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Tome 1, Chapitre 22 « Swan - 6 - Le Réveil » Tome 1, Chapitre 22
Des voix s’élevaient…
    
    Des voix d’hommes, de femmes… L’une sonnait de façon bizarrement mécanique. Une lumière assourdie se diffusait à travers ses paupières fermées. L’odeur d’antiseptique lui irritait les narines. Il n’avait pas besoin d’avoir récupéré toutes ses facultés pour comprendre qu’il se trouvait dans une infirmerie ou dans un hôpital. Il avait connu quelques réveils de ce genre dans sa vie ; à tout prendre, ce n’était pas le pire.
    
    Comme à l’accoutumée, la douleur mit un moment à le tirer de son relatif confort : elle s’était insinuée partout, dans sa tête, ses os, et surtout, à grands coups de pulsation lancinante, dans son côté. Chaque respiration l’intensifiait ; il dut serrer les dents pour ne pas laisser échapper un gémissement.
    
    Il se doutait que d’ouvrir les yeux, à ce stade, n’empirerait pas la situation. Il força ses paupières à se soulever de quelques millimètres, rencontrant un plafond blanchi à la chaux ; cette vision lui confirma qu’il se trouvait bien dans les quartiers de fortune aménagés par le détachement de Gladius Irae. Avec précaution, il tourna la tête sur le côté : un second lit métallique avait été installé dans la pièce. Vesper y était assis, appuyé sur ses oreillers, le haut du corps bardé de bandages. Le jeune homme portait, sur chaque partie visible de sa peau, de fines coupures dues aux éclats de cristaux. Il semblait encore affaibli, mais il était vivant, conscient et assez vigoureux pour poursuivre une conversation avec les deux personnes à son chevet.
    
    Angelia et Anha.
    
    Swan fut soulagé de constater qu’elles allaient aussi bien que possible, mais les voir empressées envers de Vesper suscita en lui un profond sentiment d’abandon. A priori, personne n’était resté auprès de lui à attendre anxieusement son réveil. D’un autre côté, cela voulait sans doute dire qu’il n’était pas en danger de mort.
    
    Il se laissa délibérément sombrer dans un océan de souffrance solitaire, se complaisant dans ces affres douloureuses avec un soupçon d’autodérision. Il savait qu’il suffirait d’une parole de sa part pour qu’aussitôt, Angelia se précipite à son chevet.
    
    Ou peut-être pas…
    
    Et c’était cette marge d’incertitude, si minime fût-elle, qui le terrifiait.
    
    Aussi choisit-il, comme à l’accoutumée, de recourir à l’humour :
    
    « Eh bien, quel homme à femmes ! »
    
    Angelia tourna brusquement la tête vers lui :
    
    « Swan ! »
    
    Avec une prévenance admirable, Anha partit chercher une chaise contre le mur et l’approcha du lit du jeune homme, pour qu’elle puisse s’installer à son chevet. Toute l’attention de petite brune lui appartenait désormais :
    
    « Ça fait longtemps que tu es réveillé ?
    
    — Une dizaine de minutes…
    
    — Et tu n’as rien dit ? Comment te sens-tu ?
    
    — Comme quelqu’un qui s’est pris une balle entre les côtes… je suppose.
    
    — Est-ce que tu as soif ? »
    
    Sans attendre sa réponse, elle saisit la carafe sur sa table de chevet et lui versa un verre. Puis avec une force qui l’étonnait toujours – même en connaissant sa véritable nature – elle passa un bras sous sa nuque pour le redresser. Son empressement le désaltérait autant que l’eau fraîche qui coulait dans sa gorge.
    
    Angelia l’aida à se rallonger et repoussa les boucles collées à son front. Il pouvait voir, au léger tremblement de ses lèvres, qu’elle était sur le point soit de fondre en sanglot, soit de laisser éclater sa colère, ou les deux à la fois. Il était évident qu’elle s’était fait du souci pour lui. Même s’il était curieux de savoir à quel point, il décida de ne pas s’en enquérir immédiatement.
    
    « Et… comment va Vesper ? »
    
    Il s’amusa de l’étonnement de sa sœur : il savait qu’elle le considérait comme un égocentrique forcené, même si elle n’avait pas réellement de raisons bien déterminées à cela.
    
    « Il a été secoué par l’explosion… expliqua-t-elle à mi-voix. Mais il se remettra vite. S’il n’avait pas été affaibli par les ponctions d’énergie vitale des esprits, il serait déjà sur pieds. »
    
    Elle baissa la tête, déglutit péniblement et finit par déclarer :
    
    « Quand nous t’avons retrouvé… tu… tu avais perdu tellement de sang… Il a fallu te transfuser pour te sauver la vie. Heureusement qu’il y a des clairvoyants dans le détachement, qui ont été capables de déterminer qui possédait un sang compatible avec le tien… Mais entre ta blessure, l’utilisation excessive de tes pouvoirs et les esprits… tu étais à peine vivant. Et nous n’avions pas d’élixir de vie sous la main… »
    
    Elle marqua une pause, avant de poursuivre :
    
    « Nous avions vraiment eu peur que… enfin… Tu comprends. Tu es resté deux jours entre la vie et la mort. Durant les dernières vingt-quatre heures, ton état s’est heureusement amélioré. Mais tu ne te réveillais toujours pas.
    
    — Tout va bien, maintenant. »
    
    Avec effort, il tendit la main vers elle. Elle la saisit entre les siennes et lui adressa un sourire encore un peu tremblant :
    
    « Je n’ai pas prévenu nos parents. Je préférais leur donner… des nouvelles définitives, plutôt que les inquiéter sans raison. Je vais m’en occuper… mais d’abord, il faut que je prévienne le docteur Harmond de ton réveil. En attendant, repose-toi. »
    
    Elle replaça avec précaution sa main sous les couvertures, puis fila vers la porte en utilisant son don de vélocité. Anha la regarda partir avant de se tourner vers Swan. Malgré son impassible face de métal, il pouvait sentir son amusement.
    
    « Vous devriez cesser de croire que personne ne vous aime », murmura-t-elle, sans employer sa voix synthétique.
    
    Vesper se contenta de détourner diplomatiquement les yeux, mais une ombre de sourire étirait ses lèvres. Swan décida de respecter le conseil d’Angelia. Il ferma les paupières et se laissa sombrer dans un sommeil réparateur.
    
    
* * *

    
    Durant, les jours qui suivirent, Swan s’appliqua à regagner des forces. Au départ, il était encore trop affaibli pour quitter son lit. Vesper, Anha, Malvin et même Phyra, qui était sortie de son abri, lui tenaient compagnie. Il se sentait inutile et impuissant : il ne pouvait soutenir son attention que brièvement et passait l’essentiel de son temps à somnoler. Mais il possédait par nature des facultés de récupération supérieure à celles des humains « ordinaires ». Et au fur et à mesure que ses forces revenaient, sa patience s’amenuisait.
    
    Il appréciait la présence de Vesper : même avec un bras en écharpe, le jeune homme aurait pu circuler à son gré… Mais il n’était pas encore prêt à revoir le monde extérieur, sans doute trop vaste et lumineux pour lui. Les souvenirs qui affluaient dans son esprit le plongeaient dans la confusion. Angelia et Yvan Dimitrov, un Russe blanc qui avait reçu la responsabilité de la section Est de Gladius Irae, avaient décidé d’attendre un peu avant de prévenir Erasmus Dolovian, le directeur de la fondation, du retour de Vesper parmi les vivants. S’il apprenait la réapparition de celui qu’il considérait comme un petit-fils, il surgirait comme un ouragan… et pour le moment, Vesper avait surtout besoin de se retrouver lui-même.
    
    Le jeune homme n’en était pas moins curieux du monde extérieur : il posait énormément de questions sur les conséquences de la guerre, la situation politique, les nouveautés scientifiques… Même s’il savait que Gladius Irae, autrefois la branche « exécutive » de Spiritus Mundi, avait pris son indépendance en 1914 pour combattre plus activement encore les dangers surnaturels, il s’intéressait profondément à son évolution. Il écoutait et observait énormément, sans pour autant venir importuner les membres du détachement, confrontés à des circonstances délicates.
    
    Après avoir passé tant de temps à Skellet, il était obligé de porter des verres fumés, ce qui accentuait sa ressemblance avec son père. Vesper espérait juste qu’il ne serait pas contraint, comme ce dernier, de les garder tout le reste de sa vie. Lui-même était souvent conduit à le faire, non par inconfort face à la lumière, mais pour dissimuler la couleur dérangeante de ses prunelles ; il n’aimait pas voir le monde ainsi assombri.
    
    Un jour, Vesper vint le trouver avec son volume des Métamorphoses d’Apulée et lui montra sa page de garde déchirée :
    
    « Ces initiales… demanda-t-il, ce sont bien les miennes ?
    
    — Sans aucun doute. »
    
    Du bout du doigt, le blond suivit chaque lettre :
    
    « V, comme Vesper. Je crois qu’il y a une histoire singulière derrière ce prénom. Demandez-la à vos parents quand vous les reverrez. E., pour Erasmus…
    
    — Comme… Erasmus Dolovian ?
    
    — Sans doute aucun. Il a été le tuteur de votre père, qui le tient en haute estime. Sans oublier l’affection mutuelle qu’ils se portent. Même s’ils ne l’avoueront jamais. R… pour Robert, je crois. Peut-être le prénom de votre grand-père maternel. Quant à Ash… c’est le début d’Ashley, votre nom de famille. »
    
    Vesper sourit largement :
    
    « Vesper Erasmus Robert Ashley. Ce n’est pas un nom banal.
    
    — Vous n’êtes pas exactement banal. Vous cumulez le don de voir ce qui n’est pas… normal dans ce monde, avec celui de psychosensitif. Il est même bien possible que vous possédiez quelques pouvoirs magiques, d’une nature ou d’une autre… C’est rare, croyez-moi ! Vous êtes quelqu’un… de très inhabituel. »
    
    Vesper le regarda, avec une expression indéchiffrable, avant de déclarer :
    
    « Certes. Mais n’est-ce pas votre cas également ? »
    
    Swan se contenta de sourire : il ignorait ce que Vesper savait de lui et de son passé.
    
    « Jany et Evy, s’écria soudain le jeune homme roux, les yeux écarquillés. C’est le nom de mes sœurs, n’est-ce pas ?
    
    — Tout à fait, confirma Swan avec un large sourire.
    
    — Jany est rousse, mais d’une nuance plus pâle que la mienne, et ses yeux sont verts comme ceux de père et les miens. C’est une psychosensitive très puissante. Quant à Evy, elle a les cheveux lisses et d’un noir de jais. Sa part de sang asiatique est plus apparente que chez Jany et moi. Elle possède des iris dorés… et la magie est sa spécialité. »
    
    Il secoua la tête, surpris et ravi :
    
    « C’est incroyable… Mais je suppose qu’elles ne sont plus des enfants, à présent.
    
    — Vous les reverrez bientôt », le rassura Swan.
    
    Vesper opina ; son expression était redevenue grave :
    
    « Vous pensez… qu’ils voudront encore de moi ? »
    
    Swan sentit une impression étrange au creux de poitrine ; la vieille douleur y explosa de nouveau, comme un feu d’artifice couleur de néant. Il releva les yeux, et les planta droit dans ceux de Vesper :
    
    « Oui. Sans nul doute ! Et ils seront fiers de vous, n’en doutez pas. »
    
    Le visage de Vesper reprit sa sérénité. Il serrait de son bras valide le livre contre lui, comme une bouée de survie.
    
    « Vous savez, reprit-il pensivement, en un sens, tout ça va me manquer.
    
    — Quoi donc ?
    
    — Pas Skellet ! répondit le jeune homme en éclatant de rire. Mais Malvin, Phyra. Anha. Et puis… Vertigo. Je vais sans doute m’ennuyer. Et… »
    
    Il hésita avant de conclure :
    
    « J’ai été heureux de collaborer avec Angelia et avec vous. Vous m’avez beaucoup impressionné. Je pense avoir encore beaucoup à apprendre de vous. »
    
    Swan détourna les yeux, ému. Il était rare que quelqu’un prononce aussi ouvertement ses louanges. Même sa mère adoptive.
    
    « Merci, finit-il par déclarer en tournant un large sourire vers Vesper. Mais je suis certain que votre travail n’est pas terminé. Il y a d’autres titans en liberté dans ce monde. Et bien d’autres plans maléfiques à déjouer. Et il n’est pas dit que nous ne travaillerons pas ensemble au sein de Gladius Irae… à condition qu’Erasmus Dolovian donne son accord. »
    
    Il tendit la main à Vesper, qui posa son livre pour la serrer fermement – et sincèrement.
    
    

Texte publié par Beatrix, 20 octobre 2017 à 21h27
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