua que le grésillement était devenu plus puissant ; il envoyait des vibrations désagréables dans tout son être - ou plutôt ce qu’il en restait. Elle se sentit prise d’un long vertige et décida de s’éloigner un peu, afin d’éviter d'en subir les effets. Il était évident qu’elle ne pouvait rien faire pour aider le jeune homme : elle devait assister, impuissante, à la suite des événements et tâcher, si possible, d’en tirer des enseignements.
    
    La forme tremblante de l'esprit sembla perdre sa cohésion ; les détails de sa physionomie se brouillèrent, jusqu’à ce que sa silhouette ne soit plus qu’un vague assemblage brumeux et imprécis et sa voix un murmure suppliant et indistinct. L’un des deux êtres en armure ouvrit le médaillon suspendu autour de son cou, dévoilant un cristal d’un rouge sombre et terne. Paresseusement, les écharpes vaporeuses, tout ce qui restait leur proie, convergèrent vers le cristal où elles se retrouvèrent emprisonnés. Le joyau s’illumina de reflets sanguinolents, avant de disparaître sous le rabat métallique. Une fois leur tâche accomplie, les deux Capteurs reprirent leur route d'un pas emprunt de lassitude.
    
    À la vue de l'opération, la jeune femme se sentit trembler violemment. De toute évidence, ces individus n’avaient aucun mal à «voir» les esprits, contrairement aux autres habitants de Skellet. Elle ignorait tout de la raison pour laquelle le malheureux avait été enfermé dans le cristal. Et ce qu’il restait concrètement de lui. Tout ce qu'elle savait, c’était qu’elle ne voulait surtout pas subir le même sort. Elle se recula doucement vers le mur pour être moins visible, avant de bondir dans le sens opposé aux deux Capteurs, bien décidée à mettre le plus d’espace possible entre elle et eux.
    
    Peut-être que si elle flottait jusqu’à la Tête, personne n'irait l'y chercher. Ou sur le toit de la forge, dans l'air brûlant qu’un vivant ne pourrait endurer. Oui, c’était sans doute une meilleure solution, car rien ne prouvait que les Capteurs ne pouvaient pas accéder au sommet de la Tête par l'intérieur de la structure. Elle avait également la possibilité de flotter loin des passerelles et des allées, mais elle avait remarqué qu’à moins de vouloir se diriger vers un endroit précis, elle errait aléatoirement dans l'espace de la ville. Un instant de déconcentration pouvait la faire atterrir en un lieu dangereux…
    
    Elle se demanda s’il lui serait possible de passer à travers les lignes intérieures de bâtiments, afin de pouvoir plus rapidement accéder à l’espace central et descendre jusqu’à la forge. Cette interrogation lui valut une seconde d'hésitation...
    
    Une simple seconde qui lui coûta cher.
    
    Un bruit de course s'éleva derrière elle. Dans un réflexe vieux comme la vie, elle se retourna pour voir les figures cuirassées filer droit vers elle. Une autre précieuse seconde s’envola, avant qu’elle ne parvienne à bouger de nouveau.
    
    Il ne faudrait pas longtemps pour qu’ils la rattrapent et qu'elle se retrouve prise dans le périmètre de leurs mystérieux appareils, avant de terminer prisonnière à son tour de ces étranges médaillons.
    
    … Et pour que sa non-vie soit aussi courte, aussi dénuée de sens que l’avait été sa vie.
    
    Cependant, en dépit de tout, elle invoqua ce qui lui restait de force et de volonté dans une dernière tentative désespérée.
    
    
* * *

    
    Anha n’avait jamais cru aux miracles ; en fait, elle n’était même pas sure de connaître la définition de ce mot. Peut-être qu'en un passé lointain, dont le souvenir échappait à sa mémoire défaillante, elle avait éprouvé de l’émerveillement en songeant à cette notion, mais ce temps était révolu.
    
    Et cependant, tandis qu’elle fuyait un sort supposément pire que la mort, une instance supérieure - ou un intervenant parfaitement humain - la prit en pitié. Elle perçut derrière elle un fracas métallique ; en se retournant, elle découvrit ses poursuivants à terre ; comme sorti de nulle part, un filin s'était entortillé autour de leurs jambes. Elle s’arrêta, perplexe, et chercha d’où avait bien pu venir cette aide providentielle.
    
    « Ne restez pas là !» lui lança une voix d'homme.
    
    Mi-soulagée, mi-paniquée, Anha regarda autour d’elle, mais la rue demeurait désespéramment déserte. Et pourtant, elle n’avait pas pu rêver...
    
    Déjà, l’un des Capteurs commençait à se dégager de ses entraves ; il se concentrait sur sa tâche, mais quand il réalisa la présence de l’esprit dans son champ de vision, il porta la main au boîtier de commandes fixé sur la bretelle de son appareil dorsal. Aussitôt, les grésillements parasites s’amplifièrent. Anha poussa un cri étranglé ; lentement drainée de son énergie, elle tomba à genoux sur le métal de la Septième Côte.
    
    C’est alors qu'il tomba littéralement du ciel ou, plutôt, de la surface inférieure de la Sixième Côte, juste au-dessus d’eux. De prime abord, en le voyant revêtu lui aussi d'une armure, Anha crut qu’il s’agissait d’un autre Capteur ; mais elle réalisa vite que sa tenue était sensiblement différente. Apparemment aussi légère et fonctionnelle, elle était couleur de cuivre patiné et comportait un casque intégral, qui préservait cependant le champ de vision de son propriétaire grâce à une large bande de verre grisé.
    
    Profitant de l’effet de surprise, l’inconnu fondit sur les capteurs encore au sol et les toucha de la main gauche. La jeune femme perçut un léger crépitement électrique ; un soubresaut agita brièvement les victimes, qui retombèrent inerte sur le sol. A cette vue, elle ressentit un frisson d’horreur :
    
    « Vous les avez… »
    
    L’individu se tourna vers elle et déclara d’une voix de ténor, un peu assourdie par son casque :
    
    « Ils ne sont qu’étourdis. »
    
    Il tira de sa ceinture de lourdes pinces avec lesquelles il coupa les chaînes retenant les médaillons. Il enfouit les boîtiers ainsi récupérés dans la large sacoche qu’il portait à sa ceinture.
    
    « Ne restez pas là, ordonna-t-il à la jeune femme. Suivez-moi. »
    
    Elle ne savait comment réagir à cette injonction : rien ne prouvait que l’inconnu lui voulait du bien. Mais d’un autre côté, elle ne risquait rien de plus à l’accompagner. Quand l'homme fut sûr qu’elle lui avait emboîté le pas, il se mit à courir, en se retournant pour vérifier qu’elle était le suivait bien. Elle fila après lui, vaille que vaille, surprise par sa vélocité plus impressionnante encore que celle des Capteurs.
    
    Quand il bondit sur la façade la plus proche, Anha lui lança un regard éberlué ; sa surprise s'intensifia encore quand il poursuivit sa course sur la face inférieure de la Sixième Côte, comme s’il n’était pas soumis aux lois de la pesanteur. Au bout d'une dizaine de mètres, il s’immobilisa tête en bas, les bras croisés et la regarda sens dessus-dessous :
    
    « Eh bien, vous avez un problème ? »
    
    Elle secoua négativement la tête :
    
    « A part ma mort… aucun. Mais vous... Comment faites-vous cela ?
    
    - Nous en parlerons plus tard. Essayez de progresser en surplomb de la ruelle, afin qu’aucun de leurs espions de vous repère.
    
    - Leurs espions ? »
    
    Elle fronça les sourcils, essayant d’intégrer tout ce qu’elle avait appris depuis son décès.
    
    « Ce n’est pas le moment de poser des questions. Suivez-moi. »
    
    Sans attendre de réponse de sa part, il reprit sa course insensée ; en se concentrant, Anha parvint à léviter jusqu’au plafond ; elle tenta de basculer la tête en bas afin d’adopter la même position que lui, mais peine perdue : son esprit refusait obstinément cette position qui défiait tout ce qu’il avait toujours connu. Aussi choisit-elle de glisser à sa hauteur, parvenant à grand peine à le suivre. À intervalles réguliers, l’homme lui jetait un coup d’œil par-dessus son épaule, pour vérifier qu’elle le suivait toujours. Elle lui en fut reconnaissante.
    
    Elle ignorait où l’inconnu le menait ainsi, mais ce n’était pas comme si elle avait beaucoup d'alternatives, de toutes les façons. Et elle devait avouer qu’elle éprouvait envers lui un tel sentiment de curiosité que quelques risques en valaient bien la peine...
    

Texte publié par Beatrix, 25 janvier 2015 à 19h02
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